CHAPITRE VII
Les lois de Brunehaut : son administration. Ses travaux d'utilité publique. La légende de Bavay.
Vers la fin du règne de Childebert, Brunehaut était, nous Pavons dit, devenue maîtresse absolue de l'administration intérieure. Elle en profita pour appliquer largement toutes ses idées civilisatrices. Les lois barbares furent abolies; un véritable code, inspiré par l'esprit profondément juridique des vieux légistes romains, remplaça la cohue étrange des décrets royaux et des coutumes populaires. Ces lois franques semblaient en vérité plus convenables pour une plèbe d'usuriers, une tribu de prêteurs sur gages que pour la race fière chez qui le même mot servait à désigner l'homme libre et le guerrier. Tous les délits, tous les crimes même s'y rachètent cà prix d'argent : Tassas-
sinat est une fantaisie de luxe qui revient à quelques sous d'or, un peu plus ou un peu moins, suivant la qualité de la victime. Brunehaut n'avait pas oublié que le sang de sa sœur avait été estimé au prix de .cinq villes, et elle avait en horreur cette mercantile législation.
Il est vraiment curieux de voir à quel point la reine d'Austrasie avait, dans cette époque de barbarie, de justes idées sur la législation. . Nous retrouvons dans ses lois les perfectionnements les plus modernes. D'abord le jury :
« Si, dit-elle, sept hommes de bonne foi et agissant sans haine ont affirmé sous serment la culpabilité d'un voleur ou d'un brigand , que le coupable qui a violé la loi meure en réparation de l'outrage 'fait à la loi. » Quant au juge qui relâche un coupable, ce qui arrivait souvent alors, il est également puni de mort. C'est la pure loi romaine, la loi Cornélia (Institutes, titre XVIII) qu'ose appliquer là Brunehaut, tandis que toutes les coutumes barbares des Burgondes, des Francs Ripuaires, des Bavarois, admettaient le rachat de la vie par l'argent.
Puis l'égalité devant la loi : « Si quelqu'un, quel qu'il soit, a tué un autre homme sans rai-
son légitime, qu'il soit tué lui aussi, et qu'à aucun prix il ne puisse racheter sa vie. »
Le rapt, l'enlèvement de la femme ou de la jeune fille, commis le plus souvent par les chefs puissants au préjudice des classes moyennes ou inférieures, est puni aussi sévèrement que le meurtre : pour Brunehaut l'honneur vaut la vie : sa loi est empruntée même pour la rédaction au Digeste (Cod., 1. IX, tit. XIII) : « Que le ravisseur soit puni de mort... » Mais elle accentue sa pensée avec plus d'énergie que le froid jurisconsulte de Rome : « Qu'aucun de nos grands, coupable d'un rapt, n'espère nous fléchir; qu'en cas de fuite, il soit poursuivi partout comme un ennemi de Dieu; que le juge du lieu où il se trouve rassemble des hommes et le tue. » L'épouse, complice de son propre enlèvement, est également condamnée à la peine capitale.
Enfin, nous trouvons dans les lois du sixième siècle, au milieu de la barbarie franque, solennellement attesté le droit de représentation, droit dont les titulaires sont ordinairement des enfants, et qui, par suite, est presque toujours méprisé par les législateurs barbares, où, malgré quelque vaine apparence de justice, la force
prime toujours le droit. « Que les petits-enfants, ordonne Brunehaut, partagent la succession de F aïeul avec leurs oncles et leurs tantes. »
Dans ce Code de Brunehaut l'organisation de ce que nous appelons la police n'est pas non plus négligé; la reine ne paraît pas avoir eu grande confiance dans les jugements de Dieu, tels qu'ils se pratiquaient alors ; elle avait d'ailleurs vu tant de fois autour d'elle triompher les injustes et succomber les innocents qu'elle est bien excusable de s'en être méfiée quelque peu. L'épreuve gastronomique, alors en usage, du pain et du fromage ( i 2) lui paraissait un moyen moins assuré de découvrir les coupables qu'une police sagement établie. Cette police, à peine connue même des Romains de l'empire, qui n'existait même pas de nom, Brunehaut la crée de toutes pièces. Son système est très-simple, mais très-pratique : la nation tout entière est en quelque sorte enrôlée dans cette organisation : le territoire de toutes les possessions de Childebert est partagé en centaines de feux, chaque centaine est sous la surveillance d'un magistrat nommé centenier. et, pour intéresser tout le monde à la surveillance des individus
suspects, au maintien du bon ordre, chacune de ces centaines est responsable des vols et des crimes qui se commettent sur son territoire.
