‹ BrunehautChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'intérieur de Brunehaut : une villa royale sous les Méro vingiens. Saint Colomban : son exil.

En attendant que Colomban vienne à son tour troubler l'existence de Brunehaut, peutêtre serait-il à propos de faire connaître au lecteur un intérieur royal de cette époque lointaine.

Il ne faut pas croire d'abord que toutes les villas des rois francs fussent, comme l'a dit Augustin Thierry, une sorte de grande ferme en bois, entourée de cahutes, de chaumières d'esclaves, et rappelant les villages de la Germanie.

Cette description se trouve, il est vrai, presque textuellement dans l'histoire de Sismondi, qui Ta copiée lui-même dans les œuvres ou père Lery. Que les Mérovingiens eussent quel-

— i66 — ques résidences à peu près semblables dans les sauvages cantons du Nord, aux bords embrumés de l'Escaut, ou au fond des grandes forêts austrasiennes, c'est possible; mais en Neustrie, en Bourgogne, même dans le sud de l'Austrasie, presque partout enfin, la villa des rois francs était fort différente du petit tableau de fantaisie, adopté généralement aujourd'hui comme type des demeures royales dans la France du sixième siècle.

Voici au contraire une description exacte de la villa de Bourcheresse, la demeure favorite de Brunehaut et de Thierry. La villa ou le palais, comme on disait indifféremment, s'élevait dans un vallon verdoyant, à peu de distance de l'antique cité romaine âCAugustodunum (Autun). Pour y arriver, on traversait d'abord un vrai parc à la française, où l'on voyait des allées droites, des arbres taillés, des grottes en rocailles, des tonnelles de vigne symétriquement disposées. Des statues ornaient les parterres qui dessinaient, en traits de fleurs, des oiseaux ou des figures géométriques; au centre du jardin se trouvait une vaste terrasse, entourée de balustrades de marbre , couverte de grands pots en terre cuite peints et dorés, où s'é-

panouissaient des fleurs rares et des orangers. Sur cette terrasse était bâtie la maison royale, de marbre ou de pierre de taille bien polie, basse, sans étages, s'étendant en longueur, l'une de ses façades au midi, l'autre regardant le nord ; le toit était plat, en terrasse, surmonté seulement d'un léger belvédère. On pénétrait d'abord dans un véritable atrium à la mode romaine et qui n'en différait que par le nom ; c'était le proaulium (dont nous avons fait préau). C'était sur le proaulium que s'ouvraient les grands appartements royaux : le salutatorium, où Ton recevait les visiteurs, puis le cotisistorium , véritable salle du trône, où, sous un dais de pourpre, reposait le siège en bronze doré du roi ; les murs étaient décorés de quelques fresques; le sol était revêtu de riches mosaïques et de plaques de verre de couleur incrustées dans du bitume. Dans cette salle se tenaient les grandes assemblées des principaux leudes, les conciles d'évêques; c'était là aussi qu'on recevait les ambassadeurs des rois étrangers; de grandes horloges d'eau, des clepsydres, indiquant les heures, les jours, les saisons, ornaient cette vaste pièce, un peu pauvre en mobilier ; les Francs méprisaient

l'usage romain des lits et des sièges moelleux; quelques bancs de bois assez simples, des escabeaux à trois pieds et sans dossier, tel était l'ameublement un peu dur des rois mérovingiens. On affichait dans le consistorium toutes les décisions, tous les décrets royaux qui prenaient dès lors force de loi.

Le consistorium était donc la pièce importante, le centre en quelque sorte de la vie politique chez les rois mérovingiens; à côté, une autre salle jouait également un grand rôle, et fort estimé, dans l'existence des commensaux du palais : c'était le trichorum (salle à manger), soutenu par deux rangs de colonnes, et où dînaient, à trois tables séparées, le roi et sa famille, les officiers qualifiés de commensaux ou de comtes du roi, et enfin tous les hôtes, moines, guerriers, voyageurs, qu'accueillait généreusement la fastueuse hospitalité mérovingienne. La villa renfermait en outre une multitude de chambres, peu grandes il est vrai, chacune n'ayant environ que trois mètres carrés, toutes sans cheminées, mais exposées les unes au midi pour l'hiver, les autres au nord pour l'été; puis des chauffoirs, des bains, dont tout le monde faisait grand usage à cause de l'ab-

sence totale de linge et de l'habitude de porter longtemps, des mois et des années, les mêmes vêtements sur la peau nue. L'édifice entier était chauffé, pendant les froids, par de grands tuyaux passant sous les planchers et venant d'un immense foyer établi dans les soubassements ; pendant l'été, ces mêmes tuyaux apportaient au contraire i'air frais de vastes souterrains.

