‹ Brune et BlondeChapitre 28 sur 35 · UN PIED D'ANCRE · texte numérisé non relu

UN PIED D'ANCRE

Le projet mystérieux qu'il avait conçu et caressé, les jours précédents, redevenait possible...

Il ne songea plus au duel.

— Laissez arriver à deux cents brasses de terre, dit-il vivement au second, et nous jetterons un pied d'ancre jusqu'à demain.

Au bout d'une lieure, ce double commandement était exécuté, et le Magnifique se mirait dans une anse calme et déserte du golfe de ***.

ttîit î>u IHûri.

La journée s'acheva sur le Magnifique, aussi tranquille qu'elle avait été agitée en commençant.

M. et madame d'Argentières seulement redoutèrent une attaque de pirates, et tremblèrent de se voir enlevés pour devenir, il. <7

l'un le gardien et l'autre la perle de quelque harem barbaresque.

La crainte de la grosse dame était d'autant mieux fondée, que les femmes, comme on sait, s'estiment au poids chez les mahométans.

Quant au capitaine, à madame Bergerac et à d'Harcourt, ils passèrent la soirée à s'observer et à s'attendre réciproquement, sans s'adresser une parole.

Le premier était impatient de voir venir la nuit; la seconde suivait son mari d'un œil inquiet, croyant à chaque instant voir sa colère éclater sur Albert; et ce dernier, ne pouvant s'expliquer le silence et le sangfroid de Bergerac, se demandait s'il ne savait rien , ou s'il préparait quelque secrète vengeance.

Dans la seconde hypothèse, Albert se tenait sur ses gardes; dans la première, il avait l'aplomb ou la naïveté de concevoir de nouvelles espérances et de méditer de nouvelles séductions.

Enfin, la nuit arriva.

Quand tout le monde dormit, et que les hommes du quart veillèrent seuls sur lavant, le capitaine, demeuré dans le salon, écrivit une lettre qu'il plia et cacheta soigneusement, après y avoir mis celte inscription :

ce A monsieur Albert Thoriguy. »

Alors, il siffla légèrement, et un matelot, qui attendait ce signal sur l'escalier, vint près de lui.

C'était maître Anspect.

Bergerac avait une nouvelle mission à confier au contre-maître.

Après quelques ordres donnés à voix basse, le matelot se dirigea à droite de l'escalier, vers une porte qu'il ouvrit avec un crochet, — et il pénétra dans une petite chambre.

Un homme , accablé d'un sommeil léthargique qui ne lui avait pas laissé le temps d'ôter ses vêtements, était à demi couché sur un lit étroit, à la lueur d'une petite lampe de nuit.

Maître Anspect, soulevant cet homme d'un bras vigoureux, l'apporta dans le salon , sans qu'il cessât de dormir , et le dé posa un moment sur le divan, au-dessous d'une fenêtre.

bientôt il ouvrit cette fenêtre, il étendit

Je bras en dehors, et il amena une espèce de palan (1), dont il attacha fortement le bout au corps de l'homme endormi.

Ensuite il se glissa lui-même en dehors par la croisée, et bientôt, le corps , soulevé par le palan et poussé dehors par le capitaine, franchit la fenêtre... et disparut sans bruit...

L'instant d'après , maître Anspect remonta comme il était descendu, et il se dirigea de nouveau vers la petite chambre.

11 en rapporta successivement plusieurs objets, qu'il affala par la croisée comme il avait fait de l'homme; puis il pria le capitaine de voir s'il n'avait rien oublié.

Bergerac entra dans la chambre, et en fit la revue d'un coup d'œil rapide.

(I) Mau ru>rc pour hisser cl affaler uu fardeau.

Il n'y restait plus que le lit, une chaise et une table; mais sur cette table, devant la lampe de nuit, était ouvert* un album à tranche dorée, relié en maroquin du Levant.

Le capitaine le considéra avec attention. Quelques lignes inachevées frappèrent ses yeux. Illes lut avec une émotion singulière. et il enleva la page; puis, comme si cela lui eût donné l'idée d'en voir davantage, il parcourut vivement tout l'album; il y trouva un portrait dont il s'empara, et il détacha vers le commencement une nouvelle page, qu'il mit avec la première dans son portefeuille.

Cela fait, Bergerac remit l'album au contre-maître, et y joignit la lettre qu'il avait écrite préalablement.

Maître Aspect plaça le tout dans son gi-

let, regagna la fenêtre, disparut de nouveau, et ne revint plus....

Après avoir prêté pendant quelques minutes une oreille attentive, le capitaine entendit le bruit de deux rames qui s'éloignaient... et il alla tranquillement se coucher.

Ces tint* ttmils.

Le lendemain matin , il se passa, à quelque distance l'une de l'autre, deux scènes bien différentes et bien dignes néanmoins de se servir de pendants.

Le récit de la première doit être pris de la veille.

Tous les passagers, ayant besoin de repos, étaient allés se coucher de bonne heure, et d'Harcourt, qui n'était pas le moins fatigué (pour cause), avait fait comme les autres.

Non pas qu'il eût l'intention ou l'espoir de dormir; au contraire, il avait à réfléchir sérieusement, et la solitude pouvait lui porter conseil.

En arrivant dans sa petite chambre, il s'assit devant la table sur laquelle était ouvert le journal de son voyage , et il y traça négligemment quelques lignes, comme pour se soulager par cette sorte de confidence.

Puis il appuya sa tête sur sa main, et il se mita examiner sa position; mais, au bout de quelques instants, il sentit peser sur lui une langueur insurmontable, et il se jeta tout habillé sur son lit.

Page 1