Remplacer la police par les citoyens eux-mêmes, c'est aujourd'hui un des rêves des politiques de l'avenir, on voit que l'idée n'est pas neuve et que l'honneur de sa première application en France revient à la reine Brunehaut. Et il faut dire du reste qu'en ce temps-là on s'en trouva si bien que Clotaire, peu suspect d'admiration pour les œuvres de Brunehaut, s'empressa d'adopter cette institution politique de sa plus mortelle ennemie.
Mais, dans ses lois, Brunehaut eut, malheureusement pour elle, le grand courage de toucher aux privilèges du clergé; ce fut une des causes de sa perte, la plus grande partie des évêques s'étant unis contre elle avec l'aristocratie guerrière ; et, cependant, la suppression du droit d'asile, qui fut la cause de la colère de l'épiscopat, était devenue chose nécessaire.
« Que le coupable, décrète la reine, soit rendu par l'évêque. » Et en effet, dans toute l'ancienne Gaule, chaque église s'était transformée en lieu d'asile, plus ou moins respecté suivant le crédit qu'on attribuait dans la cour céleste au saint
dont elle portait le nom. Les grandes basiliques de Saint-Martin de Tours, de Saint-Hilaire de Poitiers, de Saint- Vincent de Paris (actuellement Saint-Germain des Prés), de Saint-Victor de Marseille, etc., offraient aux malfaiteurs de toute espèce, non-seulement un refuge assuré, mais encore une agréable résidence. Tout le clergé veillait scrupuleusement à faire respecter le droit d'asile, par sentiment d'humanité d'abord, ensuite parce que ces lieux de refuge était pour lui une source de puissante influence et aussi de grands revenus. C'étaient en effet les clercs qui se chargeaient, moyennant finances, de fournir aux réfugiés, à ces reclus pour la plupart très-peu vertueux, toutes les choses nécessaires à la vie, et parfois même consentaient à leur procurer les divertissements les moins canoniques.
Il est juste d'ajouter que, sous l'inepte et barbare domination des rois chevelus, les lieux d'asile avaient pu rendre souvent de réels services en sauvant les faibles, en protégeant les innocents. Mieux que personne, Brunehaut le savait; elle avait conservé le souvenir de cette modeste chapelle de Saint-Martin qui l'avait sauvée, elle et Mérovée, de la foudroyante co-
1ère du roi Chilpéric; en reconnaissance, elle faisait même, en ce temps-là, bâtir à Autun, en l'honneur de ce même saint Martin, une abbaye dotée par elle de cent mille manses et d'un revenu qui s'éleva plus tard à quatorze millions. Mais Brunehaut, ou plutôt la loi, régnant, la loi romaine, juste, impartiale, immuable, on ne poursuivra plus que des coupables ' et les églises-asiles ne seraient que des obstacles à la justice. Et elle promulgue hardiment son décret : « Que le coupable soit rendu par l'évêque. » Irritation du clergé, menaces d'excommunication, rien ne l'arrête. D'ailleurs le pape saint Grégoire la soutient : aux reproches de ses évêques elle répond en leur montrant une lettre de l'évêque de Rome qui déplore leurs débauches , flétrit leurs scandales et la charge de surveiller et de punir au besoin les mœurs dépravées du clergé des Gaules. Interdits de ce rude coup, les mécontents gardent désormais le silence, se contentant de travailler dans l'ombre à la chute de la reine. D'ailleurs quelques-uns de leurs collègues, de meilleur sens et de meilleure conduite, Syagrius d 1 Autun, Lupus de Sens, Aridius de Lyon, ont pris le parti de Brunehaut, et puis la masse du
peuple, les colons gallo-romains, les bourgeois des villes, même les simples hommes libres de la nation franque, tous sont pour elle, prêts au besoin à la défendre par les armes.
