CHAPITRE VI
Châtiment d'Ursion et de Bertfried. Complot contre Brunehaut découvert par la reine Faileube. Nouvelles tentatives d'assassinat de Frédégonde. Déposition d'Mgidius,5o,o. Expéditions deChildebert contre les Lombards. Mésaventure de Frédégonde à Tournay, 5g i. Mort de Gontran. Childebert, roi d'Austrasie et de Bourgogne. Bataille de Droissy, 5g3. Mort de Childebert, 5g5. Bataille de Latofao, 5g6. Partage des États de Childebert entre ses deux fils.
La présence de Brunehaut et de Childebert était en effet fort nécessaire dans leur pays : les deux révoltés, Ursion et Bertfried, s'étaient retirés dans une église du canton de Vabre (aux environs de Carignan, dans les Ardennes), que sa situation sur une côte escarpée rendait de facile défense, et paraissaient décidés à s'y maintenir. Une expédition fut envoyée contre eux, et le commandement en fut donné à un beaufils du duc Lupus, le comte Godegésile, sur la recommandation de Brunehaut qui, voulant
toujours sauver Bertfried, tenait à ce que la direction de l'entreprise fût confiée à un homme dévoué comme Tétaient pour elle tous'les membres de la famille de Lupus. Le refuge d'Ursion et de Bertfried fut incendié par les troupes austrasiennes ; après une défense énergique, Ursion fut massacré. Godegésile", suivant les intentions de Brunehaut, se mit à crier dès qu'il le vit tomber : « Le principal ennemi du roi et de la reine est mort ; cela suffit : laissons la vie à Bertfried. » Grâce à cette intervention de Godegésile, Bertfried put monter à cheval et s'échapper.
Mais Childebert était devenu homme : le vieil instinct sanguinaire de sa race se réveillait maintenant en lui -, la clémence, c'est une vertu de civilisé; pardonner, c'était bon pour Brunehaut, pour la fille des rois goths, mais non pour le descendant de Clovis et des rois sauvages du Nord; furieux d'apprendre la fuite de Bertfried : « Si Bertfried échappe, s'écrie-t-il, je tuerai Godegésile. » Godegésile eut peur pour sa vie, il se remit à la poursuite du fugitif, bien décidé à tout faire pour sauver sa propre tête.
L'évêque Agéric était dans son palais de Verdun, priant dans son oratoire , lorsqu'un
homme poudreux, sanglant, monté sur un cheval épuisé, s'arrête devant la demeure épiscopale, pénètre dans l'oratoire, se jette aux genoux du prélat, le conjure de le sauver; ce suppliant , c'est Bertfried qui vient demander asile; toute l'armée de Childebert est à sa poursuite; elle arrive, elle entoure la maison; Godegésile à grands cris réclame le fugitif et menace l'évêque de la fureur du roi. Agéric ne sait plus que devenir; il craint la colère de Childebert, mais il ne voudrait pas non plus livrer Bertfried; la maison de l'évêque est lieu d'asile, il parlemente; impatientés, quelques soldats montent sur le toit, en arrachent les tuiles, enlèvent toute la couverture, et de là, à coups de flèche, tuent Bertfried qui essaie de s'abriter derrière l'évêque. Il paraît qu' Agéric fut fort choqué de ce manque de respect et ne pardonna jamais cette aventure à Childebert, malgré les nombreux présents que lui lit le roi pour apaiser sa colère.
En tout cas, Bertfried mort, la rébellion était bien éteinte; les Austrasiens commençaient à comprendre qu'ils avaient un maître, et, à la suite de ces exécutions, plusieurs leudes s'en allèrent à l'étranger, ne se sentant pas la cons-
- 9 8cience tranquille; des ducs furent changés, un Romain, Florentianus, tout dévoué à l'influence de Brunehaut, fut nommé maire du palais, et l'aristocratie frémissante se résigna enfin à courber la tête sous ce joug égalitaire qui rappelait celui des Césars.
Malgré quelques légers différends dont la véritable cause était le caractère ombrageux, pour ne pas dire peureux, du roi Gontran, la paix semblait bien définitivement établie entre l'Austrasie et la Bourgogne. Grégoire de Tours, dont Brunehaut avait su reconnaître l'incontestable supériorité, et qui avait été mandé par elle à la cour de Metz, s'entremit utilement à cette occasion entre l'oncle et le neveu. Vers la même époque une ambassade du roi wisigoth Reccared était venue solliciter de Brunehaut la main de sa fille Clodosinde , main qui fut accordée malgré le triste sort d'Ingonde.
