PREMIÈRES OBSERVATIONS
moi, pensait le lion en arpentant la (lunette.
— Me voilà enfermée pour deux mois dans ce navire avec un jeune homme qui m'aime ù la folie, soupirait madame Bergerac, en proie à une terreur pleine de coquetterie, et regardant d'un*œil rêveur le ciel et les flots.
Elle seule, comme on voit, disait entièrement vrai.
Plusieurs jours se passèrent ainsi : madame Bergerac fut un peu malade, Bergerac la combla de tasses de thé, et Albert l'accabla de petits soins; ce qui l'aida à découvrir chez elle deux elioses infiniment précieuses pour lui : un cœur excellent et une tète romanesque.
Partant aussitôt de ces deux points, il ju- ^ea qu'il fallait poser pour le moment en
homme qui se meurt de la poitrine ou qui se consume d'amour.
Ce rôle lui était d'autant plus facile à jouer qu'il le savait depuis longtemps par cœur. Ajoutez à cela qu'il était encore fatigué de son voyage de Naples, et que l'air de la mer le pâlissait à ravir!...
£s Jportrait assemblant.
Pour faire la guerre avec quelques chances de succès, il faut d'abord étudier les lieux qui en sont le théâtre : François Ier n'aurait pas été vaincu à Pavie, s'il avait mieux connu ce champ de bataille.
Pénétré de cette vérité, d'Harcourt, puis-
que c'est maintenant son nom, employa plusieurs jours à l'examen attentif delà distribution du Magnifique et des petits appartements occupés par les passagers.
Excepté les deux Smyrniotes, tous étaient logés à l'arrière. La modiste et M. Champlein, par un heureux hasard ou par une convention tacite, occupaient les deux premières cabines en avant de la dunette. La cabine de l'artiste venait ensuite. Puis, la dunette se divisait en trois parties : 1° la chambre de M. d'Harcourt, de madame et de mademoiselle d'Argentières; 2° celle de madame Bergerac ; 3° enfin la pièce commune, servant à la fois de salon et de salle à manger. Cette dernière pièce communiquait avec la chambre de madame Bergerac, et toutes deux recevaient également le jour par les fenêtres de l'arrière.
Tous les matins, à dix heures, chacun
arrivait de sa cabine, et l'on déjeunait. Madame Bergerac et madame d'Argentières étaient les seules qui se dispensaient quelquefois de cette règle commune, en se faisant servir dans leurs chambres. Après déjeuner, on moulait habituellement sur la dunette pour se promener, causer ou lire. A cinq heures et demie avait lieu le dîner, auquel tout le monde assistait régulièrement, et qui se terminait par nue conversation générale durant jusqu'à la nuit. Alors ceux qui voulaient travailler ou se coucher rentraient dans leurs chambres respectives, et ceux qui préféraient veiller ensemble demeuraient dans le petit salon jusqu'à onze heures ou minuit.
\près avoir profondément réfléchi sur celte distribution des lieux et du temps, d'Harcourt eut la douleur de reconnaître qu'il lui était extrêmement difficile, pour ne
pas dire impossible, de se trouver seul avec madame Bergerac pendant plus de dix minutes, et de l'entretenir d'une manière avantageuse et suivie.
Alors il comprit qu'il fallait remplacer les déclarations par des soins et les paroles par des faits. Pour cela il s'agissait de saisir au vol, sans se trahir, ces milles petites occasions dont les amants profitent d'autant mieux que les indifférents les remarquent moins. C'est ce qu'il fit pendant quelques jours ; mais, comme son exaltation croissait à mesure qu'il la concentrait davantage, il ne put supporter longtemps cette contrainte de chaque minute, et il se creusa l'esprit pour créer un moyen d'en sortir par quelque démonstration significative.
Ecrire à madame Bergerac? — Ressource de ceux qui n'en ont point. D'ailleurs ,con-
vaincu que la jeune femme avait reçu le billet aventureux qu'il lui avait envoyé à Nantes, d'Harcourt croyait avoir des raisons de présumer qu'elle l'avait mal pris, et il trouvait, par conséquent, que c'était déjà trop d'avoir écrit une fois.