Mais les lois, la réforme de la législation ne sont pas le seul souci de Brunehaut : elle s'occupe, comme un Sully ou un Colbert, d'économie sociale. Le commerce, depuis les invasions barbares, n'existait pour ainsi dire plus dans les Gaules ; la plupart des routes étaient impraticables, les ports du Midi, Marseille, Fréjus, avaient été longtemps aux mains des Wisigoths, qui, souvent en guerre avec les rois mérovingiens, arrêtaient alors scrupuleusement les marchandises destinées aux États francs, et parfois aussi les marchands eux-mêmes. Le commerce de ces villes, n'ayant plus le vaste débouché des Gaules, avait d'abord décliné, puis s'était presque réduit à néant. Les descendants de Clovis avaient bien ensuite conquis la Provence, mais leur mauvaise administration fiscale avait achevé de ruiner les ports méridionaux. Seule, Marseille, avec sa population au sang prod'gieusement actif, faisait encore quelque trafic; de temps en temps, un navire y abordait, chargé de toiles de lin et de
papyrus d'Egypte, ou d'épiceries et d'aromates de Grèce et d'Asie Mineure; quelques marchands de Constantinople y avaient même conservé des dépôts d'étoffes précieuses, notamment de soies brochées d'or qu'on ne tissait guère que dans les ateliers du Bosphore et dont les reines, les grandes dames franques et même les riches comtes des cours mérovingiennes étaient prodigieusement avides, au point de garder souvent des pièces de ces étoffes précieusement serrées dans leurs chambres de trésor à coté de leur or et de leur argent. Mais ce peu de commerce n'enrichissait pas les pays francs : si l'importation existait à l'état rudimentaire, l'exportation en revanche n'existait pas du tout. Sous Brunehaut, en quelques années tout est changé ; les marchands étrangers trouvent sur toute l'étendue de ses domaines des protections et des encouragements ; grâce aux routes nouvelles qu'elle a fait établir, aux anciennes chaussées romaines qu'elle a réparées, les marchandises circulent facilement; on commence à s'apercevoir que la Gaule est toujours, comme aux vieux temps des Phéniciens, riche en métaux de toute espèce; ses mines sont encore ouvertes, or, argent, plomb, étain,
— r2 9 — fer, y abondent ; en outre, ses vignes, avec un peu de culture, produisent plus abondamment que jamais; et bientôt l'exploitation des mines est reprise avec ardeur, le colon romain, protégé, n'étant plus écrasé par d'absurdes impôts comme ceux de Chilpéric, se remet à cultiver la vigne. Le vin, le plomb, le cuivre, de l'or et de l'argent, des peaux de bêtes, de la cire en quantité, telles sont les matières que peut exporter le royaume de Childebert ; mais pour cela, il faut sur la Méditerranée une place de commerce, un port sûr et connu ; c'est pourquoi Brunehaut, pendant tout le règne de Gontran qui a fait de Marseille son domaine exclusif, tandis qu'il ne devait en avoir que la moitié, cherche à rentrer en possession de sa part de cette ville. Enfin, Gontran meurt et Marseille revient en entier à Childebert. Il y a alors comme une renaissance du commerce; ainsi qu'aux beaux temps de l'empire romain, Tunis, Alexandrie, Constantinople, les ports d'Espagne, entrent en relation suivie avec Marseille; et, de cette ville jusqu'aux frontières du Nord, la reine élève sur ses routes, dans toutes les villes, pour recevoir les voyageurs, des hôtels, des maisons de secours (xenodochia). C'était alors chose in-
dispensable, l'auberge du moyen âge n'existait pas plus que l'hôtel moderne ; et les populations, rendues méfiantes par tant de guerres, d'invasions, de rapts, de pillages, avaient complètement perdu la patriarcale habitude de l'hospitalité, jadis cependant si en honneur chez les Gaulois.
Marseille n'était pas la seule ville qui vît refleurir le commerce et l'industrie : sur les frontière du Sud-Ouest, Cahors, rendue par Gontran, et restée le domaine particulier de la reine, avait été par elle embellie, fortifiée ; les solides murailles de l'antique cité des Cadurques protégeaient de vastes entrepôts où s'emmagasinaient toutes les marchandises échangées entre les Francs et les Wisigoths d'Espagne et de Septimanie. Plus tard, après la réunion de la Bourgogne à l'Austrasie, Lyon, Autun deviennent, grâce aux soins de Brunehaut, des centres commerciaux importants, ainsi que la vieille colonie romaine d'Agrippine (Cologne) et l'importante cité de Bavay, la capitale des provinces du, Nord-Ouest, d'où partaient, rayonnant dans toutes les directions, sept des célèbres chaussées de Brunehaut.
Malheureusement, pour créer ou pour refaire
des routes, pour construire des hospices, il faut de l'argent, et cet argent, Brunehaut, imbue des idées de justice du Code romain, ne voulait pas le demander uniquement à ceux précisément qui en avaient le moins. Tandis que Frédégonde se fait aimer des leudes en les comblant d'or arraché au peuple, en les dispensant de l'impôt, et que son système financier se borne, soit à enlever le plus possible à ceux qui ne peuvent résister , soit à pressurer les juifs, cette matière alors éminemment imposable, Brunehaut, au contraire, partage équitablement à toute la nation le poids de ses impôts. Chose inouïe, les ducs, les comtes, les patrices, impiété suprême, les hommes d'Église, paieront tout comme le vilain des campagnes, tout comme le manant des cités. De là les haines, les révoltes ; à grand'peine, accorde-t-elle l'exemption d'impôt à quelques clercs, à ceuxlà seulement qui sont voués au service des autels et qui s'appuient sur une promesse de son époux Sigebert. Les leudes, ducs et comtes austrasiens, patrices exfarons de Bourgogne, les margraves des pays germains ont beau réclamer, ils paieront; quelques-uns se révoltent, ils sont mis à mort et leur fortune fait retour
au fisc royal, d'après leCodeThéodosien. Delà ces accusations d'avarice, portées par les moines historiens du moyen âge, fort mauvais économistes et qui étaient d'ailleurs peu habitués à voir l'argent, une fois entré dans les coffres du roi, en ressortir aussitôt pour l'utilité générale.
