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CHAPITRE XI

Le guet-apens de Seltz et la bataille de Tolbiac.

L'aristocratie austrasienne, qui dominait entièrement le faible Théodebert, véritable précurseur des rois fainéants, n'avait pas cessé, on Ta vu, de lutter plus ou moins ouvertement contre Brunehaut et Thierry. La guerre avait déjà été sur le point d'éclater par suite de l'insolence de la jeune reine d'Austrasie, Blichilde, qui, après avoir convenu avec Brunehaut d'une entrevue de réconciliation, s'était, poussée par les leudes, refusée à s'y rendre en des termes rien moins que respectueux pour l'aïeule de son mari. Dans leur haine mutuelle, Théodebert et Thierry essayaient chacun depuis quelque temps d'attirer à leur parti le roi de Neustrie; mais Clotaire était resté neutre,

- i 7 8 d'après l'avis de saint Colomban, devenu pour le moment une sorte de ministre consultant.

Enfin, eri 610, sans déclaration de guerre, Théodebert envahit l'Alsace, séparée de l'Austrasie lors du partage de l'an 596. Se rendant aux conseils de Brunehaut, qui sentait que la force du droit était du côté de la Bourgogne, Thierry, avant de recourir aux armes, demande à son frère de réunir une assemblée des principaux de la nation franque qui décidera de leur querelle. Théodebert y consent; le lieu de la réunion est fixé à Seltz; Thierry s'y rend, ainsi qu'il avait été convenu, avec une escorte de dix mille hommes, et se voit subitement entouré de plus de cent mille guerriers, de toutes les forces de l'Austrasie. Tombé dans ce piège, il est contraint de céder à son frère l'Alsace, le pays de Thurgovie, une partie de la Champagne (Troyes et ses environs); ce n'est pas tout; excités par Théodebert, les Alemans viennent ravager la Suisse burgonde.

Thierry en a du reste facilement raison.

Mais alors, comme un défi à la morale publique, à ces lois de Brunehaut qui punissaient de mort celui, quel qu'il fût, qui tuait sans raison, le roi Théodebert égorge tranquil-

— J 79 — lement sa femme pour plaire à une de ses maîtresses. Ce meurtre indigna tout ce qu'il y avait encore d'honnêtes gens dans la nation franque; Brunehaut elle-même, bien que Blichilde fût son ennemie, se souvint de la pauvre Galeswinthe et voulut venger cette nouvelle victime. C'était d'ailleurs bien le moment d'exterminer ce Théodebert, qui, reniant les souvenirs de son père et de son aïeul, était plus coupable encore aux yeux de la reine que Clotaire lui-même. Par les soins de Brunehaut, de ses agents gallo-romains, un traité est conclu entre Thierry et Clotaire; ce dernier restera neutre, laissera Thierry anéantir ce Théodebert, ce fils de l'esclave, cet intrus dans la race royale des Mérovingiens ; en revanche, Thierry donnera à Clotaire sa part des dépouilles, il lui restituera le duché de Dentelin, tout le pays entre la Seine, l'Oise et l'Océan, enlevé par l'Austrasie à la Neustrie.

Clotaire accepta avec empressement et devint l'allié de Thierry; affaibli comme il l'était, ses armées, que d'ailleurs on ne lui demandait point, n'auraient pas été d'un grand secours dans la lutte qui se préparait; il n'en rendit pas moins service à la cause de Thierry.

Colomban, qui était tout dévoué au fils de Frédégonde, part pour la cour d'Austrasie où, déjà, dans un précédent voyage, Théodebert, en haine de Brunehaut, Pavait admirablement accueilli. Mais Théodebert est devenu l'ennemi de Clotaire, et c'est pour amener la chute du malheureux roi d'Austrasie que Colomban va se rendre cette fois au palais de Metz; encore, si c'était l'horreur du meurtre de Blichilde qui faisait oublier au religieux irlandais les bienfaits dont Théodebert l'avait accablé : don d'un canton entier des bords du Rhin pour nourrir ses moines, cadeaux en or et en argent destinés aux autels-, mais non, c'est la politique seule qui fait agir Colomban; d'ailleurs un meurtre était moins grave en ce temps-là qu'aujourd'hui aux yeux du clergé -, et tous les évêques de France avaient parfaitement absous Chilpéric de l'assassinat de Galeswinthe. Colomban n'exhortera donc pas avec onction le coupable au repentir; ce qu'il veut, ce n'est pas son salut, c'est son trône. Et, en effet, à peine arrivé au palais, introduit devant Théodebert, brusquement, sans préambule : « Fais-toi prêtre, lui dit-il, autrement tu risques fort pour ta vie éternelle et même pour ta vie terrestre. »

