Le Pays, 3 décembre
dogmes catholiques qui leur répugnent le plus, celui de l infaillibilité, par exemple. » (Car l'unité ne se conçoit pas sans l'autorité qui maintienne intactes la discipline et surtout la croyance.)
« Pour conclure, l'orateur ajoute que le retour à l'unité chrétienne est d'autant plus désirable que, seule, la religion est capable de sauver notre civilisation du naufrage dont la menacent l'invasion noire et l'invasion jaune : ces nouveaux barbares auront le nombre, donc la force ; ils s'assimileront notre science : nous ne leur résisterons qu'en les faisant chrétiens. »
Que vous semble de cette pensée de la fin? de ce regard prophétique jeté sur l'avenir? de cet appel à l'Église pour discipliner, une fois de plus, les forces grouillantes de la barbarie qui se lève ? — et pourquoi pas, si l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement? L'arche n'a pas sombré, le déluge peut venir.
Mjeë Discours de combat. — ce qu'ils nous révèlent du tempérament de leur auteur. — Brunetière orateur. — Coniérences sur l'Encyclopédie.
A partir de ce mois de décembre 1903, Brunetière n'eut plus de rapport direct avec Besançon. Et nous pourrions à la rigueur clore ici brusquement le récit de ses faits et gestes parmi nous. Mais il avait laissé dans notre ville, et à la Conférence Saint- Thomas d'Aquin, de tels souvenirs, que nous continuions de suivre de loin, avec un intérêt toujours croissant, les diverses manifestations de sa pensée, au moins toutes les fois qu'elle côtoyait les grands problèmes moraux. Car nous avons laissé de côté, à dessein, son activité proprement littéraire, qui fut immense. En avons-nous seulement noté l'essentiel, je veux dire sa théorie de l'évolution des genres, et l'ingénieuse application qu'il fit à la littérature des principes du darwinisme? Pourtant, une grande partie de sa notoriété vient de là. Et si la critique, à ce propos, hésite, si cette conception fort intéressante semble participer, non pas au discrédit — le mot serait trop fort — mais à la diminution de vogue que le transformisme subit aujourd'hui sur tous les terrains, qu'importe pour la gloire de Brunetière? « La grande affaire, le coup de génie, c'est d'intro-
duire dans les sujets sans cesse rebattus un ordre nouveau 1. » Et quand cet « ordre nouveau » substitue aux divisions chronologiques, artificielles, extérieures d'autrefois, un principe précieux de continuité, de vie qui se développe selon des lois que Ion cherche à fixer, le bénéfice, à notre avis, est grand. Mais nous n'avions pas à y insister. Puisque c'est uniquement l'homme en marche vers la lumière que nous avons tenté de dépeindre, et encore pour cette seule partie du chemin qu'il fit à Besançon, cette réduction voulue du sujet nous fera pardonner nos omissions, et Ton serait mal venu de nous reprocher des lacunes qui dès lors n'en sont pas.
Il paraît difficile toutefois — tant c'est bien le Brunetière de Besançon qui s'y manifeste et s'y prolonge — de ne pas dire un mot des discours de combat, des conférences sur l'Encyclopédie et enfin de la mort de l'illustre écrivain.
Il avouait un jour, vers la trentaine : « Nous sommes hardiment de l'école de ceux qui, s'ils avaient la main pleine de vérités, hésiteraient à l'ouvrir ou ne le feraient qu'avec d'infinies précautions. » Comme l'on change ! Quelques années plus tard, il n'était plus du tout « de son avis ». Et au contraire quand il crut tenir et posséder en toute propriété, pour les avoir chèrement achetées, quatre ou cinq vérités essentielles, il n'eut de cesse qu'il ne les eût procla-
i. Bellesort, Conf. hebd.