Il était bien rare que Frédégonde laissât longtemps ses ennemis en repos : un nouveau complot vint prouver à Brunehaut que sa rivale ne la perdait pas de vue. L'épouse de Childebert, la reine Faileube, étant malade d'une fausse couche, entendit, pendant qu'on la croyait endormie, parler à voix basse autour
d'elle d'une conspiration qui la menaçait; l'instigatrice était une certaine Septimie, chargée d'élever les enfants de Chiidebert. Faileube aimait fort Brunehaut qui l'avait fait épouser à son fils de préférence à une jeune fille de noble race franque, Theudelinde, que le parti des leudes protégeait. Elle s'empressa de raconter à sa belle-mère et à son mari ce qu'elle avait entendu; Septimie fut arrêtée, mise à la torture. Elle avoua qu'il s'agissait en effet d'écarter du roi sa mère et sa femme, et, si l'on n'en pouvait venir à bout, de le faire périr par des maléfices {ait as poison); alors les conjurés régneraient sous le nom des fils du roi. C'est toujours la même idée que nous verrons se renouveler : on n'ose encore renverser complètement la royauté; mais la féodalité, qui perce déjà sous l'écorce de l'aristocratie franque, veut multiplier ces faciles minorités, pendant lesquelles les grands gouvernent à leur guise.
Septimie avait de nombreux complices :
Droctulf, son amant, gouverneur des enfants royaux; Sunnégésile, connétable du roi; Gallomagne, référendaire; Septimie fut marquée au fer rouge et condamnée à tourner la meule dans une villa du fisc; Droctulf, les cheveux
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rasés et les oreilles coupées , alla cultiver les vignes d'un domaine royal. Remarquons ici en passant l'application de la pénalité romaine.
Sunnégésile et Gallomagne, qui, réfugiés dans une église, en étaient sortis avec promesse d'avoir la vie sauve, ne furent condamnés qu'à l'exil, après avoir été privés des biens qu'ils tenaient de la libéralité royale. Encore leur exil fut-il bientôt commué en une amende, sur la demande du roi Gontran qu'ils prièrent d'intercéder pour eux. Nous verrons plus tard que cette clémence fut bien mal récompensée, du moins en ce qui concerne Sunnégésile.
Quelque temps après, pendant que le roi Childebert était avec sa mère et sa femme sur le territoire de Strasbourg, les principaux guerriers des pays de Soissons (u) et de Meaux vinrent lui dire : « Donne-nous un de tes fils auquel nous obéirons, afin qu'encouragés par la présence d'un prince de ta race, nous puissions mieux résister à tes ennemis et mieux défendre tes villes. » Childebert eut le tort de se rendre à cette sollicitation, présage d'un de ces partages d'État qui furent si funestes pour la puissance mérovingienne, et l'on s'étonne de
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ne pas voir Bmnehaut s'y opposer de tout son pouvoir; mais il faut réfléchir que Soissons était l'ancienne capitale de Ghilpéric , qu'elle était depuis peu annexée à l'Austrasie; ses leudes regrettaient leur autonomie, et peut-être se seraient-ils rejetés dans les bras de Clotaire, le fils de leur ancien roi, si Childebert s'était refusé à leur demande : démembrement pour démembrement, mieux valait avoir à Soissons son fils que son ennemi.
Théodebert , fils aîné de Childebert , alla donc régner à Soissons , mais toujours sous la tutelle de son père. Les Soissonnais furent enchantés de voir une nouvelle cour s'installer au milieu d'eux, et ils firent tout pour préparer au jeune prince une brillante réception. Une seule chose manqua à l'entrée du nouveau roi, la bénédiction de l'évêque ; au grand désespoir des habitants , leur évêque n'était pas présentable; depuis quatre ans, nous dit son collègue Grégoire de Tours, il avait perdu le sens à force de boire.
L'installation du fils de Childebert effraya un peu Contran, qui craignait pour son royaume de Paris, fort voisin de Soissons. Il en témoigna son mécontentement par quelques
mesures prises contre les Austrasiens, et en s'exhalant en vaines récriminations contre Brunehaut qu'il accusait, entre autres choses, un peu tard il est vrai, d'avoir voulu épouser ce Gondebaud , dont la révolte l'avait tant inquiété. Il fallut, pour lui rendre le repos, que Brunehaut lui jurât solennellement qu'elle n'avait jamais voulu prendre Gondebaud pour mari, pas plus qu'elle ne songeait à nuire, en quoi que ce fût, au père adoptif de son fils Childebert.