On était un peu habitué aux étrangetés de Colomban; cette proposition fit rire le roi et ses courtisans. « On n'a pas encore vu, lui répondirent-ils, de roi qui se soit ainsi fait prêtre ou moine de sa propre volonté. » — « Si Théodebert ne se fait pas prêtre volontairement, répliqua Colomban d'un ton prophétique, dans peu il le sera malgré lui. » Sur ce, le saint s'en alla, laissant le roi et le peuple d'Austrasie fort inquiets de cette prédiction de funeste augure. Clotaire et Colomban connaissaient bien les hommes : décourager l'adversaire, c'est le meilleur moyen de le vaincre ; prédire au nom de Dieu une catastrophe, en ces temps superstitieux, c'était l'amener presque à coup sûr.

Au printemps, Thierry réunit dans les environs de Langres les contingents tirés de toutes ses provinces, mais où dominait l'élément gallo-romain, les Aquitains, dévoués généralement à la cause de Brunehaut, ayant envoyé toutes les milices de leurs importantes cités. Thierry, grâce à ces troupes imbues encore de l'esprit de discipline romain et bien commandées par le duc Chadoinde qui sera plus tard le généralissime de Dagobert, aura sur Théode-

bert un véritable avantage, celui de la civilisation sur la barbarie.

Une première rencontre a lieu sous les murs de Toul; les Aquitains et les Burgondes écrasent l'armée de Théodebert qui, épouvanté, prend la fuite, franchit les Vosges et se réfugie dans Cologne, espérant s'y refaire une seconde armée, grâce aux nombreux renforts qu'il attendait des points les plus reculés de ses domaines et des contrées barbares qui touchaient à ses frontières. •

Cologne, cette ancienne colonie impériale placée par Claude sous le patronage d'Agrippine, était restée un centre de civilisation ; il s'y trouvait encore, malgré les fréquents passages des invasions germaines, un petit foyer d'esprit romain. Brunehaut y avait séjourné à diverses reprises, au temps de ses régences en Austrasie, et les habitants de la ville, paisibles descendants des vieux colons romains, étaient restés attachés de cœur à cette reine qui les avait protégés contre les pillages et les mauvais traitements des leudes. On comprend quelle dut être leur épouvante en voyant défiler dans leurs rues étroites, garnies de magasins et d'entrepôts, le sinistre cortège d'hommes de

— i83 — guerre qu'avait appelés à son aide des plus sauvages cantons de la Germanie l'entourage farouche du roi Théodebert.

D'abord, arrivèrent les leudes des frontières éloignées, les chefs austrasiens, les ancêtres des féodaux, menant à la bataille, du haut de leurs grands chevaux belges, leurs troupes de jîdèles, comme des meutes de chiens à la curée. Puis, vinrent successivement les Saxons des bouches du Weser, coiffés de hures de sanglier, de têtes de loup grimaçantes, marchant sous la bannière d'Irmensul, où brillait leur emblème, la rose sauvage des forêts ; les tribus des bords de la Baltique, les guerriers aux cheveux rouges, aux yeux verts ; les Thuringes à la chevelure relevée en aigrette, aux longues moustaches blondes pendantes ; les Souabes des monts Sudètes, nus à l'antique mode germaine, armés seulement de boucliers de bois et de gigantesques massues. Après eux, ce fut le tour des hommes du Nord de race danoise, conduits par leurs rois de mer et d'aventures, entre choquant leur courte hache et chantant les bardits des ancêtres. Enfin, comme pour fermer la marche de la barbarie, défilèrent dans Cologne, s'avançant aux sons rhythmés

de leurs blancs tambours de guerre, accroupis sur leurs maigres coursiers à l'échiné osseuse, aux jambes grêles tachées encore delà boue du Danube les escadrons des Huns- Avares dont la face étrange, atrocement tailladée par le fer, épouvantait les Gallo-Romains. Toute cette armée campa sous les murs de la ville, attendant, en essayant de s'organiser, l'arrivée des troupes de Brunehaut.

