‹ BrunehautChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Invasion des Huns, 568. Mauvaise foi de Chilpéric. Ses incessantes attaques contre Sigebert, bj3. Défaite de Chilpéric. Sigebert et Brunehaut à Paris, 5y5. Départ de Sigebert pour Tournay. Saint Germain de Paris.

Il y avait peut-être aussi une autre raison que l'amour fraternel pour pousser Sigebert à épargner ce frère dénaturé, qui avait déjà tenté peu auparavant de lui enlever son trône, en profitant d'une guerre dangereuse que le roi d'Austrasie avait eu à soutenir contre les Huns, et cela dans l'intérêt de toute la Gaule.

Pour la seconde fois, les Huns Avares, invinciblement attirés par les richesses de la Gaule, s'avançaient contre l'Austrasie. Devant eux tout fuyait-, la terreur populaire grossissait encore le danger; les cheveux des Huns, tressés en longues nattes flottantes , devenaient, dans les récits du vulgaire , autant de serpents irrités, sifflant comme ceux de la tête de Méduse-,

les cavaliers errants, que l'envahisseur envoyait battre le pays en éclaireurs , aperçus de loin aux lueurs douteuses du crépuscule, étaient devenus dans l'imagination gallo franque, grâce à leur accoutrement bizarre, autant de fantômes et de spectres, muette et effrayante armée qui servait d'avant-garde à ces hordes qu'on disait nées des démons et des sorcières.

Cette fois, Sigebert, malgré tout son courage personnel , ne fut pas victorieux ; ses troupes, épouvantées, en proie à une superstitieuse terreur , ne voulaient pas combattre , et il en fut réduit à traiter avec le chef des Huns Avares ; du. reste, il semble que le roi avait pris auprès de Brunehaut quelque habitude de la politique et de la diplomatie; le guerrier franc sut se montrer aussi négociateur habile; dissimulant l'effroi des siens , il séduisit par ses manières civilisées, par des présents habilement distribués, le kan des Avares et son entourage ; bref, d'un ennemi il sut se faire un allié , qui jura solennellement de ne jamais plus porter les armes contre lui.

C'est après cette paix que se place une courte irruption des troupes de Sigebert dans la Provence, part du roi Gontran (4). Les historiens

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accusent le roi cTAustrasie d'avoir fait cette guerre sans raison; il avait au contraire deux raisons : la première, c'était qu'il se croyait à bon droit lésé par Gontran, qui, lors du partage de la succession de Caribert, avait gardé pour lui seul tous les trésors de ce prince; la seconde, c'était un juste mécontentement de ce que Gontran ne fût pas venu à son aide dans sa lutte contre les Avares, lutte qu'il soutenait pour la défense commune de tous les royaumes francs.

Puis, Brunehaut le poussait à cette revendication de toute la Provence; il s'y trouvait en effet une ville importante, partagée entre les deux frères, par suite fort mal gouvernée, que la reine d'Austrasie désirait acquérir en totalité; toujours préoccupée de rendre la vie au commerce, à l'industrie, ces richesses des peuples civilisés, elle comprenait tout ce que Marseille, l'antique métropole du négoce occidental, aurait pu déverser de richesses et, par suite, de bien-être, de civilisation, dans la Gaule franque, sans les ineptes exactions des officiers du roi Gontran, bêtement avides comme tous les fonctionnaires fiscaux , et toujours en querelle avec les Romains intelligents et moins rapaces que l'Austrasie leur envoyait comme collègues.

Du reste, cette guerre n'eut pas de suite, les deux frères, n'ayant pas de véritable haine l'un contre l'autre, entrèrent bientôt en arrangement.

Le calme renaît donc dans les États francs, .mais ce n'est que pour quelques mois. Voici maintenant Chilpéric qui, regrettant toujours les villes cédées à Brunehaut, veut se dédommager en enlevant à Sigebert les deux importantes cités de Tours et de Poitiers -, il envoie pour les conquérir son fils Clovis ; mais Sigebert, et Gontran comme défenseur de la foi jurée, font marcher leurs troupes contre le jeune prince neustrien. Clovis, vaincu par le patrice Mummolus , qui commandait les deux armées réunies de Bourgogne et d'Austrasie, s'enfuit avec quelques fidèles jusqu'à Bordeaux que possède depuis peu de temps Brunehaut, comme prix du sang de Galeswinthe ; il y entre par surprise, s'en empare, mais en est bientôt chassé par le margrave Sigulf (du parti de Sigebert), qui appelle à son aide les guerriers des tribus basques, toujours avides de bataille et surtout de butin, et les Gallo-Romains des Landes , qui avaient conservé dans leurs farouches solitudes l'énergie belliqueuse de leurs ancêtres.

