‹ Brunetière et BesançonChapitre 11 sur 16 · Conférence du 19 mai · texte numérisé non relu

Conférence du 19 mai

misme, il y a fait rentrer son darwinisme, il y a tout fait rentrer ; il y a fait rentrer non seulement tout ce qui était le fond permanent, l'ancien fond 23ermanent de lui-même, mais tout ce par quoi il avait passé.... Son positivisme surtout, il a cherché à le rattacher à son catholicisme, ou plutôt à l'absorber dans sa nouvelle doctrine catholique . et vous connaissez ce livre si curieux, qui est d'un singulier penseur, d'un penseur puissant, ce livre intitulé : De V utilisation du positivisme en faveur du catholicisme. »

Maintenant, jusqu'à quel point cet essai de systématisation est-il réussi ? Y a-t-il toujours adaptation parfaite du catholicisme de Brunetière au catholicisme tout court? En lui, « l'homme nouveau » ne faisait-il pas au « vieil homme » des concessions exagérées ? C'est une ample question à débattre, et qui dépasse de beaucoup le cadre de ce travail, lequel ne veut être qu'un simple rappel de souvenirs l.

Que l'entreprise, en tout cas, fût possible, pour son compte personnel il n'en doutait nullement. (Et il se pourrait bien que l'histoire de l'Église lui donnât maintes fois raison.) C'est ainsi, par exemple, que, dans une note ajoutée à son discours de Lille, sur les raisons actuelles de croire, il écrit :

« La France depuis Descartes n'a pas eu de pen-

I. Mgr Chollet : Les idées religieuses de M. Brunetière. Paris, P. Lethielleux, i vol. in-16 de 128 p.

seur plus original ou plus profond qu'Auguste Comte, et l'Angleterre, depuis Newton, n'a pas connu de savant plus illustre que Darwin, ni dont la doctrine ait engendré plus de conséquences. J'admire donc Darwin et Auguste Comte. Je les admire si fort qu'après avoir employé trente ans de ma vie à me les convertir « en sang et nourriture », selon le mot d'un vieil auteur, j'ai formé le projet d'en employer le reste à tirer de l'Origine des espèces et du cours de Philosophie positive les moyens d'une apologétique nouvelle qu'on trouvera, je le sais bien, non moins hasardeuse que nouvelle, mais dans l'avenir de laquelle je ne mets, cependant, pas moins d'espoir que de confiance.... On a souvent loué l'Eglise catholique de la faculté qu'elle possède, seule au monde et dans l'histoire, d'absorber la plupart de ses propres hérétiques, et on entend, par là, ceux qui, dans une autre Église, telle que l'anglicane ou la russe, n'auraient jamais pu concilier leur opinion personnelle avec l'étroitesse du symbole et la rigueur de la discipline. Le moment approche où une nouvelle apologétique, non seulement n'aura plus rien à craindre de ses plus éminents contradicteurs, mais les absorbera comme l'Église a fait et où, de leurs aveux et même de leurs objections, nous verrons surgir de nouvelles raisons de croire. Aurai-je réussi à le montrer dans ce discours ? Je ne sais ! .... »

Que d'autres plus autorisés répondent. Quant à moi , sans discuter les chances de réalisation de ce beau

rêve, j'en ai dit assez pour que le lecteur sache à quoi s'en tenir sur l'intérêt spécial que présenterait à Besançon un discours de Brunetière converti. Celui qu'il prononça le 28 novembre 1903, le dernier, hélas ! de la série bisontine, a pour titre : Lî action sociale du catholicisme. On n'en saurait imaginer de mieux approprié aux circonstances. Car il nous dévoile la pensée « de derrière la tête » de l'orateur. Nous avons vu, en effet, que Brunetière a été conduit au catholicisme par ses préoccupations sociales. Allait-il les préciser devant l'auditoire le plus habitué à recevoir ses confidences ? Lui qui, « ennemi de tout individualisme, était aussi individualiste que possible, personnellement et par sa façon d'être et par sa façon de penser », allait-il, avec tous les développements que cet aveu comporte, nous expliquer en détail par quoi le catholicisme l'avait séduit, ébranlé, définitivement conquis ? On put le croire au début. Témoin ces paroles prometteuses: «Vous savez avec quelle sincérité, depuis plusieurs années, je vous apporte ici ce que je me permettrai d'appeler le résultat de mes expériences religieuses. Je sais avec quelle indulgence vous voulez bien accueillir ce qui n'en est que l'expression à peine généralisée I. Pourtant, cette fois, il le prit de plus haut. Son discours n'est pas une confidence, mais un programme d'action. D'ailleurs très à sa place, puisqu'il était

1. L'action sociale du christianisme, brochure de 128 p. Bossanne, éditeur, Besançon.

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adressé aux membres de l'Association catholique de la jeunesse française réunis en congrès, un congrès qui, pour n'être que l'écho affaibli, la répétition amoindrie de celui de 1898, gardait encore, du fait de la présence de M. de Mun, une importance considérable. Et c'est chose significative déjà que Brunetière se sente autorisé, catholique d'hier, à transmettre aux catholiques d'aujourd'hui le mot d'ordre à exécuter, la ligne de conduite à suivre. Pour se placer ainsi à la tête du mouvement, n'avait-il pas tout le prestige nécessaire, avec, en plus, cette autorité particulière qui donne du poids aux paroles de quelqu'un « qui vient de loin ».