Mais le pauvre peuple, contemporain de Brunehaut, ne s'y trompait pas ; nous la voyons toujours soutenue par les classes inférieures dans ses luttes avec les grands du royaume.
C'est que le peuple avait bien compris que la reine était son alliée et que les intérêts de la royauté, contraires souvent à ceux de l'aristocratie, étaient les mêmes que ceux du peuple. Le souvenir de la forte unité romaine, de la puissante autorité des Césars, de la sécurité dont on jouissait sous eux, était universellement regretté par tous ceux qui n'avaient pas la force de se défendre eux-mêmes contre le désordre et l'anarchie barbares. Puis l'or que l'impôt rapportait à la reine, elle ne le gardait pas dans ses coffres de fer comme Chilpéric, elle ne le dépensait pas en constructions inutiles ou égoïstes, en palais, en fêtes; tous ses travaux étaient d'une utilité générale, d'une absolue nécessité.
Et, si le nom de Brunehaut subsiste encore
— i33 — aujourd'hui dans la mémoire du peuple de quelques provinces, notamment dans la Belgique, dans le nord et Test de la France, dans quelques localités du centre et du midi, c'est surtout à ces grands ouvrages, dignes des Romains, qu'elle en est redevable. On a oublié la reine législatrice et guerrière, on s'est souvenu en revanche de la faiseuse de routes ; les légendes mêmes s'en sont mêlées et Ton parle encore, en Flandre, en Lorraine, principalement, du démon du roi Brunehaut.
Tous ces grands travaux, raconte-t-on , ont été faits par un puissant enchanteur, le roi Brunehaut, qui avait à ses ordres un démon pour qui le temps ni la distance n'existaient pas : en une nuit, par exemple, les sept chaussées de Bavay, sortant d'une colonne mystérieuse, placée au centre de la ville, s'étaient déroulées, comme un tapis qu'on déplie, par-dessus les marais, les vallons, au travers des bois qui tombaient d'eux-mêmes, et cela jusqu'aux extrémités des États du roi magicien.
Cette légende locale, qui a transformé la reine en homme et en fantastique nécromancien, est facile à expliquer.
D'abord, si c'est dans le nord surtout, en
Flandre, en Lorraine que s'est conservé le souvenir de la reine, c'est que ce fut là qu'eurent le plus à se déployer ses instincts réparateurs, sa passion civilisatrice. Le midi de la Gaule, moins foulé par les invasions, avait conservé quelques restes du régime régulier des provinces romaines. La plupart des routes y existaient encore, les agglomérations urbaines, puissantes par le nombre, défendues par leurs évêques, y résistaient parfois aux pillages légaux des comtes barbares. De Marseille et d'Aix à Lyon, de Lyon à Autun, il y avait un certain mouvement de voyageurs qui rendait les chemins à peu près sûrs; mais dans le nord de la Gaule, derrière la rive du Rhin, où avait été le champ de bataille des barbares , il en était tout autrement : Germains, Vandales, Burgondes, Francs de toutes tribus, Ripuaires,Saliens, Huns d'Attila, tous y avaient laissé quelque ruine, quelque désastre, comme trace de leur passage-, les grandes dalles des routes romaines, broyées par les lourds chariots aux attelages de bœufs, aux larges roues pleines, n'avaient jamais été remplacées-, les habitants du voisinage, dans les rares jours de paix, comme à une carrière ouverte, y allaient chercher la pierre qu'ils y
trouvaient sans peine pour réparer leurs demeures ruinées ; puis les massacres, les enlèvements d'hommes, la misère avaient épouvantablement diminué la population ; sauf autour des villes ou de quelques habitations de nobles francs, la culture n'existait plus; au lieu de bestiaux, les colons n'osaient guère élever que l'humble abeille, trop chétive proie pour tenter le soldat qui erre ou le bandit qui vague.