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Complètement battu, poursuivi une journée entière par les Basques, qui couraient sur ses traces en sonnant de leurs trompes de chasse, Clovis parvint cependant à regagner le royaume de son père.

En vain Gontran s'interpose : par ses soins une assemblée d'évêques se réunit à Paris et veut réconcilier Sigebert et Cbilpéric; au printemps suivant, Chilpéric recommence la guerre et charge un autre de ses fils , Théodebert, de conquérir ces deux riches villes de Tours et de Poitiers, qui lui tenaient tant à cœur; le duc austrasien, Gondebaud, qui tâche de les défendre, est forcé de battre en retraite. Théodebert ravage la Touraine, pille même les couvents, égorge jusqu'aux clercs. Cette fois, c'en est trop; Brunehaut, Sigebert le reconnaît enfin, avait bien raison lorsqu'elle le conjurait d'être sans pitié pour Chilpéric. Il faut en finir, et le roi d'Austrasie se décide à un grand et redoutable parti ; il appelle à lui, sous ses catholiques bannières, ornées des images des saints, toute la Germanie païenne.

Et alors, la Gaule entière tremble d'épouvante; en effet, la Germanie n'a que trop bien répondu à l'appel de Sigebert. Déjà les Soua-

bes, les Bavarois, les Alamans, les Thuringes, tous les hommes aux longues moustaches blondes sont entrés en Austrasie; le Rhin est franchi, les païens sont dans la Gaule. Sigebert leur a promis les trésors du roi de Soissons, aussi leur nombre augmente de jour en jour; c'est une véritable inondation de barbares •, sur tous les grands chemins qui de la Germanie mènent à la Gaule, on ne voit plus que des hordes sauvages, se hâtant de gagner les campagnes où mûrit la vigne, les villes où l'or se récolte à coups d'épée, comme dans les grandes forêts le bois à coups de hache.

Les évêques de Gaule prient Dieu de détourner les effroyables calamités qui les menacent; Gontran lui-même s'émeut-, il se ligue avec Chilpéric pour s'opposer à l'entrée des Germains de Sigebert sur le territoire de Neustrie; les évêques lui ont dit que l'invasion barbare est pour les royaumes comme la tache d'huile pour les étoffes : elle s'étend et gagne sans cesse. Mais Sigebert ne craint rien; il est décidé à aller jusqu'au bout, ses bandes sont réunies, il va envahir la Neustrie. Il arrive au bord de la Seine, près de l'endroit où elle reçoit la Marne, et, pour éviter de la traverser

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— 2 9 — devant les troupes de Chilpéric, massées sur l'autre rive, il fait un détour de quelques lieues, gagne le territoire de Gontran dans la plaine de Melun, et le somme de le laisser passer, en ces termes brefs et menaçants : « Si, pour ton malheur , tu ne me laisses pas traverser le fleuve, je me jetterai sur toi avec toute mon armée. » Gontran s'épouvante, fait reculer le corps d'observation qu'il avait sous les murs de Melun , et laisse Sigebert maître de faire tout ce qu'il voudra. Le roi d'Austrasie entre donc en Neustrie; mais Chilpéric fuit devant lui; des bords de la Seine il recule jusqu'aux bords du Loir, à Alluye. Vainement Sigebert le provoque, lui écrit : « Si tu n'es pas un lâche, arrête-toi enfin et accepte le combat. »

Chilpéric répond par d'humbles prières; il s'avoue coupable, demande grâce. Gontran, encore une fois, supplie son frère d'Austrasie de se montrer clément, lui montre le danger que font courir à toute la Gaule ces Germains qui ne respectent même pas toujours les propres domaines de Sigebert. Et celui-ci, cédant à ses instances, épargne encore une fois son frère.

Mais Chilpéric était incorrigible ; à peine quelques mois se sont-ils écoulés qu'il entraîne

— 3o — le faible Gontran à s'unir avec lui contre Sigebert; tandis que son fils Théodebert attaque les villes austrasiennes de la Loire , Chilpéric lui-même envahit et met à feu et à sang le territoire* de Reims , domaine de Sigebert. C'est par trop de trahison et d'ingratitude; désormais rien n'arrêtera plus Sigebert, ni les hommes ni Dieu même , et il jure à Brunehaut que Galeswinthe sera vengée; il rappelle ses Germains, et ce ne sont plus seulement les trésors du roi de Soissons qu'il leur promet, c'est la Neustrie tout entière. Les villes, les terres, les hommes, tout est à eux, ils n'ont qu'à venir le prendre. Gontran, épouvanté, rompt son alliance avec Chilpéric et sollicite une paix qu'il obtient facilement; Sigebert n'en veut qu'à Chilpéric.