Après avoir signalé l'antagonisme irréductible qui existe entre la religion et la Révolution, et que ce sont bien deux mondes qui s'entre-choquent, sans aucun espoir de réconciliation possible, sans que l'on aperçoive par où se ferait la soudure, il convia ses jeunes auditeurs, s'ils voulaient prendre part à la lutte, à opposer, non pas symbole à symbole, Credo à Credo, mais l'action sociale chrétienne à l'individualisme révolutionnaire. (On reconnaît là son esprit défiant à l'égard des « palais d'idées » et toujours tourné à l'action.) L'un des bons moyens à mettre en œuvre à cet effet, c'est de « revendiquer sur la Révolution tout ce que la Révolution a prétendu laïciser » ; c'est de montrer que la structure de l'État, soi-disant laïque, est, au fond, chrétienne; que les idées de solidarité, de liberté, de fraternité,

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d'égalité, sur lesquelles il repose, n'ont de sens et de valeur que dans et parle christianisme; qu'il faut donc les retremper à leur source pour les débarrasser des scories accumulées sur elles et les redresser, afin que ne paraissent plus les déviations qu'elles ont subies. Mais, prenons-y garde. D'avoir été débaptisées, ne les a pas rendues d'un coup tout à fait nocives. Ceci nous met à l'aise pour rendre hommage aux « bienfaits de la Révolution », même poussés à leurs conséquences extrêmes, jusques et y compris le socialisme. Quelle injustice ce serait que de le condamner en bloc, sans examen préalable, comme s'il ne contenait aucune revendication légitime î Mieux vaut, reconnaissant en lui « l'expression du malaise universel engendré par les conditions nouvelles du travail », lui prêter main-forte toutes les fois qu'il s'agit de diminuer ce malaise. N'allons pas non plus tomber dans l'excès opposé, jusqu'à identifier le socialisme et le christianisme. Paradoxe à la Renan qui nous a dépeint saint Paul « sous la figure d'un compagnon du tour de France ». Au moins trois raisons principales s'opposent à cette assimilation mensongère. « Humainement parlant, la grande nouveauté du christianisme, et ce qui fera toujours, en tout temps, en tout lieu, sa noblesse, c'est d'avoir mis l'objet de la vie en dehors et au delà de la vie. Le socialisme, lui, ne le voit que dans ce qu'on pourrait appeler la réalisation du royaume de Dieu sur la terre. En second lieu, tandis que le ressort intérieur de la vie

chrétienne est la doctrine de l'effort et du perfectionnement de soi-même, le socialisme, lui. ne propose de but à son action que « l'épanouissement de toutes nos puissances » et la satisfaction de tous nos instincts. Les pires de nos passions, à son sens, nous ont été données pour en jouir Et, en troisième lieu, Messieurs, si c'est l'honneur du christianisme que d'avoir opposé le droit de la conscience à la tyrannie de l'État ou de la cité, vous savez — et vous le voyez tous les jours plus clairement — que le socialisme laïque, si je puis ainsi dire, n'est que l'abaissement ou l'anéantissement de l'individu devant le droit de l'État. C'est ce que ne consentiront jamais de vrais chrétiens. » On le voit, notre collaboration au socialisme comporte des réserves essentielles qu'il faudrait discuter en détail. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que si les chrétiens appliquaient à leur vie publique les principes de l'Évangile, comme instantanément la question sociale perdrait de son acuité et s'acheminerait, en douceur, vers les solutions pratiques. La face du monde en serait changée. Elle le sera « si nous savons nous entendre ; si nous ne cessons de combattre la doctrine funeste qui, d'une « affaire sociale » a tendu, depuis un siècle, à faire de la religion, même au sein du catholicisme, une « affaire individuelle », et enfin si nous réussissons à différencier et à distinguer, mais surtout à séparer l'action sociale de l'action politique. »

Tel fut le testament de Brunetière à Besançon. Ce

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discours, si l'on veut, n'est pas une date. La plupart des considérations qui y sont exposées ont déjà beaucoup servi. Mais sous la plume de ce vigoureux écrivain, elles ne paraissent pas du tout banales. A passer par son creuset, elles acquièrent une solidité, un lustre, un relief incomparables. Et le lieu commun lui-même, au sortir de sa plume, parait tout flambant neuf.