Enfin, il lui vint une idée qu'il accueillit comme une inspiration. Son déguisement en artiste n'était pas sans fondement, et il peignait et dessinait réellement assez bien.
Il prépara donc lin jour, à dîner, une transition habile pour offrir à madame Bergerac de faire son portrait au pastel. Le capitaine appuya la proposition , et l'artiste avait déjà peine à contenir sa joie, lorsque la jeune femme le punit de cette confiance prématurée, en refusant nettement de se faire peindre.
Cet échec abattit Albert, et lui donna une
véritable inquiétude pour l'avenir; mais, quand un homme d'esprit est dans l'embarras , il se trouve toujours un sot qui l'en retire.
— Ah! mais c'est juste, s'écria M. d'Argentières, monsieur est artiste! pardieu , je n'y pensais plus; et je suis fort aise que cette circonstance me le rappelle.
Puis, se tournant vers sa femme, le négociant retiré lui adressa un sourire qui découvrit toutes ses dents, en faisant reculer ses deux oreilles :
— Madame d'Argentières, dit-il, tu ne seras pas si dédaigneuse que madame Bergerac, n'est-il pas vrai? et nous prierons monsieur de te faire au pastel.
M. d'Argentières, outre la manie d'appeler son épouse madame, tout en la tutoyant, avait la fureur de la faire faire en peinture,
LE ÎORTRAIT RESSEMBLANT. 73
comme il disait. Elle avait déjà éié laite au crayon, à l'estompe, à l'aquarelle, à l'huile, sur toile, sur papier, sur bois, sur métal. 11 ne lui manquait plus (jue a être faite au pastel; et voilà que le Ciel lui envoyait un artiste au milieu de l'Océan pour la faire de cette façon.
Or, madame d'Argentières était peut-être la plus laide créature qu'on pût rencontrer d'un pôle à l'autre.
Appartenant à ce type odieux qu'on pourrait appeler la grossi dame, elle avait le front plat, les yeux verts, le teint couperosé, les dents longues... et le sourire de son mari.
Mademoiselle d'Argentières, eu grandissant, promettait d'être la digne fille de sa mère. Aussi l'heureux père lavait déjà fait faire au crayon, et il disait habituellement à sa femme :
— Madame d'Argentières, ta fille sera ton dernier et ton plus beau portrait !
En entendant la motion flatteuse de son mari , madame d'Argentières répondit par le sourire qui leur était commun.
— Certainement, je serai trop heureuse d'être faite par monsieur, dit-elle en reportant au peintre ce sourire , revu et augmenté pour plus de séduction.
— Ce sera ton dix-neuvième , maman, observa Ja petite fdle d'un air très-spirituel.
— Effectivement! ajouta M. d'Argentières.
Après avoir écouté avec assez de dédain la grotesque proposition du négociant, d'Harcourt allait s'en débarrasser par quelque défaite ironique, lorsqu'il se ravisa tout à coup en homme inspiré, etassura M. d'Argentières, avec une politesse charmante,
qu'il serait trop heureux d'exécuter le dixneuvième portrait de madame.
— Eh bien, madame d'Argentières, veuxtu commencer tout de suite ? dit le mari empressé en se levant de table.
Sa grosse épouse allait l'imiter aussitôt, si l'artiste ne l'eût retenue du geste.
— Que madame ne se dérange pas, dit-il, elle est sous un jour très-favorable.
Il ne put s'empêcher de sourire en luimême de cette contre-vérité. La bonne dame était assise près de madame Bergerac, ce (jui la faisait ressortir dans toute sa monstruosité.. Mais l'artiste avait ses raisons pour maintenir ce voisinage.
En deux minutes, il eut ses crayons, son papier, et il fut installé sur le divan parallèle au fond du navire, en face de madame d'Argentières et de madame Bergerac.
— Comment madame veut-elle poser?
demanda-t-il avec distraction.
— Ah ! c'est juste, s'écria le mari; quelle pose vas-tu choisir, madame d'Argentières?
— Je crois que j'aurai de la peine à en trouver une que je n'aie pas encore prise, dit en minaudant la grosse dame.
