‹ Brunes et blondesChapitre 3 sur 42 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Horace, Georges, Joseph, au fond

GEORGES, allant Ters Horace. — Mon cher Horace ! allons, tant pis, je Fai embrassé, mais c’est une habitude de militaire, et bien que je ne le sois plus...

HORACE, lui semant la main. — Tu n’es plus soldat du Roi?

GEORGES. — Ma foi non, on ne se battait plus, les hauts faits de garnison m’ennuyaient à périr, et me voici, comme toi, paisible citoyen.

horace. — Toujours le même donc! Mais sais-tu bien que tu n’as pas vieilli d’un jour? et voilà pourtant cinq ans...

Georges. — Ab bab ! est-ce qu’on vieilht ! toimème...

Horace. — Oh ! moi, sans le mariage, cela irait encore ; car tu sais que peu de temps après ta fugüe guerrière...

GEORGES, embarrassé. — Oui... je l’ai appris en arrivant en Afrique, et je t’en fais mon compbment; tu parais soutenir assez bien l’hyménée.

HORACE. — C’est peut-être parce que je le porte le moins possible - ah! ça tu nous restes... (appelant.) Eh ! Joseph!

georges. — Non, je demeure à deux pas chez ma vénérable tante où je suis tombé hier comme une razzia — je l’ai accompagnée ce matin ici, et elle doit être chez ta femme que je n’ai pas encore saluée.

Joseph, — Monsieur le comte déjeunera-t-il avec ces dames, ce matin?

horace. — Non, fais nous servir ici — (Joseph son), SCÈNE UI.

Georges et Horace.

(Georges et Horace les bras croisés de chaque côté de la scène.)

georges. — Eh bien ! brillant Lovelace?

Horace. — Eb bien ! farouche guerrier?

GEORGES, d'un air humble. — Bourgeois !

HORACE, d'un ton sombre. — Marié !

georges. — Ainsi tombe la vanité des superbes !

Horace. — Ainsi s’écroule la gloire des conquérants !

georges, atec onction. — Douces- joies de la famille, calme du toit domestique, sainteté du foyer conjugal, chastes bonheurs d’une existence ennuyeuse, rendezvous mon ami heureux ?

HORACE , revenant gaiement au milieu de la sène. — Ma foi OllL

GEORGES, lui prenant la main avec une piété protec(rice. Vrai-

ment, mon pauvre ami, eb bien ! c’est d’une ùme pure, d’un esprit sage et je t’en félicite sincèrement.

Horace, timidement. — Tu es bien bon, mais que veuxtu ? tout le monde n’a pas comme toi, une ôme toujours déchirée par le contact de la réahté, et, dans mon prosaïsme, j’ai moins de vertus...

georges, douoereu*. — Non, laisse-moi t’admirer. — Comment ! avoir été un des tyrans du sport, un Jupiter de coulisses, un prophète de la mode, avoir vécu de séductions brillantes, de joies insoucieuses, et. ne rien pleurer de ce passé ! si l’on ne te canonise pas, je réclame.

CHARITÉ BIEN ORDONNÉE

horace. — Eh bien ! mon cher, le lendemain même tde mon mariage, j’avais trouvé le moyen de ne rien regretter de la vie dont tu parles.

georges. — Vraiment!

horace. — C’était de n’en rien changer.

GEORGES. — Ah !

horace. — Mon Dieu! oui, car vois-tu, Georges, sans une grande régularité de mœurs, la conscience d’un galant homme n’éprouve jamais une complète satisfaction.

georges. — C’est édifiant.

horace. — Écoute donc, chacun ses goûts. Toi, tu changes d’idées chaque jour. — Ainsi, tu pars sournoisement un beau matin pour les plages africaines, — une trente-deuxième passion clair-de-lune t’avait probablement soufflé cct héroïsme. C’est fort bien, mais il fallait utiliser ce désespoir, et voilà qu’au moment où il pouvait te rapporter quelque chose, tu redeviens... quoi?... car, entre nous, à part tes amours de Werther, tu ne possédais que des dettes de mon temps.

georges. — Et c’est une fortune que j'ai si bien respectée, qu’elle a plus que doublé depuis. horace. — Ce que c’est que l’économie pourtant ! georges. — Oui, mais malheureusement, les créanciers n’aiment pas l’ordre.

horace. — Alors, mon pauvre Georgçs, à moins d’épouser ta cousine Berthe, selon le vœu de ta tante...

georges. — Oh! ça par exemple, jamais; et si tu me vois varier à ce sujet...

horace, devant une épaule. — Comment! parce qu’elle a une épaule un peu plus...

georges, d’uu ton lugubre. — Je l’espérais, mon cher, mais je l’ai bien regardée ce matin.