Primitivement, si j'en crois un passage d'une de ses lettres, Brunetière avait eu l'intention, ou du moins émis la possibilité, d'entamer une discussion en règle avec P. Bourget. « Le développement (de mon discours) aurait pour objet de dégager une fois de plus l'idée religieuse de toute forme politique ou plutôt de toute formule, de répondre directement ou indirectement, selon les hasards de la parole, à l'école de Bourget, avec son monarchisme, et d'affirmer la convenance du christianisme avec la « bonne démocratie I. » En réalité, il s est borné à quelques allusions très habiles, le débat de fond ne pouvant guère être abordé devant un congrès de jeunesse catholique. Pour ma part, je le regrette. Il eût été si piquant de voir ces deux traditionnalistes « s'empoigner », au sujet même de la tradition qu'ils comprennent différemment.

A défaut de ce malin plaisir, la Conférence Saint- Thomas d'Aquin goûta le soir même, au punch solennel qui fut offert à l'orateur, une joie pro-

i. Lettre du 26 septembre 1903.

fonde. Elle pria M. Brunetière, qui voulut bien accepter, de devenir pour l'année en cours son président d'honneur. Huit ans de rapports affectueux, quelques heures glorieuses passées ensemble, méritaient, certes, d'aboutir à cette minute inoubliable. Voulez-vous me dire qui, plus que M. Brunetière, pouvait être, pour la jeunesse des écoles, d'un utile et salutaire exemple ? De sa vie , que de leçons à extraire, à l'adresse des jeunes gens : leçons d'énergie, de labeur opiniâtre, de dévouement à l'idée, de probité intellectuelle, et combien d'autres! Sans compter cette amusante particularité. On parle souvent du « prestige des grades universitaires ! » il est indéniable et mérité. Mais Brunetière ! son prestige, à lui, n'augmentait-il pas, précisément, du fait qu'il n'en avait point , ou si peu ! étant donné les postes qu'il occupa , les fonctions qu'il remplit ! L'esprit frondeur des étudiants trouvait là son compte. La belle revanche contre « les bêtes à concours »! Les « recalés » aux examens, s'ils n'osaient l'avouer, lui en étaient secrètement reconnaissants ! On lui savait gré d'être, comme dit M. Faguet, « un autodidacte », un fils de ses œuvres, et d'avoir atteint les plus hauts degrés du professorat sans passer par la filière ! On considérait comme un tour de force surprenant qu'il fût devenu, à l'Ecole normale , le maître très écouté des futurs agrégés, sans être agrégé lui-même ! — Et de son côté, Brunetière aimait beaucoup les jeunes gens. 11 les avait assez fréquentés pour que, non content de l'ensei-

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gnement livresque, donné à distance, il se plût en leur compagnie , et s'ingéniât à influer sur eux de toutes manières. Et qui donc le jugeant d'après certaines outrances de langage ou de pensée , sur la foi de quelques boutades véhémentes, l'a dépeint comme un Alceste toujours grincheux , hargneux, de commerce impossible? Légende absurde et sans fondement! Il était bon, affable et gai. M. Faguet, qui s'y connaît à placer le mot juste, l'appelle « mon délicieux ami ». Il n'est pas rare, au surplus, qu'un écrivain batailleur se double , dans l'intimité, d'un homme fort aimable. Tous . nous avons connu de ces polémistes redoutés, qui, une fois la plume posée sur le coin de la table , deviennent incontinent les plus doux des êtres , et les plus inoffensifs. Toute leur bile est pour les ennemis du dehors, toute leur grâce pour les amis du dedans. Que ceux qui ont connu Brunetière à la Conférence évoquent leurs souvenirs, et je gage qu'ils le reverront, souriant, très en verve, entouré de jeunes gens que n'intimidait pas le maître , et que séduisait le causeur. On conçoit, dès lors, que la petite cérémonie qui consistait à offrir à Brunetière la présidence d'honneur de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin fut, de part et d'autre, cordiale et touchante à souhait. M. Boysson d'École, au nom de ses camarades, réclama délicatement le patronage de l'illustre écrivain, qui, heureux de la surprise qu'on lui avait ménagée, et prenant tout de suite son rôle au sérieux, s'acquitta aussitôt du principal devoir de sa charge, en

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donnant à ses jeunes amis les plus paternels, les plus sages conseils ».

i. M. Boysson d'Ecole, secrétaire de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, saluant M. Brunetière, avait prononcé avec une émotion bien légitime l'allocution suivante où il résumait l'oeuvre de la Conférence, et faisait valoir ses titres à la faveur qu'elle sollicitait de l'éminent écrivain :

Monsieur, En ces jours illuminés par l'espoir que nous apporte toute une jeunesse enthousiaste et décidée à se montrer au grand jour résolument et nettement catholique, comme le disait ce soir M. Bazire, il apparaît que la Conférence Saint-Thomas d'Aquin doit avoir en toute justice son heure de triomphe. Combien de fois fut-elle à la peine !

Votre présence aujourd'hui parmi nous, Monsieur, la place à l'honneur.

Et si je considère l'existence éphémère d'un si grand nombre de sociétés que nous vîmes naître et mourir en un très court laps de temps dans cette rude cité bisontine, je suis tout naturellement enclin à rechercher en dehors de nous le bienfaisant magicien de Jouvence qui nous garde de vieillir, puisqu'il nous conserve notre initiative, notre activité, notre ardeur.

