II
tonne, c'est son coup d'œil qui me met hors de moi.
Cependant, comme il fallait bien, pour les autres, que l'artisle eût l'air d'examiner son modèle supposé, et comme il voulait réellement examiner pour lui-même son véritable modèle, il avait soin de prendre quelquefois son lorgnon, sous prétexte de mieux'analyser la délicatesse des lignes dans la figure de madame d'Argentières; alors son œil pouvait, sous ce voile transparent, saisir les traits exquis et purs du visage de madame Bergerac. *
Elle était précisément, en ce moment-là, dans la pose abandonnée où Albert l'aimait le mieux. Portée plutôt qu'appuyée sur sa chaise, et mollement ployée en deux, son buste se penchait légèrement en avant, pendant que sa tête se trouvait relevée par
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un mouvement naturel et facile, sans que son beau cou en éprouvât la moindre altération clans ses harmonieux contours, ni le moindre pli à sa transparente surface.
Ses abondants cheveux blonds, rejetés en arrière, balançaient au-dessus de ses épaules leurs boucles de soie et d'or, dont la chaude lumière du soleil couchant, qui entrait par les fenêtres, semblait, par instants, tirer des étincelles.
Ses yeux, à peine ouverts, étaient fixés droit devant elle sans rien regarder, de sorte que ses prunelles, voilées à demi, paraissaient nager sous ses paupières, en même temps que son esprit nageait dans ses pensées.
Sa main droite, cachée sous le bord de sa pèlerine, comme pour compter en secret les battements de son cœur, soutenait don-
cernent son coude, pendant que son autre main allait jouer avec les derniers anneaux de sa chevelure.
C'était ce tableau suave et poétique que d'Harcourt s'efforçait de traduire, tandis que madame d'Argentières déployait vainement devant lui sa physionomie grotesque et ses lourdes poses.
L'immobilité dans laquelle madame Bergerac était maintenue par sa rêverie servait à merveille le projet mystérieux du peintre. Déjà l'ovale angélique du visage était tracé, l'arc soyeux des sourcils se courbait au-dessous du front, les yeux allaient étinceler, la bouche s'apprêtait à sourire... Encore un peu de lumière sur ces cheveux d'or, et l'admirable tête allait sortir vivante des poussières mortes du crayon.
L'artiste,enchantédeson propre ouvrage,
reportait sur la copie l'admiration que lui
inspirait le modèle; et il s'applaudissait de l'heureux succès de son stratagème, lorsqu'un incident faillit tout trahir et tout perdre.
M. d'Argentières, qui se tenait depuis une demi-heure sur sa chaise, sans pouvoir obtenir, aux questions qu'il lui échappait d'adresser à sa femme, d'autre réponse que la remontrance dont sa fille l'avait déjà gratifié, commençait à trouver la séance longue cl à perdre patience. Il grillait de jeter un coup d'œil au portrait, pour voir au moins où en était l'artiste.
Après avoir cherché dans sa tète quelque moyen ingénieux et délicat de désobéir à l'injonction du peintre, il crut avoir trouvé merveille, en s'iraaginaot d'aller écarter les petits rideaux de la fenêtre, sous prétexte d'augmenter un peu le jour.
Ravi de son idée, il se lève comme pour reprendre sa promenade, envoie à sa femme un quart de sourire, annonçant qu'il va faire une malice, se dirige en biais vers la fenêtre, se penche derrière d'Harcourt, et regarde le papier de celui-ci par-dessus son épaule, tout en entr'ouvrant les rideaux.
Le surcroît de lumière qui pénètre dans le salon frappe l'artiste; il se détourne, et aperçoit sur son dos les gros yeux de M. d'Argentières, qui dévorent le portrait inachevé.
Au même instant, le négociant retiré, triomphant du tour flatteur qu'il croit avoir joué à l'artiste, lui pousse aux oreilles un grand éclat de rire, en s'écriant, d'un ton plein de finesse :
— Ah ! ah ! vous voilà bien attrapé, monsieur le peintre, j'ai tout vu!