En quelques jours celui-ci est battu, son fils Théodebert est, dans une rencontre, tué près d'Angoulême, ses leudes l'abandonnent; voulant sauver leurs terres promises aux Germains, ils proposent à Sigebert de le reconnaître pour leur roi ; toute la Neustrie est prête à se soumettre à sa domination ; et, tandis que Chilpéric , qui a vu tous les siens le fuir comme un maudit, va chercher un refuge dans les murs de la forte place de Tournay , où accourent

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bientôt le bloquer les Austrasiens et leurs auxiliaires germains, Sigebert, après avoir parcouru et soumis la Neustrie jusqu'à Rouen, entre triomphalement dans Paris, l'ancienne capitale de Clovis, qui va devenir la sienne, et où Brunehaut est venue l'attendre pour lui rappeler que rien n'est fini tant que Chilpéric vit encore.

Après quelques jours de repos passés auprès de sa femme et de ses trois enfants, Childebert, son fils, et ses deux filles Ingonde et Clodosinde , Sigebert s'apprêta à se rendre à Tournay pour y terminer cette guerre qui s'était si souvent renouvelée. Sur sa route, la grande assemblée des Francs de Neustrie, réunie à Vitry près de Douai, devait le proclamer roi , après avoir prononcé la déchéance de Chilpéric. Tournay était étroitement bloqué, Chilpéric se sentait perdu-, un seul leude lui était resté fidèle; quelques rares soldats, des esclaves d'une fidélité douteuse, c'était là tous ses défenseurs; Frédégonde, sa conseillère habituelle, malade, en couches, était réduite au désespoir et ne savait quoi tenter. Les deux meurtriers de Galeswinthe se voyaient aux abois ; la curée n'allait pas tarder.

Et voici qu'alors l'Église chrétienne frémit

du fratricide qui va se commettre; chaque jour on sentait s'approcher davantage de la gorge haletante de Chilpéric le couteau du roi-Sigebert. L'évêque qui occupait le siège de Paris, Germain (qu'il ne faut pas confondre avec son prédécesseur, Germain d' Auxerre) , essaya d'arrêter cette terrible justice en laquelle il ne voyait qu'un crime. Il écrivit d'abord à Brunehaut pour qu'elle détournât son mari de ce meurtre que tous prévoyaient; mais c'était mal connaître le* cœur humain que de s'adresser à la sœur de Galeswinthe pour implorer le pardon du mari de Frédégonde; Brunehaut ne répondit pas favorablement à la missive épiscopale, et l'évêque de Paris se résolut à faire une seconde tentative, cette fois auprès de Sigebert lui-même.

C'était le jour fixé pour le départ du roi d'Austrasie; autour du palais de la Cité (5) se pressait l'escorte royale, les cavaliers d'élite enfiévrés d'impatience, Gallo-Romains d'outre- Loire, vêtus de la cuirasse de peau aux ornements de bronze, Wisigoths venus avec la reine, couverts de légers habits de toile, armés de la large épée ibérique, puis les antrustions du roi brandissant leur angon (6), gigantesque harpon

de fer qui ne sortait plus des blessures une fois faites et péchait l'ennemi dans le tourbillon des mêlées. Bientôt le roi parut, il avait l'air grave et sévère, on voyait qu'il partait avec une terrible et immuable résolution. Sans parler, d'un bond il sauta sur son étalon de guerre, et le groupe des cavaliers se mit en marche. Aux acclamations de la foule la cité et le faubourg du Nord furent bientôt traversés. Mais, comme Sigebert allait franchir la porte, voici que, pareil à un de ces prophètes qui sortaient d'une caverne ou d'un tombeau pour prédire aux rois d'Israël les calamités que Jéhovah tenait suspendues sur leur tête, un homme pâle, amaigri par la fièvre , se jeta à la bride du cheval de Sigebert, et s' adressant au roi : « Si tu pars, ditil, dans l'intention de ne pas tuer ton frère, tu reviendras victorieux ; sinon, c'est toi qui mourras ! » Cet homme était Germain, l'évêque de Paris, qui, malade, s'était arraché à son lit pour parler lui-même à Sigebert. Au milieu du grand silence qui s'était fait aux paroles de l'évêque, le roi, muet, impassible comme la statue de la Justice, doucement écarta Germain et continua sa route ; bientôt l'escorte royale disparut au bout du long chemin qui menait vers

le Nord, ses bannières s'effacèrent à l'horizon, la foule, inquiète des prédictions de Germain, silencieusement rentra dans Paris, et l'évêque, attristé, retourna prier dans sa sombre basilique.

Cependant, dans le palais des empereurs, entourée de ses fidèles et de ses flatteurs, Brunehaut, heureuse et rayonnante, se voyait enfin près de toucher à son but ; elle n'avait plus que quelques jours à attendre pour voir revenir son mari avec ces deux joyaux si ardemment convoités, la couronne de Neustrie brillant sur son casque royal et , ballottant au collier de son cheval de guerre , la tête sanglante de Chilpéric.

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