Une réunion de jeunes étudiants, en effet, constitue par essence le plus instable des groupements. En une période triennale, nos membres se renouvellent en quasi totalité. Et pourtant nous restons toujours aussi nombreux, toujours animés du même esprit. Je suis certain de n'être contredit par personne si je proclame que cette prospérité est en grande partie votre œuvre : ce bon génie auquel je faisais allusion tout à l'heure, vous l'êtes !

Votre présence souvent répétée, toujours désirée à nos fêtes de la foi et de l'esprit, n'a pas manqué de donner à la Conférence Saint-Thomas d'Aquin une importance et un développement que ses dévoués fondateurs n'osèrent certainement pas envisager.

Depuis sa fondation, notre cercle, destiné à la jeunesse étudiante qui tient à se créer une atmosphère de saine amitié, d'idées sérieuses, et comme une sorte d'école d'entraînement au travail personnel, notre cercle, dis-je, n'a pas manqué de faire honneur à ce que j'oserais appeler sa raison sociale. Ici, chaque semaine, ceux que la parole publique attire peuvent s'y exercer et s'y exercent en effet devant un auditoire sympathique assurément, mais dont la critique n'en est pas moins pénible à affronter. La tribune n'est jamais vide, Monsieur, et l'auditoire est tou-

Messieurs , J'accepte tout de suite, avec infiniment de plaisir, ce titre de Président d'honneur que vous

jours fidèle. Ainsi ont été soumises successivement à la Conférence Saint-Thomas d'Aquin et discutées dans le domaine littéraire, scientifique, artistique, religieux ou social, toutes les questions présentant un caractère d'actualité ou ayant une portée plus particulière. Admirable gymnastique intellectuelle qui nous est offerte ! Chacun de nous a ainsi à sa disposition un moyen de se perfectionner et d*étendre facilement le domaine de ses connaissance^

C'est sans doute, Monsieur, pour rendre hommage à l'idéal que la Conférence s'est tracé et pour encourager une tentative aussi intéressante qui a pour but de former des conférenciers, et de lancer peut-être des orateurs, qu'une main généreuse a su plusieurs années successivement verser à notre caisse une somme importante pour y créer des concours de conférences et stimuler l'ardeur de la jeunesse. Ces concours nous ont valu de belles manifestations oratoires et je suis heureux, devant une assistance d'amis comme celle qui m'entoure, d'applaudir aux triomphes des lauréats.

Mais se cantonner en ces questions plutôt spéculatives ne suffisait pas à une jeunesse désireuse de se mêler à tout ce qui est grand et utile. Prenant officiellement position au point de vue catholique et social, la Conférence fit naître à maintes reprises l'occasion de s'affirmer militante sur ce double terrain. En 1898 notamment, elle organisait l'inoubliable Congrès général de {'Association catholique de la Jeunesse française que nous avons tous vu revivre aujourd'hui: et prenant pour elle quelques-uns de ces innombrables vœux que le congrès avait formulés, elle se hâtait de prêcher d'exemple en les réalisant dans la mesure de son action. Il faut savoir le reconnaître, elle n'a point été étrangère à la création de toutes les œuvres sociales de jeunes gens qui ont surgi sur plusieurs points de notre ville à la suite du Congrès, et elle ne s'est point désintéressée de leur développement.

C'est ainsi que sous la bienfaisante et discrète impulsion de son dévoué directeur et des différents bureaux qui se succédèrent, les membres de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin eurent leur place marquée dans les patronages de notre ville, y apportant leur concours intelligent et dévoué ; c'est ainsi que devançant vos conseils, si respectueusement écoutés ce soir, Monsieur, ils joignirent promptement l'action publique à l'action sociale et

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voulez bien m'ofïrir, et d'ailleurs auquel je pourrais dire que j'ai vraiment quelques droits.... à l'ancienneté. Car, je sais bien que je suis l'un des plus anciens d'entre vous, et je ne retrouve ce soir, ici, que bien peu des visages que j'avais accoutumé d'y voir. Les générations se poussent

méritèrent par leur dévouement, et leur travail, et leur initiative, d'être au premier rang quand ils ne furent pas les organisateurs de ces glands groupements régionaux de défense catholique et libérale que la France a vus se former dans les pénibles circonstances que nous traversons.

Donc, vous le voyez. Monsieur, sans nous endormir sur des lauriers dont vous nous avez singulièrement facilité la récolte à maintes reprises, nous avons cherché a nous rendre dignes du grand honneur que vous nous avez fait en vous intéressant à notre action et en choisissant la tribune de la Conférence Saint- Thomas d'Aquin pour y faire les déclarations successivement sensationnelles qui vous ont donné une des premières places parmi les défenseurs des idées religieuses.