Mais il y eut quelqu'un d'exaspéré de voir Théodebert sur le trône de Soissons, ce fut l'ex-reine de ce royaume; Frédégonde en fut malade de rage, et, de nouveau, elle voulut essayer de ces poignards empoisonnés qui lui avaient déjà tant de fois réussi.
Brunehaut et Childebert étaient à la villa de Marlheim en Alsace, où l'on élevait Thierry, le second fils du roi , qu'il avait eu de la reine Faileube. Childebert allait entrer dans la chapelle dépendant de la villa, lorsque quelques-uns des gens de sa suite aperçurent un inconnu qui semblait chercher à s'y cacher. On entoure cet inconnu, on l'arrête; interrogé, il avouebientôt qu'il a été chargé par Frédégonde de tuer le
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roi: « Nous sommes douze hommes, ajoute-t-il, envoyés par elle ; six sont ici ; les six autres sont à Soissons , où ils guettent Théodebert.' » Quant à lui, ajoutait prudemment le prisonnier, il avait été , au dernier moment , saisi de remords , et n'avait pu se résoudre à frapper le roi. Il dénonça d'ailleurs tous ses complices , qui, cette fois, furent sévèrement punis; aux uns on coupa le nez et les mains ; les autres périrent dans les supplices , sauf deux ou trois qui , plus heureux , en furent quittes pour la prison.
Mais l'interrogatoire de cette bande de sicaires avait fait découvrir bien des choses que , depuis longtemps, soupçonnait Brunehaut-, plus d'un grand personnage australien avait été compromis. Ce Sunnégésile entre autres, à qui l'on avait fait grâce quelque temps auparavant, était du dernier complot, ainsi qu'iEgidius, l'évêque de Reims; on reconnut même qu'iEgidius avait trempé dans la conspiration de Rauching, d'Ursion et de Bertfried , et, comme eux, avait juré la mort de Childebert et de Brunehaut.
iEgidius fut arrêté dans sa ville épiscopale, amené à Metz, où le roi s'était rendu et mis
sous bonne garde. Un synode d'évêques fut convoqué pour 'le juger ; mais il était contraire aux privilèges ecclésiastiques d'arrêterun évêque et de le retenir en prison sans l'assentiment de ses confrères. ^Egidius, sur les réclamations du clergé, fut remis en liberté et reconduit à Reims. Il était probablement bien surveillé, car, quelque temps après, il comparut devant un nouveau synode réuni à Metz; et voici en quels termes un témoin oculaire raconte ce procès qui fut, en raison de l'importance de l'accusé, un des événements de l'époque. L'évêque est amené devant les juges, ses collègues. Le roi avait chargé le duc Ennodius de l'accusation. Ennodius commença par demander à iEgidius : « Évêque , comment a pu te venir la pensée d'être infidèle au roi qui t'avait accordé dans une de ses villes les honneurs de l'épiscopat, et de te dévouer à ce Chilpéric, le perpétuel ennemi du roi, notre maître, l'assassin de son père, le persécuteur de sa mère et le ravisseur de ses Etats ? Et c'était dans les villes mêmes volées par Chilpéric à ton roi que tu acceptais des domaines enlevés au fisc royal. » — iEgidius répondit : « J'ai été l'ami du roi Chilpéric, je ne puis le
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nier; mais cette amitié n'a été pour Childebert la cause d'aucun dommage; les biens dont tu parles m'avaient été accordés bien avant que Chilpéric ne fût maître de ces pays, par des chartes du roi Childebert lui-même. » A cette affirmation d'/Egidius , Childebert se récrie ; on fait venir Othon, référendaire du roi à l'époque de ces prétendues donations et dont la signature figurait au bas des chartes ; Othon déclare que cette signature n'est pas la sienne, qu'elle est évidemment contrefaite. Et , après examen, les évêques eux-mêmes sont forcés de reconnaître que leur collègue est un faussaire.