Albert ne doute pas que sa ruse ne soit découverte; le crayon lui tombe des mains, il pâlit en jetant à madame Bergerac et à son mari un regard rapide et inquiet, qu'il reporte furieux et menaçant sur M. d'Argentières.
— Monsieur, reprend celui-ci, stupéfié de ce coup d'œil, si je vous ai offense, je vous assure que c'est tout à votre avantage.
Puis se tournant vers sa femme, et faisant sii^ne au peintre de continuer son ouvrage :
— Frappant! s'écrie-t-il, frappant! madame d'Argentières, tu n'as jamais été aussi ressemblante !
A ce mot, d'un béotisme si superlatif, et auquel il était si loin de s'attendre, Albert comprend que le malicieux mari a pris le plus bel ange du ciel pour le plus vilain diable de l'enfer; et, au lieu des excuses qu'il s'ap-
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prêtait déjà à faire, il remercie Je négociant de ses éloges, en retenant de son mieux, dans sa joie ironique, l'éclat de rire qui lui épanouit la poitrine.
Puis, il se remet à la besogne, pendant que M. d'Argentières murmure à l'oreille de la grosse dame :
— Tu n'as jamais été faite comme cela, ma chère ; seulement, je crois que ton peintre veut se mettre bien avec toi, car, entre nous, il l'a un peu flattée, et tu es légèrement rajeunie. Voilà le seul défaut du pastel.
Le sourire que le commencement de cette confidence avait développé sur les lèvres de madame d'Argentières, cède la place, à la fin, à une moue farouche, qui fait retomber le mari déconcerté sur sa chaise.
Averti par cette leçon, d'Harcourt se hâte
de mettre la dernière main au portrait de madame Bergerac. Puis, n'y trouvant plus rien à retoucher, il le couvre adroitement d'une nouvelle feuille de papier, sur laquelle il esquisse madame d'Argentières en trois coups de crayon... et telle qu'elle est! c'est-à-dire une caricature complète!
Alors, la grosse dame, sortant enfin de sa pose fatigante, pousse un énorme soupir, et permet à chacune de ses lèvres d'aller rejoindre l'autre, ce qui s'exécute au grand avantage de ses dents.
M. d'Argentières se lève en se frottant les mains avec convulsion, la petite fille saule de joie dans les bras de sa mère, tout le inonde se range autour de l'heureuse et intéressante famille, et l'artiste met le portrait en regard de l'original.
Je suis sincèrement désolé de n'être pas
peintre moi-même, et peintre à la manière de Biard ou de Charlet, pour croquer ici les diverses grimaces que l'exhibition de l'esquisse de d'Harcourt fit épanouir sur tous les visages.
La ressemblance était frappante, comme avait dit M. d'Argentières, sans se douter que sa bêtise allait devenir une prédiction.
Tout le monde fut obligé d'en convenir tacitement, et il s'agit, pour chacun, de décliner sa conviction avec plus ou moins de politesse ou de rage : politesse du côté des commensaux, rage du côté des d'Argentières.
Ce fut d'abord un silence général, plein de stupeur et d'embarras ; bientôt se produisirent quelques rires étouffés, d'une part, quelques grognements sourds, de l'autre.
Enfin, il fallut bien parler ; M. d' Argentines commença.
— C'est particulier! dit-il, prenant le papier des mains de sa femme, se tournant au jour et se frottant les yeux pour mieux voir; c'est inconcevable! Je reconnais bien... ma femme; c'est-à-dire... car enfin... enfin, je la reconnais, parce que... je sais que c'est elle!... mais, ce qui me déroute..., c'est (pic je ne reconnais pas du tout le portrait que j'ai vu tout à l'heure aux mains de monsieur!... On ne se figurerait jamais que deux coups de crayon puissent changer un ouvrage de cette manière!... Je crains que monsieur n'ait trop lécbé, trop fini cela !... Il y a des artistes qui ont cette manie!... c'est un défaut... qui a ses qualités, sans doute; mais!...