— Cependant, reprit-elle en se retournant à demi, si monsieur veut les trois quarts?
— C'est comme cela que tu as été faite la dernière fois, maman ! fit observer de nouveau la petite fille.
— C'est juste, repartit le mari en se frappant le front; cette enfant-là a une mémoire incrovable !
-— Alors, madame d'Argentières, pose de
profil, continua-t-il en tournant lui-même la chaise de sa femme.
— J'aime mieux de lace, reprit cette dernière.
Kt elle étala derechef devant la table ses volumineux appas el sa ligure empourprée.
— Ktes-vous décidée, madame, et puis-je commencer? demanda d'Harcourt, qui s'était vivement impatienté de tous ces retards et de toute cette délibération de famille.
M. et mademoiselle d'Argenlières entrouvrirent encore la bouche pour hasarder une dernière observation; mais la grosse dame leur imposa silence d'un geste solennel, et, braquant son regard et son sourire sur l'artiste, elle lui offrit la véritable personnification d'un magot de la Chine.
78 VOVAGE D'UN LION.
A sa gauche était madame Bergerac, qui semblait absorbée dans une rêverie profonde, et à sa droite se tenait sa fille, qui lui donnait gravement la main, et qui gardait une immobilité de statue, comme si elle eût posé aussi.
M. d'Argentières s'était levé de table pour juger de l'effet que produisait, au point de vue, l'attitude de sa femme; il l'avait trouvée à ravir; et, après l'avoir complimentée par un mouvement de tête excessivement gracieux, il était venu se jeter sur le divan près de d'Harcourt, disant qu'il désirait suivre à la fois des yeux l'original et la copie.
Mais cette heureuse idée ne parut pas convenir à l'artiste.
— Monsieur, dit-il, votre impatience est bien naturelle; mais je crains vraiment que mon attention ne souffre de la vôtre, et dans
mon intérêt, comme dans celui de madame, je désirerais ne vous montrer mon travail que quand il sera terminé.
— C'est juste ! s'écria le mari en s'éloignant avec une docile précipitation; je conçois cela, la distraction ! l'influence ! Il y a un très-grand peintre qui m'a déjà fait la même observation ; t'en souviens-tu, madame d'Argentières, cet artiste qui te fit sur ivoire, dans le bateau à vapeur de Tours à Saumur ?
Madame d'Argentières hocha légèrement la tête, et fit signe à son mari de ne plus l'interroger.
— Papa, dit la petite fille, tu sais bien que maman ne parle pas quand elle pose.
— C'est juste, dit M. d'Argentières. Et il se mit à se promener, ou plutôt à tourner
sur lui-même dans un coin du petit salon. Puis, remarquant que ses bottes faisaient trop de bruit sur le parquet, il alla s'asseoir avec précaution en face de sa femme, à quelque distance du peintre.
D'Harcourt s'était mis à l'ouvrage. Il maniait ses crayons avec une promptitude et une vivacité qui faisaient l'étonnement de tout le monde. M. d'Argentières surtout n'en revenait pas. Jamais il n'avait vu un crayon semblable! Ce qu'il admirait le plus, c'est que l'artiste considérait à peine son modèle.
En effet, Albert semblait plutôt regarder tout le monde et causer avec cbacun qu'examiner et peindre la grosse dame. On eût dit qu'il affectait, non-seulement de ne point tourner les yeux vers elle, mais de ne les fixer nulle part...
C'est qu'il craignait de laisser remarquer le point qui les attirait de préférence, le seul objet qu'il regardât véritablement et attentivement, à travers cette distraction et cette légèreté apparentes.
Cet objet (est-il nécessaire de le dire?), c'était madame Bergerac.
Albert Thorigny peignait celle qu'il aimait, pendant que le prétendu d'Harcourt feignait de peindre madame d'Argentières.
Pour qui eût été dans ce secret, rien n'eût paru plus divertissant que la gravité souriante de la grosse dame, l'admiration extatique et les exclamations du mari, l'immobilité solennelle de la petite fille, et l'attente de tout le inonde.
— Morbleu ! répétait M. d'Argentières, ce n'est plus le crayon de monsieur qui mY-