Excusez-moi si je crois pouvoir vous dire, sans modestie, que nous n'avons pas démérité, et si j'ose formuler ici au nom de tous une demande, une prière qui serait peut-être déplacée, ou tout au moins très osée si nous ne connaissions la sympathie dont vous voulez bien nous honorer : vous vous êtes intéressé à nos travaux, à nos luttes, à nos succès et ici même, il y a peu de temps, vous nous demandiez de persister dans notre attitude.

Sommes-nous entrés dans vos vues ? Avons-nous exactement suivi la voie que vous nous avez indiquée ? Avons-nous, en un mot, tenu nos engagements ?

A vous de nous le dire, à vous de nous donner une indiscutable, éclatante et solennelle réponse approbative en ne craignant pas de nous accorder officiellement votre haut patronage.

Chaque année, il est d'usage que nous sollicitions l'appui d'un de nos concitoyens les plus en vue, qui devient notre guide respecté.

Si vous n'êtes pas Bisontin de naissance, vous l'êtes de cœur, Monsieur, vous-même nous l'avez dit.

Voilà pourquoi j'ai l'honneur de vous solliciter très respectueusement, Monsieur, au nom de tous nos amis, de vouloir accepter la présidence d'honneur de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin.

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les unes les autres, et dans la vie moderne, ce n'est pas quinze ans, mais trois ans qui sont un long intervalle de temps. On pourrait faire sur ce thème de mélancoliques variations, dont le défaut ne serait que d'être un peu banales.

Mais, anciens ou nouveaux, je vous retrouve du moins animés de la même ardeur, prêts au même combat, plus résolus que jamais, et de tout votre courage, engagés dans la voie que vous indiquaient tantôt M. de M un, et ce matin votre archevêque. Que pourrai-je ajouter à ce qu'ils vous disaient?

Ceci, peut-être, et votre ardeur n'en sera pas refroidie, que, puisque vous êtes avant tout une conférence d'études, vous devrez vous souvenir qu'avant de s'engager à fond, et pour pouvoir aboutir à d'utiles résultats, l'action sociale a besoin d'être préparée par de longues, de patientes et de consciencieuses études. On n'improvise pas, en matière sociale; et quand on considère la nature des problèmes qui s'y rapportent ou qui en dépendent, on est effrayé de leur gravité. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne doive pas s'y appliquer! Je vous ai moi-même prêché le contraire hier soir. Mais il ne faut pas les traiter légèrement; et précisément l'étude attentive des questions donnera seule du lest, si je puis ainsi dire, et du poids, à une action

sociale dont il ne suffit pas que l'élan soit généreux, mais dont il faut aussi que la conduite soit prudente , pour être énergique , réfléchie , pour être féconde, et patiente, pour être durable.

Prenez donc garde à ne pas la séparer de l'action intellectuelle, ce qui serait une grande faute, et puisque vous voulez faire de l'action sociale chrétienne, n'oubliez pas que si la bienfaisance du christianisme se prouve par son action, c'est par d'autres moyens, d'une autre nature, qu'on en établit la vérité. Sur ce terrain aussi, vous le savez, à l'heure présente, il se livre un grand combat. Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas l'oublier. Il ne faut pas vous en remettre à d'autres pour le combattre en votre place. Etudiez donc votre religion. Ayez toujours l'œil et l'oreille ouverts aux travaux de vos adversaires. Ne les méprisez pas! Ne croyez pas que la vérité brille de sa propre évidence. Ne croyez pas qu'elle n'ait pas besoin d'être constamment démontrée, défendue, soutenue, rétablie, vengée. Souvenezvous enfin que c'est la pensée qui guide et qui éclaire l'action, si c'est la générosité du cœur qui l'inspire, et qu'en matière même d'action sociale, il n'est pas inutile d'être au courant des choses de l'exégèse, de l'histoire et de la philosophie.

C'est ce qui me permet de vous dire encore ,

puisque nous sommes non seulement une conférence d'études, mais une conférence d'étudiants : Messieurs, ne négligez pas non plus, professeurs, avocats, médecins, de faire tout ce qu'il faut pour remplir un jour toutes les exigences de votre profession. Car là même, dans le temps où nous sommes, là, Messieurs, est la source de la véritable autorité, dans la supériorité professionnelle, dans l'estime que font de vous les gens de votre profession, « les spécialistes », comme on les appelle, ceux qui en savent les difficultés, et ceux, par conséquent, qui sont vos premiers juges. C'est à eux qu'il faut vous imposer d'abord, si vous voulez vous imposer aux autres, et les autres auront confiance en vous parce qu'ils savent, pour en avoir eux-mêmes l'expérience, qu'on ne s'impose aux gens de sa profession que par les moyens légitimes.

Les avocats ne se méprennent pas au mérite d'un avocat, ni les médecins à celui d'un médecin. Visez donc, Messieurs, à cette supériorité professionnelle, d'abord, et tant au point de vue de l'action sociale qu'au point de vue de l'autorité du conseil ou de l'exemple, préparez-vous avant tout à être éminents ou considérables dans votre profession. Car, c'est à vos pairs que les autres hommes demanderont le cas qu'il faut faire de vous, et c'est leur opinion qui fera votre autorité.