Mais ce ne fut pas tout : on produisit de nombreuses lettres écrites par l'évêque à Chilpéric; elles renfermaient bon nombre d'injures contre Brunehaut ; il y était dit , entre autres , dans le style pieux des paraboles , qu'il fallait . couper la racine pour faire sécher la tige : la racine, c'était Brunehaut, la tige, c'était Childebert.
Enfin , chose encore plus grave , on présenta à l'évêque le projet d'un faux traité , imaginé par lui , où Childebert convenait avec Chilpéric de partager le royaume de Gontran ; c'était ce même traité qui, présenté secrètement par iEgi-
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dius au roi de Bourgogne, avait occasionné la rupture de 583 entre lui et Chilpéric et amené, par suite, la mort d'une multitude d'hommes et le ravage de bien des villes. Rien de tout cela ne put être nié par l'évêque, car le même traité s'était retrouvé dans une cassette du roi Chilpéric, cassette tombée dans les mains de Childebert lorsqu'on lui avait apporté les trésors de son oncle, après l'assassinat de la villa de Chelles. De plus, pendant le cours du procès, arriva un nouveau témoin à charge, Épiphane, abbé de Saint-Remy, qui venait déclarer qu'vEgidius s'était vendu à Chilpéric et à Frédégonde pour deux mille sous d'or et beaucoup de joyaux ; il indiquait dans quelles circonstances l'évêque avait reçu l'argent ; il dévoilait toutes ses entrevues secrètes avec le roi et la reine de Neustrie. Épouvanté, confondu, l'évêque finit partout avouer. « Alors, les évêques, ayant entendu ces choses et soupirant devoir un prêtre du Seigneur coupable de si grands crimes, implorèrent pour lui un délai de trois jours, pendant lequel, se recueillant en lui-même, il chercherait les moyens de se disculper. »
Mais l'évêque de Reims était atterré, se sentait
perdu, et, au bout de trois jours, il se borna à s'avouer coupable, reconnaissant lui-même qu'il avait mérité la mort. Les évêques du synode en eurent pitié, ils obtinrent qu'on lui laissât la vie : après avoir été dégradé, iEgidius fut simplement exilé à Strasbourg, et Brunehaut le fit remplacer sur le siège épiscopal de Reims par un fils du duc Lupus, par Romulf, déjà depuis quelque temps dans les ordres.
Après ces importants procès, qui avaient prouvé à tous que les grands et les évêques eux-mêmes n'étaient pas au-dessus des lois, l'Austrasie paraissait tranquille, et Brunehaut crut pouvoir renouveler ses tentatives contre les Lombards d'Italie. L'empereur d'Orient se plaignait, avec quelque apparence de raison, il faut le reconnaître, que Childebert n'eût pas mérité les cinquante mille sous d'or qu'il lui avait accordés à condition de soumettre les Lombards au sceptre impérial. On se rappelle qu'en effet Childebert, loin de remettre les Lombards sous l'autorité impériale, s'était contenté de leur faire payer tribut à lui-même. Le tribut du reste n'avait été payé qu'une fois. Quelques expéditions peu importantes avaient bien
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été envoyées contre ces débiteurs récalcitrants, mais, mal dirigées par des ducs austrasiens, elles n'avaient produit que peu de résultats. Il est à remarquer d'ailleurs que les leudes d'Austrasie se laissent battre volontiers quand leur roi ne les commande pas.
A ce moment de nouveaux rapports s'établissaient entre les cours de Metz et de Constantinople; Athanagilde, fils d'Ingonde, petitfils de Brunehaut, était tombé au pouvoir de l'empereur -d'Orient, et Brunehaut écrivait ou faisait écrire par Childebert lettres sur lettres à l'empereur, au patriarche, à tous les «rands de la cour, pour qu'on lui rendît son petit-fils, qui jouait, ce semble, à Constantinople le triste rôle d'otage.
Il y eut probablement quelque traité que nous avons perdu, subordonnant la remise d'Athanagilde aux services militaires que rendrait Childebert en Italie, car nous le voyons envoyer une dernière expédition contre le roi des Lombards, Authar, dont la fille venait d'être fiancée au duc des Bavarois, vassal souvent insoumis des rois francs. Cette expédition, conduite par vingt ducs austrasiens, fut, après quelques succès, réduite à repasser les Alpes,
décimée par les épidémies, suite des excès faciles à commettre dans les riches plaines lombardes ■ néanmoins les Lombards offrirent d'eux-mêmes de reconnaître la suzeraineté du fils de Brunehaut et d'acquitter un nouveau tribut de 12,000 sous d'or, car ils étaient fort effrayés des victoires que remportait en Bavière l'armée commandée par Childebert en personne. En effet , le duc des Bavarois, allié des Lombards, avait été constamment battu et finalement détrôné au profit d'un autre chef dévoué aux intérêts du roi franc.