Et ne trouvant plus rien à ajouter, il ren-
dit le pastel à sa femme, en lui demandant, comme s'il venait de dire quelque chose d'intelligible :
— IN'es-tu pas de mon avis, madame d'Argentières?*
Madame d'Argentières reprit à regret le papier, qu'elle aurait voulu jeter par la fenêtre; elle fit semblant de l'examiner de nouveau, roula ses gros yeux, remua la langue pour parler; et, à travers une grimace assez semblable à celle d'un enfant glouton qui vient d'avaler du sel en croyant manger du sucre, elle laissa sortir ces mots entrecoupés :
— Je ne prétends pas nier I'e talent de M. d'Harcourt... assurément, au contraire!... mais il me semble, au moins, d'Argentières, que tu t'es trompé, en disant que j'étais rajeunie!
— Certainement! certainement! s'écria le mari, j'avais dit cela avant le dernier coup de crayon!... je ne pouvais pas prévoir!...
— Mais, voyons, ajouta-t-il, ne sachant plus encore ce qu'il voulait dire, consultons ces messieurs et ces daines; M. d'Harcourt pourrait, d'après leurs avis, — en retouchant quelque chose...
Il fit circuler le pastel de main en main. Madame d'Argentières s'agitait sur sa chaise, comme un martyr sur le gril.
— Je trouve, dit madame Bergerac, que les traits du modèle sont là, mais qu'ils sont exagérés, surtout que madame est vieillie.
Et, après avoir donné un regard consolant à la pauvre dame, elle en lança un autre au peintre , lequel voulait dire : — Que vous êtes méchant !
D'Harcourt comprit : — Que vous êtes
malin ! Ce qui faisait un compliment au lieu d'un reproche; et peut-être ne se trompait-il pas tout à fait.
— Je ne me connais pas en peinture, dit Bergerac, mais ce n'est pas ainsi que je ferais peindre ma femme.
Albert ne put s'empêcher de sourire, tout en pressant sous son bras le petit carton où était enfermé le portrait de madame Bergerac.
— Moi, dit gravement un des deux Smyrniotes qui n'avait pas encore parlé, je suis de l'avis de M. d'Argentières, le portrait est trop léché!
Le brave homme avait remarqué ce mot sans le comprendre, et il s'en servait d'autant plus volontiers, pour se donner l'air d'un profond connaisseur.
— Je trouve que c'est tout à fait madame,
LE PORTRAIT RESSEMhLANT. 95
dit méchamment mademoiselle Ilyaeinthe, la modisle, qui avait BCS raisons pour détester madame d'Argentières.
— Ah! fi donc! s'écria M. Cliamplein, le galant célibataire, c'est la caricature de madame !
M. Cliamplein avait divisé sa journée et ses amours en deux parties : le matin, il adorait la modiste ; le soir, il faisait la cour à madame d'Argentières. Il était sept heures du soir, le portrait venait à propos.
— Et vous, ma mignonne? reprit-il d'un ton doucereux, en passant le pastel à la petite fille.
— Oh! maman, s'écria l'enfant, qui n'y mettait pas de finesse; c'est si bien toi, que je t'embrasserais !
Et elle le fit comme elle disait.
L'avis de mademoiselle Hyacinthe avait
été un coup d'épingle pour madame d'Argentières; celui de sa fille fut un vrai coup de poignard.
Elle mit fin à son supplice en se levant et en proposant de monter sur la dunette; ce que tout le monde fit avec empressement.
D'Harcourt suivit des yeux la grosse dame ; et il la vit froisser le malencontreux pastel, puis le jeter convulsivement à la mer.
— Eh bien ! maman, cria la petite fille, que fais-tu donc?
— Ah ! mon Dieu ! dit madame d'Argentières, ce papier m'est échappé des mains; j'en suis désolée! D'Argentières, va donc faire mes excuses à M. d'Harcourt.
M.d'Argentières courut à ce dernier, et se confondit en doléances.