Autour du corps de logis principal s'étendaient des portiques, des oratoires, des salles de jeux; plus loin des écuries pour les chevaux et les chameaux, alors d'un usage général.

Du reste, la villa était bien construite : on avait toujours soin de laisser, entre le plafond des différentes pièces et le toit en terrasse, un espace vide qui garantissait tour à tour de l'excès du froid et de l'excès du chaud. Par exemple, les portes intérieures des appartements étaient inconnues; elles étaient remplacées par de lourdes tapisseries, des portières tissées de laine et de soie, auprès de chacune desquelles veillait un jeune esclave. On peut voir, par ce que nous venons de dire, que la villa mérovingienne n'était pas si barbare qu'on se l'imagine, et que, sauf l'inconvénient de cette trop

grande quantité de portiers intérieurs, elle soutiendrait avantageusement la comparaison avec nos modernes demeures.

Les arts d'agrément y étaient même en honneur - , les repas avaient lieu au son de la cithare et du tambour, cet instrument qui produit une harmonie très-délicieuse, au dire d'Isidore de Séville, probablement peu blasé en fait d'impressions mélodiques. Une distraction fort recherchée consistait à se faire chanter par les clercs des évêques (17) présents à la cour, l'ordinaire de la messe ou les vêpres, qu'on n'écoutait en ce cas qu'au point de vue musical. Un seul détail rappelait la barbarie germaine : cloués aux portes extérieures de la villa, des trophées de chasse ensanglantés, têtes de cerf ou d'uroch, peaux de loup, ailes d'aigle ou de vautour, restaient là jusqu'à ce qu'ils tombassent en poussière , au grand détriment de l'odorat des commensaux royaux.

C'était donc dans cette habitation presque romaine, et par conséquent conforme à ses goûts, que Brunehaut résidait habituellement. Un jour d'été de l'année 610, le roi Thierry étant à la chasse, la vieille reine se tenait dans le salutatorium , assise sur son fauteuil de

— i 7 i — bronze doré, devant une table d'argent massif; elle était vêtue d'une robe mêlée de laine et de soie, teinte de pourpre, sur laquelle retombait une chlamyde de même couleur, retenue sur sa poitrine par une agrafe d'or; un diadème de pierreries, montées en forme de trèfles et de fleurs de lis, brillait sur son front encore, malgré l'âge, poli comme l'ivoire; de larges bandelettes de soie écarlate s'enroulaient autour de ses cheveux blancs, nattés en longues tresses; à ses côtés se pressait tout le personnel de sa cour; d'abord, assises auprès d'elle et de sa petite-fille, Theudelane, la sœur du roi Thierry, les grandes dames de Burgondie, les épouses des patrices et des ducs, les évûchesses (18), nombreuses alors, chastement vêtues d'une robe montante et serrée, couleur de mauve tendre, en laine parsemée de fils d'or; puis, les jeunes filles attachées à la personne de la reine, coiffées uniformément de gracieux rubans violets comme l'améthyste, les femmes des comtes du roi, les bras ornés de bracelets d'or, la robe moulant leurs formes , et garnie soit de fourrures de taupe ou de loir , soit de franges en écorce odoriférante de cèdre, soit encore de délicates broderies en petites plumes d'oiseaux

rares, enchâssées dans des cordons de soie.

Autour de cette cour féminine allaient et venaient par la vaste salle les patrices burgondes (19) , parés, comme des consuls romains, de la tunique à palmettes d'or et à bandes de pourpre, les ducs francs en habits de guerre, avec leurs lourds ceinturons décorés de bossettes en métal; mêlés à eux, des nobles d'outre- Loire, couverts ceux-là, à la mode d'Aquitaine, d'un petit manteau rond, d'une tunique à larges manches bouffantes, ayant aux pieds de fines bottines à haut talon armées d'un long éperon de fer; enfin des Wisigoths, venus pour voir la reine, leur compatriote, pour chercher fortune auprès d'elle, ayant encore leur tenue de voyage et de combat, des habits de toile, d'énormes bottes en cuir de cheval, et, battant à leur côté, la large épée, déjà célèbre, sortie des ateliers de Tolède.