Et, avec tout cela, me demanderez-vous peutêtre, réussirons-nous à remonter le courant? Messieurs, je n'en sais rien ! Je l'espère, mais je n'en sais rien. Je vous ferai seulement observer que si vous ne réussissiez pas , il ne faudrait pas vous décourager!

Non! il ne faudrait pas vous décourager parce que, ce que nous vous convions à essayer de refaire, les hommes de la Révolution et de l'Encyclopédie n'ont pas mis, eux, moins de cent cinquante ans à le « défaire ». On n'a pas fait en un jour les ruines que nous voudrions relever: nous ne les relèverons pas, nous non plus, en un jour. Pourquoi serions-nous moins patients que nos adversaires? moins acharnés, moins obstinés qu'eux dans l'effort? Pourquoi serions-nous moins confiants dans la bonté de notre cause? Si cependant nous devions échouer, nous aurions encore la satisfaction d'avoir fait notre devoir, ce qui est quelque chose, quoi qu'on en puisse dire, et peut-être la principale, si nous ne sommes pas les maîtres des événements. « L'homme s'agite et Dieu le mène. » Et enfin, Messieurs, quand nous ne verrions rien briller à l'horizon de nos efforts, nous nous souviendrions, vous vous souviendriez qu'entre autres nouveautés que le christianisme a introduites dans le monde, celle-ci n'est sans doute pas la

moindre ni la moins généreuse d'avoir appris à l'humanité que le succès n'était la mesure ni de la considération, ni de l'estime, ni de la gloire ni de l'honneur, ni de la vertu.

Puis les langues se délièrent. Guy de Maupassant définit joliment la conversation : le jeu de raquette des sentiments et des idées. On joua donc à la raquette avec entrain, voire même avec emportement. Réflexions, reparties et rires s'entrecroisèrent. Qui ne connaît le « crescendo » habituel du bruit, dans ces réunions de jeunes gens? C'est, au début , un murmure discret ; au milieu , un bourdonnement joyeux : à la fin, un tapage assourdissant. On eut vite fait, ce jour-là, de grimper les trois étages. Très à l'aise, parmi ce va-et-vient endiablé, Brunetière se prodiguait, allait de groupe en groupe, toujours entouré, mais d'un cercle changeant, d'une couronne qui se renouvelle. Le compte rendu qui fut publié de la réception relève, à ce sujet, un incident typique , qui montre le charmant abandon et la simplicité que Brunetière apportait dans ses relations.

« M. Brunetière cause dans un groupe ; il recommande la fusion, ou tout au moins l'action parallèle, mais non contraire, de tous les jeunes groupements catholiques. Un brave paysan montagnard, qui s'était déjà fait remarquer par la vigueur de ses applaudissements, épie depuis quelque temps le moment de s'approcher; il croit l'occasion propice,

et sans autre présentation, posant sa large et robuste main sur l'épaule de l'académicien, les yeux flambants de joie, sans embarras, sans hésitation, comme on parle à un vieux camarade , il lui dit : « Ah ! c'est vous, M. Brunetière ? — Oui, mon ami. — Eh bien, non, vous savez, mais si vous veniez chez nous, ah ! c'en serait une de fête. » L'invitation était dénuée d'artifice, mais elle jaillissait tellement du cœur, elle respirait tellement la joie, la confiance et l'admiration, que l'éminent académicien ne put s'empêcher de sourire, mais d'un sourire doux et triste tout ensemble : doux, de se savoir si connu, si aimé, si recherché ; triste, de ne pouvoir faire plaisir comme il le voudrait à son nouvel ami . et dans une étreinte chaleureuse de la main, il le remercie de son aimable invitation. » Et, en effet, de telles paroles dont la sincérité, pour ainsi dire , fait explosion , combien ne valentelles pas de ces compliments frelatés que « les bonnes manières» imposent et que l'hypocrisie formule x î

De Besançon, Brunetière fila en Suisse, dans le canton de Berne. Habitué aux auditoires des grandes villes, il fît une exception en faveur de Porrentruy, qui ne compte guère plus de huit ou neuf mille habitants, mais se réclame d'un long passé, d'un site pittoresque et, aujourd'hui encore, d'une vie intellectuelle intense. Ce qui l'attirait là, outre

I. Lire le récit des fêtes qui eurent lieu à cette occasion dans la brochure citée : L'action sociale du christianisme.

l'invitation pressante de M. Daucourt, préfet du district, ce n'était pas l'envie d'excursionner et de s'assurer en passant que le Mont-Terrible a volé son nom ! Mais les habitants de Porrentruy, au point de vue religieux, sont fort divisés. Protestants et catholiques s'y partagent l'influence. Et bien que soit vive la rivalité confessionnelle, les relations d'un camp à l'autre n'en restent pas moins courtoises. Excellent terrain, par conséquent, pour que Brunetière y semât à pleines mains la parole de la réconciliation future. Car, le croirait-on, c'a été une de ses idées maîtresses, que la réunion des Eglises! Bossuet la lui a « passée ». Léon XIII, de son autorité, de toute l'ardeur de son désir, l'a renforcée. Ce chrétien de fraîche date s'est ouvert tout grand aux plus vastes projets. Il a fait sien le vœu magnifique : ut sint unum, Et à chaque instant, dans ses discours, il tend aux protestants une main fraternelle : il les invite à combattre avec nous, dans nos rangs.