Bientôt les coureurs de Théodebert signalèrent l'approche de l'ennemi. Favorablement accueilli par les populations de l'Austrasie méridionale, encouragé même par les évêques, notamment par celui de Mayence, Léonise, qui lui conseillait peu chrétiennement d'exterminer sans pitié son frère et toute sa race, Thierry était parvenu sans obstacle à quelques lieues de Cologne. Les Austrasiens et leurs sauvages alliés voulurent marcher au-devant des envahisseurs, et ce fut dans les plaines déjà célèbres de Tolbiac que se heurtèrent les deux armées franques, dont l'une, celle de Thierry, représentait véritablement la France future, tandis ques'incarnait dans l'autre, dans celle de Théodebert, le vieil esprit germanique.

Boucliers contre boucliers, les épées contre

les poitrines, brusquement, d'un premier élan les deux troupes s'entre-choquèrent ; en un instant, les haches entrèrent dans les têtes, les poignards dans les gorges ; serrés, comme emboîtés les uns dans les autres, les boucliers devinrent inutiles ; d'une fureur sans égale, les combattants s'entre -tuaient grisés de carnage-, les cris mêmes de guerre avaient cessé; nulle tactique, que de frapper le plus possible. La mêlée était si épaisse que des rangs entiers de morts, poussés par les vivants qui les suivaient, s'avançaient rigides et pâles, n'ayant pas laplace de tomber, s'enferrant chaque pas davantage sur les lances et sur les épées ; en plus d'un endroit, il y eut même, de chaque côté, des rencontres de bataillons entiers de cadavres (authentique) qui ne pouvaient même pas s'affaisser sur le sol, étreints dans les remous de cette tempête humaine. Par moments, comme un éclat de foudre, brillait au-dessus des glaives levés et des haches tournoyantes une forme d'homme toute rouge, bondissant sur un cheval ensanglanté, sans s'inquiéter de retomber sur les piques levées ou sur les pointes d'épée; c'était quelque noble franc, en qui se réveillaient les vieux instincts de ses pères, et qui, habillé

d'écarlate suivant la mode des plus braves, pour que le sang ne parût pas, frappait sans cesse, sans repos, en proie à l'extatique fureur qu'inspiraient jadis à leurs fidèles les pâles fiancées promises par OJin aux guerriers qui savaient mourir.

Des deux côtés, du reste, la rage était égale; lourds Burgondes, rudes Austrasiens, sauvages hommes du Nord, miliciens d'Aquitaine, agiles fantassins de Gascogne, tous s'acharnaient à la moisson sanglante ; une journée entière, du lever au coucher du soleil, les épées et les francisques, les massues et les lances, les angons et les scamasaxes tranchèrent les têtes, broyèrent les crânes, déchiquetèrent les membres, fracassèrent les os ; enfin, après de longues heures de lutte, la Gaule de Brunehaut l'emporta ; les hordes barbares plièrent et reculèrent en désordre. Définitivement vaincus, Théodebertet ses cavaliers, après avoir vu tomber Gondulf, le maire du palais d'Austrasie, s'enfuyaient vers Cologne; à leur poursuite s'élançaient haletants les vainqueurs, et la plaine de Tolbiac restait vide de combattants.

Cependant, le jour allait finir: les cris des blessés, les plaintes des mourants lentement

s'éteignaient; la nuit, nuit d'été calme et reposante, doucement descendait du ciel; inutiles, les plaintes s'étaient tues; sur ce grand champ moissonné de la fureur humaine régnait le vaste silence de la mort et des ténèbres; au loin seulement, dans la noire forêt des Ardennes, sentant le sang, mais craignant l'homme, les loups hurlaient d'impatience.

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