De nouveau, voici donc la paix pour l'Austrasie. Les adversaires étrangers sont soumis , Frédégonde elle-même est occupée pour le moment à une autre besogne que ses tentatives d'assassinat ; elle cherche à rétablir parmi les gens de Tournay, ses partisans dévoués, l'ordre profondément troublé dans les circonstances suivantes : « Il survint une grande discorde entre les Francs de Tournay, parce que le fils d'un d'entre eux injuriait souvent le fils d'un autre , qui était devenu son beau-frère , en lui reprochant de négliger sa sœur pour des femmes de mauvaise vie. Rien ne corrigeant le mauvais mari , les deux jeunes gens en vin-
rent à ce point que le frère de la femme se jeta sur son beau-frère et le tua avec l'aide de quelques amis; alors les amis du mort tuèrent à son tour le meurtrier ; puis , tous s'entretuèrent, si bien que des deux troupes il ne resta qu'un seul homme , parce qu'il n'y avait plus d'adversaire pour le frapper. »
Cette petite rencontre n'avait fait qu'exciter les Francs de Tournay ; tout le pays se divisa en deux partis , et cette querelle de famille devint une véritable guerre civile. Frédégonde, impatientée de voir tant de gens se faire tuer pour une autre cause que pour son service, voulut calmer cette effervescence \ mais, ne pouvant arriver à ses fins par la persuasion , elle eut recours à un de ces arguments tranchants qu'elle aimait à employer. Elle invita à un riche banquet les principaux meneurs qui avaient succédé aux deux jeunes gens ; le banquet fut copieux \ le vin , l'hydromel , la bière furent versés à flots, et, la nuit venue, les conviés, plongés dans toute la béatitude de l'ivresse, reçurent chacun, pour terminer la fête, un formidable coup de hache qui fit voler leurs têtes au mil'eu de la salle. Mais cette exécution eut un résultat auquel Frédégonde ne s'atten-
dait assurément pas : les deux partis se réunirent contre elle, l'assiégèrent dans son palais et envoyèrent immédiatement des messagers à Brunehaut pour la supplier de venir prendre sa rivale. Ce n'était pas chose facile que de venir à bout de Frédégonde : secourue à temps par quelques partisans, elle put cette fois encore échapper au danger.
Brunehaut, du reste, eut bientôt une compensation ; Gontran , très-pieux roi , mais trèsversatile allié , mourut fort religieusement à Chalon-sur-Saône, et fut enseveli en grande pompe dans l'église du monastère de Saint- Marcel, où il ne tarda pas, malgré ses crimes, à acquérir la réputation et bientôt après le titre authentique de saint à miracles. D'après le traité d'Andelot, ses États revinrent à Childebert, qui partit immédiatement avec sa mère pour en prendre possession.
A peine Brunehaut et son fils se sont-ils éloignés, que Frédégonde, qui, depuis quelques années, travaillait silencieusement, en prévision de la mort de Gontran , tuteur du jeune Clotaire, à reconquérir le pouvoir, se proclame régente et donne la charge importante de maire du palais à ce comte Landry ,
son complice et son amant. Landry, qui désormais va gouverner avec Frédégonde le royaume de Neustrie, se jette sur Soissons, l'ancien patrimoine de Chilpéric. Théodebert , qu'on y avait envoyé pour faire son apprentissage de roi , put du moins apprendre à merveille ce que c'était qu'une complète déroute. Trahi par beaucoup de ses guerriers , anciens leudes neustriens qu'avait su facilement gagner Landry, il n'échappa qu'à grand'peine.