Donc , plus de grands troupeaux dans les plaines , à peine quelques hommes : les plus braves sont partis, se sont attachés à quelque chef de guerre, sont devenus soldats en attendant de devenir brigands ; seuls sont restés les vieux, les trop jeunes, les chétifs, la plèbe des misérables. En quelques années, le pays n'est plus qu'une sorte de désert, qu'une solitude désolée. La vie semble s'en être retirée; il y règne, comme aujourd'hui dans la campagne de Rome, ce grand silence où s'endorment les peuples qui meurent et les civilisations qui s'éteignent.
Et voici qu'un jour, dans ces plaines du nord au ciel bas, aux lointains grisâtres, désertes et sans bruit, traversées seulement parfois d'un vol d'oiseaux de proie, d'un rapide galop de cavaliers en guerre, subitement le rare habitant
— i36 — des champs, le colon isolé dans sa manse voit se dresser, coupant la ligne uniforme de l'horizon, de gigantesques chaussées de pierre. Un peuple d'ouvriers y travaille, et presse la besogne; à peine sont-elles terminées qu'elles sont incessamment parcourues par des troupes de voyageurs, des évêques, des ducs en grand cortège allant à la cour de Metz, de Worms ou de Cologne; de longues files de chameaux (i 3), escortées par des marchands, s'y profilent fantastiquement dans la poussière; successivement défilent des pèlerins en route pour les sanctuaires vénérés , des bourgeois des villes qui, par petits groupes, serrés les uns contre les autres, le large poignard sous le manteau, tentent, chose hardie, d'aller commercer avec les cités voisines; par moment, un grand bruit, un fracas inconnu: tous s'écartent et font place; c'est un chariot de la poste publique, de Vevectto pubhca, portant à quelque villa royale un comte ou un domestique du palais.
Stupéfait, le rustique colon tout d'abord admira ce mouvement et bientôt profita de cette activité; la Gaule sembla renaître, culture, commerce y refleurirent. Malheureusement, après la mort de la reine, cette animation, cette pros-
- i3 7 périté cessèrent brusquement : il n'en resta bientôt plus qu'un souvenir, qu'aux veillées de Flandre ou des Ardennes, les vieux redirent aux jeunes ; insensiblement, le souvenir devint confus; ces grandes choses, pensait-on, que narraient les anciens, ne devaient pas être, en pays de loi salique, l'œuvre d'une faible femme, mais bien d'un homme, d'un roi et non d'une reine ; et l'on ne parla plus bientôt que du roi Brunehaut. Enfin vint le vrai moyen âge, la nuit féodale, où les rois étaient peu de chose, où les robes de pourpre des héritiers de Charlemagne se déchiraient aux éperons des seigneurs ; pensif devant les grands chemins déserts, aux pierres disjointes, plus grands encore dans l'abandon, le paysan, qui menait sa charrue, se dit en lui-même qu'un roi, ce pauvre jouet de ses fiers seigneurs, n'avait jamais pu seul venir à bout de ces gigantesques travaux, agir ainsi pour le bien du peuple d'alors.
Cette prospérité si brillante et si courte, qu'on se rappelait encore avec admiration, et qui avait laissé de si visibles traces, c'était quelque chose de surhumain, ce devait être une œuvre de magie. Et, petit à petit, dans les soirées d'hiver, après la journée passée à labourer, le long
— i38 — des chaussées en ruines, le dur sol féodal, on se mit à parler du démon qu'avait à ses ordres le puissant roi Brunehaut, de ce démon qui, en un clin d'oeil, sur un mot du roi magicien, bâtissait des hospices, construisait des ponts , créait des routes -, plus d'un bon chrétien dut avouer en son for intérieur qu'il regrettait le'tempsoù travaillait pour les pauvres le démon de Brunehaut. Il y a une trentaine d'années, aux environs de Bavay (14), quelques vieux paysans, vénérables restes d'un siècle écoulé et d'un temps qui n'est plus, lorsqu'ils virent passer, traçant son sillon de feu, sifflant, écumant, bouillonnant, la première locomotive : « C'est le démon revenu, s'écrièrent-ils, le démon du roi Brunehaut. » Oui, c'était bien lui-même, ce démon qui a agité tous les grands coeurs, qu'ils s'appelassent Socrate, Brunehaut, Stéphenson ; c'était le bon démon, le génie du progrès qui, dans son élan de tempête, dans son vol d'ouragan, parfois heurte les temples grecs, ébranle les gothiques cathédrales, renverse les palais, mais du battement de sa grande aile, du moins, sur la mer houleuse des âges, ange ou démon qu'importe, gonfle et pousse en avant la voile de l'humanité.