LE PORTRAIT RESSEMBLANT. à7
Il demanda même devant lui au capitaine s'il ne serait pas possible de repêcher le portrait en lançant un canot à la mer.
— Non, non ! répondit en riant d'Harcourt, voyez comme les flots ont déjà froissé le papier.
Ca Déclaration.
Quand les passagers arrivèrent sur la dunette, le soleil achevait de se coucher. Son disque, coupé en deux par l'horizon, paraissait à moitié enfoncé dans les flots, tandis que l'autre moitié les dominait encore, et jetait à travers leur immensité une longue
4 00 VOYAGE D'tlN LÎON.
traînée de flammes. Chacun se récria d'admiration devant ce magnifique spectacle, et se plaça, pour 1 admirer à l'aise, suivant son caprice ou sa commodité.
Les deux Smyrniotes s'assirent sur les lisses, le dos tourné au navire et les pieds en dehors pendants au-dessus de la mer. Ces braves gens avaient régulièrement la manie de faire des tours de force, et de. s'exposar à tomber à l'eau ou à se casser les reins cent fois par jour. Us ne pouvaient garder cinq minutes une posture qui ne fût pas singulière ou périlleuse, et leur félicité suprême était de grimper aux cordages, de se percher dans les hunes, de se suspendre au bout des vergues, toutes les fois que la manoeuvre exigeait ces évolutions chorégraphiques et acrobatiques à bord du bâtiment. Les matelots les laissaient faire d'autant plus volontiers, que cela leur était d'un véritable
secours, et leur épargnait une partie de leur besogne.
Pendant que les deux Smyrniotes s'installaient, le [dus périlleusemenl possible, en dehors des bastingages, M. d'Argentières, dont la poltronnerie contrastait avec les fanfaronnades de ces bravaches, se tenait appuyé' à la roue du gouvernail, près du timonier qu'il comblait de compliments et de questions sur son ait. M. d'Argentières p< usait qu'il n'est pas permis à un homme de quelque mérite et de quelque importance de traverser les mers, sans apprendre les curieuses particularités de la science de la navigation. Il n'y avait donc pas, à bord du Magnifique, un anneau, un bout de corde, une planche, un clou, dont il ne demandât le nom, d'heure en heure, au timonier.
Celui-ci, fort heureusement, aimaitautant
a étaler ses connaissances nautiques que son perpétuel interrogateur aimait à les acquérir; sans quoi M. d'Argentières se serait fait relancer vertement, comme cela lui était arrivé avec plusieurs matelots, avant de mettre la main sur le complaisant timonier.
Moins curieuse que son mari, madame d'Argentières, assise à sa droite, se contentait d'écouter avec distraction les renseignements que ce dernier lui transmettait, à mesure qu'il les avait reçus; et, de plus, elle retenait par sa robe la petite fille qui se livrait au plaisir de cracher dans la mer pour y faire des ronds.
Placé derrière l'intéressante famille, M. Champlein, pour satisfaire à son programme galant, s'épuisait en compliments gracieux sur la mère et la fille; sans venir à bout de se faire écouter de l'une ni de
l'autre, mais non sans exciter le dépit de mademoiselle Hyacinthe, qui boudait à quelque distance de lui, se promettant de se venger le lendemain matin, quand son tour serait revenu.
Pendant ce temps-là, le capitaine, emmené vers l'avant par son second, était absorbé dans l'examen d'une manœuvre importante du mât de misaine : et madame Bergerac, convaincue que son mari ne tarderait pas à la rejoindre, se trouvait seule à l'extrémité de la dunette. Le siège qu'avait quitté Bergerac était vacant auprès d'elle. .
D'Harcourt se dirigea vers la jeune femme, tenant sous son bras le petit carton où était le portrait.
Arrivé derrière elle, il s'arrêta un instant à la contempler.
m VOYAGE D'UN LION.