Ces convives royaux , comme on les nommait alors, s'occupaient diversement : les uns causaient entre eux de leurs guerres ou de leurs voyages, les autres écoutaient des joueurs de cithare espagnols, les musiciens favoris de la reine; un assez grand nombre prenaient différents rafraîchissements, disposés sur des tables

tout autour de la pièce; dans la vaste salle la joie semblait régner; on est toujours gai dans les cours. A chaque instant arrivaient de nouveaux hôtes, tous empressés d'aller saluer Brunehaut à la mode franque, mode qui consistait à s'arracher délicatement un cheveu et à l'offrir à la personne qu'on voulait honorer; la lourde portière qui fermait le salut atorium se levait et retombait sans cesse. Une fois encore la voici qui se lève : c'est un moine qui entre d'un pas lent; sa robe de bure est effrangée par l'usage, déteinte par le soleil et la pluie; sa figure est pâle, sans expression; morne, il s'avance les yeux extatiquement levés au ciel; on dirait, au milieu de cette cour joyeuse, la figure de la Pénitence, détachée par miracle de quelque fresque des catacombes; il traverse la salle, sans parler, sans voir; devant lui, comme devant une apparition divine, les bouches se taisent, les têtes se courbent et les genoux s'inclinent. La reine elle-même, la hère Brunehaut, se lève et courbe le front ; elle fait appeler les enfants du roi Thierry; elle les amène au-devant de Thomme vêtu de bure : « Saint moine Colomban (20), lui dit-elle, voici les fils du roi: que ta bénédiction leur porte bonheur. »

Le moine se tait un instant, et, dans le grand silence de l'assemblée, lentement, les yeux mifermés : « Je ne les bénirai pas, répond-il, et sachez que jamais ne régneront ces enfants, car ce sont les fils de la débauche. »

A cette insulte si gratuite, si inattendue, Rrunehaut frémit, les nobles francs s'indignent; mais, cependant, nul n'ose, comme il le devrait, punir l'insolent, et le moine sort paisiblement du palais en murmurant à voix basse quelque prière mystérieuse.

Lorsque Thierry apprit de sa grand'mère l'outrageante conduite de saint Colomban, il voulut en tirer vengeance, mais la religion, ou plutôt la superstition, l'empêcha de se montrer trop sévère; il se contenta d'interdire à tous ses sujets d'avoir aucun rapport avec le moine irlandais et ses compagnons, défendant en outre de leur fournir quelque provision que ce fut.

Bientôt la disette se mit dans les trois monastères fondés par Colomban, et le mystique personnage, s'apercevant que la foi qui transporte les montagnes, ne suffit malheureusement pas pour faire vivre les hommes sans manger, retourna à la cour de Bourgogne pour deman-

der à Thierry de lever cette sorte d'interdit alimentaire.

Quand le saint revint, le roi était justement à dîner, gaiement entouré de ses convives ordinaires; il ne crut pouvoir mieux faire que d'envoyer à Colomban, ce qui était tenu à grand honneur, quelques plats de la table royale. Mais, à la vue des coupes de cidre et de vin de Cahors, des mets délicats qu'on lui présentait respectueusement, le caractère irascible du saint se réveilla subitement. « Qu'est ceci, » dit-il ? « C'est, lui fut-il répondu, un envoi du roi Thierry. » — « Le Très-Haut, reprit Colomban avec l'urbanité et la modestie qui semblent l'avoir caractérisé, le Très-Haut réprouve les présents des impies; il ne faut point que nous autres enfants de Dieu nous touchions des lèvres aux mets impurs de ceux qui nous mettent à l'écart. » A ces mots, dit Frédégaire, d'eux-mêmes les vases se brisèrent et tombèrent en morceaux. Peut-être, si nous ne craignions pas d'être taxé d'incrédulité, ferions-nous remarquer que quelque mouvement trop brusque du saint homme put fort bien être la cause de ce miraculeux bris de vaisselle.

A la suite de cette nouvelle aventure, Colomban ne vint plus voir Thierry ni Brunehaut; mais, en revanche, il les accabla de lettres injurieuses, de menaces d'excommunication, si bien que Thierry, impatienté et qui, à chaque nouvelle injure, se contentait de dire : « Ce moine voudrait que je fisse de lui un martyr, mais je ne suis pas assez fou pour cela, » finit par le faire embarquer sur la Loire pour le ramener à Nantes, et de là en Irlande, son pays natal. Mais, le mauvais temps ne permettant pas de faire sans danger le voyage d'outre-mer, Brunehaut et Thierry laissèrent Colomban libre d'aller où il voudrait, pourvu que ce ne fût pas dans leurs États. Colomban se réfugia chez le fils de Frédégonde, Clotaire, par qui il fut d'autant mieux accueilli qu'il s'empressa de lui prédire la ruine de Brunehaut et de ses petits-fils, dont lui, Clotaire, devait être prochainement le vainqueur et l'héritier.

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