BBUNES ET BLONDES.

horace. — Eh bien?

Georges. — Eh bien ! elle en a deux.

horace. — Deux plus hautes que l’autre?

Georges. — Hélas ! oui.

horace. — C’est toujours plus régulier.

GEORGES, haussant les épaules. — C’est fort joli, mais si tu étais à ma place !

horace. — Mon cher, dans cette vallée de misères, toute misère est supportable avec beaucoup d’argent... J’épouserais.

Georges. — Voyons, ne m’insulte pas de ton bon. hem*.

horace. — Oh! je l’avoue, c’est plus que du bonheur, car enfin la comtesse est charmante... meus nulle femme n’est parfaite, et si la mienne s’était mise à m’aimer bourgeoisement comme son éducation provinciale pouvait me le faire craindre.... Eh! mais, parbleu! tu as passé quelque temps à Saumur, toi, et il est fort possible que tu connaisses déjà ma femme sans * t’en douter... Une demoiselle Chardin.

GEORGES, feignant de chercher. — - En effet, je Crois me rappeler, la fille d’un riche notaire, il me semble.

horace. — D’un tabellion, disons le mot, un misérable mihionnaire.

Georges. — Une jeune personne blonde, l’air rêveur et très-jolie, du moins si je ne confonds pas... Oh! je comprends«alors qu’une femme de ce caractère se soit humblement résignée à son bonheur.

horace. — Du tout, mon cher, et sauf la beauté, ton signalement est à refaire aujourd’hui. De la résignation!.. Léonie rêveuse!., mais c’est justement le contraire. La comtesse aime autant le monde et les plaisirs que moi; seulement, c’est un autre monde.

CHABlïÉ BIEN ORDONNÉE.

Qand je danse dans un bal pour mon seul amusement, la comtesse valse dans un autre au profit de l'infortune. Tandis que je parie au club pour le cheval en faveur, elle combine une loterie par le malheur du jour. Inondations, incendies, révolutions avortées, serviteurs des dynasties déchues, la dernière calamité à la mode est toujours sûre de trouver sa blanche main pour une aumône, ou sa grâce pour une fête. Fort occupés ainsi tous deux, nous nous rencontrons rarement sur le même terrain, mais toujours avec plaisir. J’adore la comtesse respectueusement, et quand tu la connaîtras...

GEORGES, regardant dans le parc. — Si c’est la jeune dame qui se promène là bas.

HORACE. — Non...

Georges. — De sorte, qu’en vivant à peu près séparés...

Horace. — Nous formons le couple le plus uni dont le ciel ait reçu les serments.

Georges. — Et dire que le hasard protège toujours ces gros vaniteux-là !

horace. — Dis la Providence, car sans ce mariage, ma foi, j’en étais presque logé à ton étoile.

Georges, regardant toujours. — Et cette même Providence vous avait créés l’un pour l’autre... C’est bien aimable à elle — mais quelle est donc cette charmante personne?

horace. — Cette jeune fille, mon cher, c’est une bonne action de ma femme.

Georges. — Diable, mais elles sont fort jolies les bonnes actions de ta femme.

horace. — Défie-toi, Georges, tu regardes, en ce moment, un des noms les plus nobles et les plus pau-

BRUNES BT BLONDES.

vres de toutes les Espagnes. — De plus, sous l’égide sévère de la comtesse ; ainsi te voilà prévenu.

Georges. — C’est inutile.

horace, frappant son cœur. — Ah ! oui, la place est dévastée. — Voyons donc, Georges, un peu de confiance, je t’ai raconté toute ma vie, eh bien! en échange...

Georges. — Eh ! mon Dieu, j’étais capitaine, je ne suis plus rien ; voilà toute mon Odyssée. — Quant à l’avenir, comme la Providence n’a plus à s’occuper de toi, j’espère qu’elle daignera venir à mon aide.

HORACE, haussant les épaules. — SOUS la forme de ta COU-

sine...

Georges, souriant. — Ah ! bien oui ! est-ce que la Providence peut être faite comme cela ?

horace, lui serrant la main. Ta confiance en moi me touche sincèrement, mais chut ! voici notre protégée.

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