La guerre était mal engagée pour l'Austrasie : immédiatement Childebert fit marcher contre Frédégonde une armée recrutée à la hâte et composée principalement d'auxiliaires d'outre-Rhin. Or, ces auxiliaires étaient de véritables barbares, ayant conservé toutes les mauvaises habitudes des Germains , entre autres, celle de se fort mal garder et de se griser en campagne régulièrement tous les soirs. Par malheur, le jeune roi d'Austrasie, occupé en Bourgogne , avait assez à faire pour y affermir sa récente domination. Gondebaud, duc d'Austrasie, ce duc dévoué qui avait sauvé Childebert enfant des mains de Chilpéric, fut mis à la tête de l'armée ; mais il dut partager le commandement avec le patricede Bourgogne,
Wintrion, qui commençait à trouver trop lourde la puissance d'un roi maître des deux grands royaumes francs. Au début de la campagne , tout alla bien ; les forces austrasiennes entrèrent sans difficulté , pillant et ravageant à leur aise, sur le territoire neustrien. Les Neustriens , qui tout d'abord avaient reculé , s'étaient concentrés dans les environs de la villa de Braine, où Frédégonde s'était rendue de son côté, « y faisant beaucoup de présents aux hommes de guerre, » et cherchant dans les ressources de son esprit un moyen de vaincre sûrement l'armée de sa rivale.
Les Austrasiens s'étaient arrêtés à Droissy , entre Soissons et Château-Thierry ; leur campement était établi dans une grande plaine, coupée de petits bois. On connaissait la présence de Frédégonde à Braine, c'est-à dire à quelques lieues, et toute l'armée s'attendait à une prochaine bataille; cependant, chefs et soldats n'avaient pris d'autre précaution extraordinaire que de boire de la bière jusqu'à complète ivresse ; à peine avait-on posé quelques sentinelles qui , ayant pris part à l'orgie générale, n'avaient plus qu'une vague notion des choses réelles.
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La nuit était venue , sombre et tranquille ; nul autre bruit que celui des sonnettes de quelques chevaux paissant, comme d'habitude, aux alentours du camp. L'heure s'avançait, les feux s'éteignaient, lorsqu'à la lueur indécise des étoiles, une des sentinelles crut apercevoir un étrange phénomène ; silencieusement, les petits bouquets de bois qui garnissaient la plaine semblaient se rapprocher et entourer le camp -, étonnée, la sentinelle éveille quelques camarades, les interroge : « Ne voient-ils pas comme elle une forêt qui marche ? » Mais on rit de son inquiétude : « Tu as trop bu , lui répondon, tu déraisonnes; n'entend-on pas, comme d'habitude , les clochettes de nos chevaux qui paissent paisiblement dans la plaine ? » La sentinelle se rend à ces observations, et tout retombe dans le silence.
Cependant, d'un mouvement insensible la forêt semblait toujours s'avancer vers le camp austrasien. Le jour allait paraître : fatigués de leur nuit de veille, engourdis par la rosée du matin, les gardes s'assoupissaient, lorsque, tout à coup, au premier rayon d'aurore, la forêt s abat , le sol se jonche de rameaux , de branches vertes, et la cavalerie neustrienne
apparaît aux portes du camp , saluant de ses cris de triomphe la réussite de son stratagème ; à la tête de ses soldats est Frédégonde elle-même, tenant dans ses bras son jeune fils Clotaire ; en quelques instants le camp est envahi ; surpris dans leur sommeil , les Austrasiens ne font que peu de résistance ; la plupart de leurs chevaux ont disparu : ces clochettes, dont le bruit les rassurait, étaient au cou des chevaux des Neustriens; en vain, quelques guerriers d'élite se rassemblent autour de leurs deux chefs ; Gondebaud résiste , mais Wintrion, très-probablement gagné par Frédégonde, se hâte de prendre la fuite et décourage ceux qui veulent lutter encore. Enfin , Gondebaud lui-même, après avoir vu tomber à ses côtés les plus braves de ses compagnons, se voit réduit aussi à battre en retraite, et Frédégonde est victorieuse. D'après Paul Diacre, trente mille morts restèrent sur le terrain.
L'année suivante, Brunehaut et Childebert s'apprêtaient à venger leur défaite; mais Frédégonde s'en était méfiée ; elle soulève les Bretons, vassaux toujours insoumis du royaume de Childebert, et, en même temps, un des peuples les plus sauvages du Nord, celui des Warnes,
— u6 envahit les provinces septentrionales d'Austrasie. Childebert est forcé de retarder encore sa vengeance-, il envoie contre les Bretons les comtes des villes de la Loire à la tête des milices gallo-romaines de ces cités-, lui-même marche contre les Warnes, plus redoutables que les Bretons-, exaspéré de leur attaque, qui l'empêche d'en finir avec Frédégonde, il les bat épouvantablement ; son triomphe est si complet, sa vengeance si absolue, qu'à partir de ce moment le nom des Warnes disparaît à jamais de l'histoire.