Elle était étendue dans son fauteuil avec une douce nonchalance, se laissant aller aux balancements insensibles du navire. Au premier abord, elle ne paraissait pas s'occuper d'autre chose que de suivre à travers le ciel les nuées floconneuses fuyant vers le couchant, et d'écouter le bruit mélancolique des vagues, mourant et renaissant tour à tour et sans fin, à mesure que l'une fuyait devant l'autre ; mais, en l'observant avec attention, le peintre remarqua que la même méditation, dans laquelle il venait de la surprendre et de la peindre, avait de nouveau isolé son âme, et qu'entre son regard et les nuages, entre son oreille et le murmure des flots, passaient et repassaient des ombres et des voix mystérieuses.
Albert était-il pour quelque chose dans cette méditation? Son ombre glissait-elle parmi ces ombres et sa voix parmi ces voix ?
LA DÉCLARATION. tOS
Il osa l'espérer, et il s'avança avec confiance jusqu'auprès de la belle rêveuse.
Madame Bergerac tressaillit et rougit sous le premier coup d'œil du peintre, comme si ce coup d'ceil avait surpris sa ; cnsée intime.
— Madame, dit ce dernier, unis voilà bien seule ?
Elle fut tentée de répondre : — J'attends mon mari; mais un instinct qu'elle trouvait en elle-même pour la première fois l'avertit qu'il est ridicule à une femme de jeter d'abord le nom de son mari à un autre homme. Madame Bergerac était étonnée des mille petites choses qu'elle avait apprises, comme par révélation, depuis sa promenade sur le quai de INanles; et, connu.elle ne pouvait douter que d'Harcourt ne
fût l'auteur de cette révolution qui s'opérait dans ses idées, elle était obligée de reconnaître, sans comprendre encore pourquoi, que cet homme exerçait sur elle une singulière puissance.
— Monsieur, répondit-elle, il y a des moments où la solitude est chère...
— Quand on souffre, ou quand on rêve?
reprit d'Harcourt, empressé de l'enfermer dans cette alternative, pour se donner l'avantage de la plaindre ou de faire avec elle de la mélancolie.
— Quand on rêve! repartit naïvement madame Bergerac, qui s'effraya aussitôt du sens qu'on pouvait prêter à cette espèce d'aveu.
— Allons, se dit Albert, va pour la mélancolie !
Il s'appuya au dos de la chaise laissée par
le capitaine, et il se pencha vers la jeune femme pour indiquer qu'il allait parler d'une chose grave et mystérieuse.
Madame Bergerac frissonna comme la sensitive à l'approche de la main qui la cherche. Elle comprenait vaguement qu'un moment décisif était arrivé pour elle; et, agitée en sens divers par l'attente et la peur, elle ne savait si elle devait s'éloigner ou rester à sa place. 3Iais la conversation était engagée, et le peintre ne lui donna pas le temps de partir.
— Madame, demanda-t-il à demi voix, et d'un ton qui annonçait plutôt une prière qu'un reproche , pourra"is-je connaître le motif qui vous a fait refuser d'être peinte par moi?
— Je ne vous croyais pas , monsieur, si habile à tracer le portrait des dames ! répon-
dit madame Bergerac, espérant s'exempter d'une réponse directe, par cette allusion au portrait de madame d'Argentières.
Mais le jeune homme nepritpasle change.
Il renouvela sa question sous une autre forme; et la jeune femme, ne pouvant avouer ses véritables motifs, aima mieux convenir qu'elle avait cédé à un caprice, et qu'elle n'avait aucune raison véritable pour rejeter la proposition de M. d'Harcourt.
— Alors, continua celui-ci , mon pardon est obtenu d'avance pour l'indiscrétion que je me suis permise.
La jeune femme ne le comprit pas, et le considéra d'un air sérieux et intrigué.
Il profita du moment pour s'asseoir près d'elle , sur la chaise à laquelle il s'appuyait; il mit sur ses genoux le carton qu'il avait
sous le bras, et il l'ouvrit, en jetant autour de lui un regard furtif.
