CHAPITRE IX
Protadius, maire du palais. Rupture avec Théodebert. Le camp de Kiersy-sur-Oise. Meurtre de Protadius, 606. Claudius, maire du palais. Vengeance tirée des assassins de Protadius. Trêve avec Clotaire. Mariage de Thierry. Retour de saint Didier. Sa mort.
Bertoald étant mort, il fallut songer à le remplacer; son successeur était désigné d'avance : ce fut le patrice Protadius. C'était du reste l'homme le plus digne de ce poste important, à en juger d'après ce que dit de lui un de ses contemporains les plus hostiles : « Protadius était extrêmement fin et habile ; il ne travaillait qu'à abaisser les grands et qu'à remplir les coffres du roi (c'est-à-dire, à faire observer les lois et à faire rentrer les impôts); aussi se fit-il autant d'ennemis qu'il y avait de leudes francs en Bourgogne. »
Malheureusement pour Brunehaut, Protadius, exposé à tant de haines, ne devait pas la servir longtemps. Thierry, qui n'avait pas oublié la lâche conduite de Théodebert, et d'accord en cela avec Brunehaut, se décida à aller revendiquer par les armes la moitié de l'héritage paternel détenue par ce Théodebert, qui osait se dire son frère, tandis que la rumeur publique n'en faisait que le fils d'un serf royal.
Les Burgondes furent donc de nouveau appelés aux armes -, Thierry, accompagné de Protadius, se mit à leur tête et l'on partit pour envahir l'Austrasie. Théodebert, de son côté, marcha au-devant de Thierry. Les deux armées furent bientôt à peu de distance l'une de l'autre dans les environs de Noyon. Thierry s'était arrêté à Kiersy-sur-Oise, et, voulant accorder quelque repos à ses troupes avant d'engager le combat, il donna l'ordre d'y camper.
Les camps mérovingiens ne ressemblaient nullement à ceux des Romains, ces chefsd'œuvre de castramétation, si réguliers, si bien distribués. Les Francs campaient au hasard, seulement autant que possible près d'un bois ;
— i58 — ils ne se servaient pas de tentes -, leurs chevaux lâchés hors du camp paissaient à l'aventure.
Le campement de Thierry occupait un assez vaste espace de forme irrégulière ; il n'avait d'autre enceinte que des arbres abattus avec toutes leurs branches et mêlés aux lourds chariots de bagages qui suivaient l'armée ; derrière ce primitif rempart s'étendaient une multitude de petites huttes, faites de branchages et de roseaux, où les soldats s'abritaient avec leurs armes et leurs provisions, consistant notamment en grandes jarres de poterie pleines de vin et de bière qu'ils portaient, en marche, suspendues à leur angon recourbé ; les chefs eux-mêmes n'avaient que des cabanes de ramée, un banc, formé d'une planche clouée sur deux bouts de bois, était le seul meuble qui décorât le modeste intérieur où ils passaient cependant quelquefois des semaines entières -, pas de sentinelles du reste, pas d'appel, pas de cette musique militaire qui charmait les Romains et qui égaie les camps modernes ; nul exercice guerrier; chacun vivait comme il voulait; il n'y avait un peu de discipline qu'autour de la tente unique réservée au roi, grand pavillon carré en toile couleur de pourpre, à
— i5g — rimitation de ceux des Césars et des généraux Romains; là veillaient les gardes palatins, habillés à peu près à la romaine, portant la cuirasse ornée à la ceinture de nombreux lambrequins de cuir, et distingués par un casque bizarre, large cloche de fer à quatre pans, tombant sur les yeux et surmontée d'une longue aigrette rouge.
Or, tandis que le roi parcourait le camp qu'on venait d'établir, surveillant, en général attentif, l'installation peu compliquée de ses hommes, voici qu'une bande de leudes l'entoure et le presse bruyamment de faire la paix; le roi refuse avec indignation, et, tout en discutant avec lui, quelques chefs l'entraînent jusqu'à l'extrémité du camp, lui reprochant sa confiance en Protadius et accusant le maire du palais d'avoir été l'instigateur d'une guerre inutile et dangereuse.
Pendant ce temps, Protadius, qui ne se doutait nullement de ce qui se passait, était paisiblement assis dans le pavillon royal, fort occupé à faire une partie de dés avec Pierre, le médecin du roi Thierry. En un instant, une troupe furieuse, dirigée par le patrice Wolf, entoure la tente en vociférant, en menaçant
de mort le maire Protadius. Malgré l'éloignement, ces cris parviennent jusqu'à Thierry -, il tremble pour Protadius, il veut aller à son aide, les leudes l'en empêchent; alors, il s'adresse à un de ses comtes, lui commande de courir en toute hâte à sa tente et de défendre à qui que ce soit de l'armée d'oser toucher au maire du palais. Uncilène part aussitôt: il arrive devant le pavillon royal que protègent encore les gardes de Thierry : «Voici l'ordre du roi, leur crie-t-il ; qu'on tue à l'instant Protadius ! » Et les gardes, ne se défiant pas de la parole d'un de leur chef, d'un comte du palais, livrent à la fureur des assassins l'infortuné Protadius.
On comprend qu'avec de pareils soldats Thierry n'ait rien osé entreprendre ; triste, il revint à Autun sans oser même punir les meurtriers que la masse de l'armée avait pris sous sa protection. Mais, à Autun, on retrouva Brunehaut, et là tout changea. Des milices gallo-romaines, des troupes tirées des villes municipales d'Aquitaine, dévouées à la reine, y sont appelées pour tenir les Francs rebelles en respect.
Les leudes ont tué Protadius, ne voulant pas, disent-ils, obéir à un Romain, et c'est un
autre Romain, Claudius, homme juste, instruit, mais ferme, qui est immédiatement nommé à la place de Protadius. L'armée ne veut pas qu'on châtie les lâches meurtriers du maire du palais : Brunehaut ne prend pas de prétexte comme Clovis lors de l'affaire célèbre du vase de Soissons; le patrice Wolf et Uncilène sont ouvertement arrêtés dans le palais même du roi, devant leurs amis. Wolf est mis à mort et Uncilène a les pieds coupés. Et c'est encore un Romain qui hérite de la charge du patrice. D'autres complices subalternes sont également punis.
L'ordre est rétabli ; Clotaire, qui craint la puissance plus sûrement établie du roi de Bourgogne, cherche à se rapprocher de lui, demande à être le parrain d'un de ses fils ; les leudes, effrayés, paient régulièrement l'impôt, et Brunehaut s'occupe plus attentivement que jamais de ses grands travaux d'utilité publique. Elle restaure sa ville favorite Autun, qui, malgré les ravages d'Attila, conservait encore le palais impérial habité par Constantin et ces fameuses écoles Mœoniennes, où se rendait la jeunesse de toute la Gaule.
Bien loin de favoriser, comme l'ont dit tous