Mais contre qui ? contre quoi ? La question vaut d'être éclaircie. Car comment se fait-il que ce traditionnaliste invétéré ne déclare pas une guerre à mort au principe du libre examen? n'y ayant rien qui semble heurter plus fort ses doctrines. Gomment ne le rend-il pas responsable de tous les maux que, sa vie durant, il a déplorés? Il en a pourtant mesuré comme pas un les conséquences détestables. « Que le protestantisme soit une atténuation au principe d'autorité ; qu'il tende à faire de

l'individu la mesure et le juge de toute vérité ; que par la diminution du dogme, il tende, ou si l'on veut qu'il aboutisse inévitablement à la sécularisation et. comme Ton dit de nos jours, à la « laïcisation » de la morale ; qu'il relâche, par là, le lien que la « religion » formait naguère entre les hommes ; qu'il lui enlève son caractère d'universalité et qu'avec la catholicité dogmatique, il énerve aussi la vertu sociale du christianisme, je ne crois pas qu'on puisse le nier I.... » Et encore : « De quelque façon qu'on entende le mot « religion », et de quelque manière qu'on le définisse, on ne saurait pas plus être seul de sa « religion » que par exemple de sa « patrie >> ou de sa « famille ». Famille, patrie, religion, autant de mots qui impliquent l'idée de « collectivité ». « Chacun se fait son petit religion à part soi, » dira plus tard une grande princesse, Madame, mère du Régent. Elle se trompera ! Chacun se fait son opinion, ou sa philosophie, mais non pas sa religion ; et la preuve, c'est qu'en matière de croyances, pour Calvin comme pour Bossuet, l'hérétique est celui qui a « une opinion ». L'hérésie, Messieurs, c'est précisément le choix — airesis — que l'on fait d'une opinion, pour la professer à soi tout seul, dans l'exaltation de son choix, de l'excellence de son choix, et comme qui dirait à rencontre de l'opinion commune : quod ubique, quod, semper, quod ah omnibus 2. » Il est

I. Discours de combat. Dernière série, p. 55. a. Discours de combat. Nouvelle série, p. 147-148.

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impossible de mieux dire. L'exemple, souvent répété ces temps derniers, de protestants illustres qui, trouvant la position intenable entre le catholicisme et le rationalisme, ou bien sont venus chez nous, ou bien s'en sont allés à la libre pensée, est là pour confirmer le bien fondé de ses critiques.

Si donc il pardonne au protestantisme son principe fondamental du libre examen, c'est qu'il trouve en lui par ailleurs de formidables « compensations ». En voici peut-être quelques-unes. Il en veut à la Réforme « d'avoir rompu l'unité chrétienne », mais il la remercie de s'être dressée contre le paganisme renaissant. Sachons, dit-il, « distinguer le mouvement de la Renaissance d'avec celui de la Réforme, — en dépit des apparences, ou même de quelques traits communs, — et souvenons-nous que le premier, le mouvement de la Renaissance, n'ayant abouti finalement qu'à une restauration du naturalisme païen, c'est précisément le second, le mouvement de la Réforme, qui l'a combattu pour le plus grand bien de la civilisation, interrompu, enrayé, et finalement obligé de compter ou de composer avec le christianisme. »

De plus, la morale austère de Calvin, si peu aimable qu'elle fût, il l'aimait. Qu'on en juge par ces paroles qui sonnent comme une fanfare joyeuse : « Au moins celui-ci (Calvin) n'a pas cru que la volonté nous eût été donnée pour travailler « au développement de toutes nos puissances », mais, au contraire, pour combattre et pour rectifier la plu-

part d'entre elles, et pour édifier la vertu sur la ruine de nos instincts ! » Tirer, du père de l'individualisme en matière religieuse, des conclusions si opposées à lune des maximes principales de l'individualisme contemporain, c'était de quoi l'enchanter et comme un bon tour joué à ses adversaires. La ruine de nos instincts ! Le mot est dur. mais, sous ce rapport, Brunetière poussait volontiers la sévérité à l'extrême. N'est-ce pas lui qui a essayé de déduire l'immoralité de l'art de ce fait qu'il est obligé, « pour atteindre l'esprit, de recourir à l'intermédiaire, non seulement des sens, notez le bien, mais du plaisir des sens » ? N'est-ce pas lui aussi qui. à propos de livres d'étrennes. prononçait un jour ce jugement significatif: « Au fond de tout mysticisme, même le plus pur, il y a je ne sais quoi de douteux et de malsain »? « L'impératif catégorique » de Kant en est-il cause ? il ne voyait pas d'un œil favorable l'essor de l'âme, sitôt que ce n'est pas le devoir brut, si j'ose dire, qui l'inspire.