Il revient plus redoutable que jamais; c'est l'époque où le pape saint Grégoire, lui écrivant à lui et à sa mère, disait dans ses lettres que le fils élevé par Brunehaut était autant audessus des autres rois que les rois eux-mêmes sont au-dessus de leurs sujets. Une précieuse relique était jointe aux missives du pape ; c'étaient des clefs de saint Pierre, faites avec du fer des chaînes du prince des apôtres, et qui devaient préserver sûrement celui à qui saint Grégoire les envoyait, de maladie, d'assassinat, de poison, bref, de tous les maux possibles.
Frédégonde en dut trembler; mais, en tout
— H7 — cas, elle se rassura bientôt; à peine de retour à Metz, prêt à marcher contre la Neustrie, Childebert se sent fatigué, languissant; il n'a pas vingt-six ans et il s'affaisse comme un vieillard; en quelques jours, par une cause inconnue, la vie se retire de lui : le poison a fait son office.
Et voici de nouveau Brunehaut qui se retrouve sans appui, aïeule de deux jeunes enfants, dont les leudes veulent lui enlever la tutelle; la voilà retombée dans une aussi triste situation qu'au lendemain de la mort de Sigebert ; la voilà seule; n'importe, l'heureuse Frédégonde, la protégée du sort , trouvera encore devant elle debout toujours , prête au malheur comme à la lutte , sa vieille ennemie Brunehaut.
Au moment même où mourait Childebert, Frédégonde envahissait par l'ouest les domaines du roi défunt, tandis qu'au nord, vers la Thuringe, apparaissait l'avant - garde formidable d'une nouvelle invasion de ces peuplades de Huns- Avares, sans cesse errantes, roulant, comme les vagues, des frontières franques aux limites de l'empire d'Orient, Brunehaut , prise entre ces deux attaques , traite avec les Avares, les renvoie au prix de quelque argent ; le vrai
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danger n'était pas là , mais bien du côté de Frédégonde , qui, sans déclaration de guerre (à la manière des barbares, avoue lui-même Frédégaire), avait envahi l'ancien royaume de Paris. Les deux jeunes fils de Childebert, pendant que Brunehaut s'occupait des Avares , étaient bien accourus au-devant de l'armée neustrienne que commandait Clotaire en personne, accompagné du maire du palais, Landry, peut-être bien son véritable père. Mais Landry , habile homme de guerre, n'eut pas grand'peine à triompher à Latofao de l'armée austro-burgonde, commandée par deux enfants, et composée en grande partie de leudes ennemis de Brunehaut. Cette défaite simplifia fort le partage , que , malgré les avis et les prières de la vieille reine, le grand conseil des leudes voulut faire des Etats de Childebert ; Frédégonde et Clotaire restèrent en possession du royaume de Paris, enlevé par leurs armes; Théodebert, l'aîné des deux fils de Childebert , eut l'Austrasie et les provinces germaines; Thierry, le cadet, mais né de la reine Fiileube, eut les royaumes de Bourgogne et d'Orléans , l'héritage du roi Gontran , auquel on ajouta l'Alsace et le Brisgaw ; Brunehaut devait avoir la régence d'un des
— U9 — deux royaumes, ou plutôt la surveillance de l'éducation de l'un des deux rois. Si la reine n'avait écouté que ses préférences personnelles , elle aurait accompagné Thierry dans la Bourgogne, province civilisée, aux villes restées presque romaines ; Thierry , d'ailleurs , était son préféré, le fils légitime, tandis qu'elle doutait fort que Théodebert, dont la mère était femme d'un jardinier d'une villa royale, fût bien réellement le fils de Childebert. Néanmoins, elle se résout à retourner dans cette fatale Austrasie, où elle a passé de si dures années, mais où sa présence est plus nécessaire qu'en Bourgogne : ce n'est pas dans les vieilles cités municipales de Châlon, de Langres, d'Autun ou d'Orléans, qu'est le danger qui menace la civilisation : c'est sur les bords du Rhin, dans la forêt des Ardennes, dans les gorges du Taunus, dans les marais de la Saxe. C'est là qu'il faudra lutter, combattre sans trêve, agir à toute heure, c'est là qu'ira Brunehaut.