Madame Bergerac commençait à deviner; elle sentit monter à ses joues une vive rougeur, qui devint plus vive encore, lorsque l'artiste la mit en quelque sorte en présence d'elle-même, en lui montrant son portrait.
Ce portrait reproduisait la beauté de madame de Bergerac aussi exactement que celui de madame d'Argentières avait reproduit sa laideur. C'était elle tout entière, telle que sa glace la réfléchissait; ou plutôt elle ne s'était jamais vue si belle, car, outre les traits purs et réguliers qu'elle se connaissait, elle avait là, de plus, ce regard, ce sourire, cette expression de physionomie, toutes ces choses qu'on ne se connaît point, parce qu'on ne les a que pour les autres , et
qui rendent les portraits si flatteurs, quand
elles sont fidèlement rendues!...
Aussi, il serait difficile de définir l'émotion que cette surprise fit éprouver à madame Bergerac. Il y avait — de la confusion de s'être ainsi laissée surprendre, — de l'orgueil de voir sa beauté si bien comprise et si admirablement reproduite, — de l'effroi de savoir qu'un homme avait pu lire dans son âme à travers sa figure, assez clairement pour faire rayonner la première sur la seconde avec quelques coups de crayon; — enfin et surtout une sorte d'admiration attentive et tremblante pour cet inconnu qui, depuis le moment où il l'avait distinguée dans la foule, savait chaque jour, par une influence croissante, faire un nouveau pas vers elle , et entrer invinciblement dans sa pensée.
— Quoi! monsieur, balbutia-t-elle , pen-
LA DÉCLARATION. Ui
dant que cette pauvre madame d'Argentières se fatiguait à poser devant vous....
— C'était vous que je peignais, vous qui ne posiez pas : voilà pourquoi j'ai eu le bonheur de vous faire assez ressemblante.
Madame Bergerac, ne sachant quelle contenance prendre , fit semblant de sourire de la mystification de la grosse dame ; mais sa position vis-à-vis de d'Harcourt devenait trop claire et trop précise pour qu'elle en put sortir par un tel détour; et d'ailleurs, elle sentait qu'il fallait revenir au portrait et en parler franchement, ne pouvant le laisser aux mains du jeune homme , sans lui abandonner une sorte de droit sur elle ; aussi ce fut du ton le plus sérieux qu'elle lui dit:
— Monsieur, puisque c'était pour mon mari qu'il avait été question de me peindre,
je vous prie de lui faire partager promptement nia surprise, en lui remettant ce portrait de ma part... et de la vôtre.
— Ah ! madame, repartit le peintre avec feu, c'est pour moi que je l'ai fait, celui-là! Il m'appartient d'autant mieux que j'aurais été incapable de le faire aussi bien pour un autre. Laissez-le-moi donc comme récompense, si vous ne me l'accordez pas à un autre titre...
La jeune femme sentait son trouble croître en raison de l'inutilité des efforts qu'elle faisait pour le cacher et de l'animation nouvelle que son interlocuteur mettait dans ses paroles; elle regardait si personne n'était là pour faire diversion , et si le capitaine ne revenait point.
Mais le capitaine avait bien autre chose à faire, ma foi! M. Ledru venait de lui dé-
montrer que le hunier de misaine avait une poulie dont le rias ne fonctionnait plus ! Et il fallait que cela fût réparé à l'instant même, sans quoi la sûreté du Magnifique était compromise.
— A quel titre, monsieur, reprit la jeune femme , en s'armant du regard le plus sévère qu'elle pût trouver dans ses beaux yeux, à quel titre puis-je vous laisser mon portrait? et qu'est-ce que cela signifie?
Albert s'avança au bord de sa chaise , de manière à toucher presque madame Bergerac, et à se trouver en quelque sorte agenouillé devant elle.
— Cela signifie, madame, dit-il d'une voix de plus en plus vibrante , qu'il est temps pour nous deux de cesser une feinte inutile... puisque vous savez combien je vous aime, et pourquoi je suis ici.