Et enfin, pessimiste comme il l'était, convaincu de la « j>erversité foncière » de l'homme, par là encore il avouait des affinités secrètes avec le protestantisme.

Aussi traitait-il les protestants en c< frères séparés », insistant bien plus sur le substantif que sur le participe qu'il aurait voulu supprimer. C'est ce qui rend si palpitant d'intérêt son discours de Porrentruy, sur la « Réunion des Eglises ». Il faut y voir l'épanouissement d'une idée longuement cul-

- ii9 — tivée dans le secret du cœur, l'expression éloquente d'un vœu très cher. De toutes parts, on vint l'entendre. Berne, Bâle, Fribourg, Belfort, Besançon, Mulhouse, fournirent des auditeurs d'élite, impatients de savoir comment, d'après Brunetière. le christianisme social engloberait un jour, sous la direction d'un Pape unique, indiscuté, protestants et catholiques, oublieux des anciennes querelles.

Nous n'avons pas — et cela est infiniment regrettable, — le texte de ce discours. Mais d'excellents résumés en ont été donnés par le Pays, organe catholique et démocratique du Jura; et le Journal des Débats. Nous nous contenterons de reproduire ce dernier, qui est plus court, nous bornant à quelques additions entre parenthèses pour compléter au besoin la pensée du maître. Elle est fort claire d'ailleurs. Pourquoi Brunetière travaille à la réunion des Eglises — quels obstacles, en voie de diminution, s'y opposent, — comment le christianisme social peut surmonter ces difficultés, — quels avantages immenses pour la civilisation résulteraient de l'union projetée, impossible de souhaiter une division plus nette, plus logique, et il semble bien que ce discours — je ne fais pas ici un mince éloge, — soit l'un des mieux construits de ce savant architecte.

En voici la substance, d'après le Journal des Débats.

« M. Brunetière a commencé par rappeler combien cette idée de la réunion était chère à Léon XIII

et à Bossuet (double raison qui le pousse en avant), et il évoque à ce propos le souvenir ému d'un entretien qu'il eut en 1900, sur cette question, avec le Pape défunt, à l'occasion précisément d'un discours qu'il avait prononcé au Vatican, sur la « modernité » du grand évêque français. D'autres témoignages empruntés à Newman, à Pusey, à Dœllinger, à Ernest Naville, lui servent alors à prouver combien l'idée a fait de chemin durant ces dernières années, même dans les milieux protestants. « Ce n'est pas, d'ailleurs, que M. Brunetière se dissimule la gravité des obstacles qui longtemps encore, sans doute, s'opposeront au rapprochement souhaité. Ces obstacles sont, d'après lui, de trois sortes. Ils se rapportent, les uns à la différence d'éducation intellectuelle et morale que la Réforme, depuis plus de trois siècles, a mise entre protestants et catholiques (comprenez par là leur attitude différente vis-à-vis de l'autorité doctrinale ; acceptation franche d'un Credo total, ou choix individuel entre ses divers articles passés au crible); les autres, à la tendance jalousement nationale, et même « nationaliste », qu'affectent certaines communions chrétiennes (à tel point que les combattre c'est, du même coup, ébranler le pouvoir civil auquel elles servent de support, et risquer, par conséquent, de faire œuvre révolutionnaire); les autres, enfin, aux divergences proprement dogmatiques. Mais ces divergeuces doctrinales, il faut aussi le reconnaître, ont diminué de siècle en siècle et de génération en

génération (600 au xvie siècle, 100 au xvii1'). A l'heure actuelle, elles ne portent guère que sur deux points : la question de l'Eucharistie, et surtout celle de l'Église. (Il est vrai que si l'on applique la règle : nonnumerandi, sed ponderandi, le reliquat, certes, n'est pas négligeable !)

« Sur quoi, cependant, M. Brunetière fonde-t-il le plus d'espérances pour opérer ou pour hâter la réunion ? Sur ce qu'il appelle le récent avènement du christianisme social. (On voit que son discours de Porrentruy fait suite à celui qu'il avait prononcé la veille à Besançon.) Social, certes, le catholicisme l'a toujours été, mais il lest devenu plus particulièrement de notre temps, en raison des circonstances où il vit. (C'est ainsi, par exemple, qu'à l'époque de la Renaissance, ce que le christianisme a plus spécialement favorisé, c'est ce qu'il contenait en luimême de sentiment esthétique. Aujourd'hui, sous l'influence des événements, il développe surtout le côté social de lui-même ».) Et quant au protestantisme, qui, lui, ne l'a pas toujours été, il est en train de le devenir, ainsi que le prouvent les déclarations très significatives de MM. Harnack, Wilfrid Monod et Herror. Or, le christianisme ne peut être ou devenir social sans tendre nécessairement à l'unité, c'est-à-dire au catholicisme. Et ce sont les nécessités de l'action sociale qui feront de mieux en mieux comprendre aux protestants la légitimité des

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