mées partout. Les discours de combat attestent la vigueur de sa propagande. Contre le dilettantisme, l'individualisme, l'internationalisme et le rationalisme (on sait qu'il n'avait pas peur des mots en isme ni de l'accusation de pédantisme qu'ils valent à qui les emploie), il porta des coups redoublés, de plus en plus forts et de plus en plus précis. Mais, notez-le bien, ces ennemis-là n'étaient point pour lui des ennemis-nés. Sa sympathie, s'il l'avait laissé couler selon sa pente, allait à eux. Ses plus récents biographes ont relevé l'antithèse. Lui, le plus mobile et le plus impressionnable des hommes, il s'applique à devenir le plus impartial des critiques. Lui, le plus personnel des écrivains, il se constitue le champion de l'autorité. « Je suis comme M. Giraud, dit M. Bellesort, je ne crois pas qu'au début de sa vie littéraire, il ait uniquement cédé à son esprit de contradiction en défendant la tradition contre les dilettantes, les individualistes etles internationalistes. Mais il est bien certain que cette tradition, il l'a défendue avec des allures de révolutionnaire. » Et encore : « Il était triste comme tout homme qui s'est vaincu et qui ne dort que d'un œil sur sa victoire. Dans la correspondance de Yeuillot qu'il avait lue de très près, et à qui sur plus d'un point il ressembla, j'ai noté un mot qui nous éclaire un j)eu son àme. Montalembert avait reproché à Yeuillot ses violentes attaques contre les écrivains romantiques, et Yeuillot lui répondait: «Assez de gens les vantent et moi je suis encore trop
enclin à aimer leur sottise pour ne pas en dire du mal. Je m adresse à moi-même une grande partie des coups de poing que fai Vair de leur donner. Voilà pourquoi je tape si fort. Je crois qu'il en fut de même de Brunetière. Individualiste par sa nature passionnée et par son goût de la domination, il a combattu toute sa vie contre lui-même l, c est-àdire contre l'individualisme. J'aitoujonrs pensé que né dans un autre siècle, il eût réclamé pour l'écrivain le droit d'exprimer ses sentiments les plus intimes et les plus particuliers, et qu'il eût encore mieux fait ressortir le péril que court une littérature à vivre du général et de l'universel.... Mais au moment où il débutait, il fut effrayé pour l'ordre social de l'anarchie où nous conduisaient les excès de la littérature personnelle. Il se détourna, irrité, des nuages de vanité monstrueuse qu'elle lui présentait et où il pouvait voir la caricature de ses secrètes inclinations. » Ce n'était donc pas le Brunetière primitif qui prononça les discours de combat, mais un Brunetière dompté, redressé, retourné par
i. M. Joseph Bédier ne pense pas différemment. « D'un effort toujours repris, d'une âme inassouvie, il se combattait lui-même, il n'a jamais polémiqué que contre lai-même, contre les idées dont il souhaitait et redoutait tour à tour qu'elles prissent sur lui de l'empire, opposant sans cesse à ses croyances ses difficultés de croire, et c'est de cet effort qu'il a donné à ses élèves le spectacle émouvant. Mais cette inquiétude, c'est la loi des grands cœurs. Ce besoin intérieur de se critiquer soi-même, de se déprendre de soi, de se renouveler, c'est le principe des grandes initiatives scientifiques, c'est le ressort de tout héroïsme, c'est l'aiguillon de toute sainteté. »
lui-même ! en un mot, et là encore, un converti ! C'est ce qui explique sa fougueuse ardeur de néophyte. Et qui sait si ce n'est pas cette anomalie profonde, clairement analysée par ses critiques, mais déjà confusément sentie par ses auditeurs, qui communiquait à sa parole un tel accent d'autorité, une telle emprise sur les âmes. « On n'aime que ce dont on souffre, » a dit Flaubert. La ferveur de l'adoration croît en raison des sacrifices consentis pour l'être adoré. C'est pourquoi, les vérités qui l'avaient meurtri, il en parlait avec une âpre tendresse ; les erreurs qui. s'il n'avait veillé, l'auraient séduit, il les pourchassait comme de belles corruptrices dont il y a toujours lieu de craindre les retours offensifs.
Ce défenseur de l'ordre avait toutes les allures d'un conquérant parce qu'en effet il venait de conquérir sur lui-même les positions qu'il défendrait contre les autres. De quels vigoureux contreforts n'a-t-il pas étayé les trois colonnes si branlantes de la société moderne : la famille, la patrie, la religion, les deux dernières surtout. Pas un de ses discours de combat qui n'aille à consolider ces vénérables soutiens de l'ordre, et à renforcer, à rétablir, au besoin, à rectifier, dans le domaine religieux comme dans le domaine littéraire, la saine tradition. Chaque fois qu'il avait parlé et qu'il s'asseyait au bruit des applaudissements, on peut affirmer deuxchoses : d'abord qu'un certain nombre de préjugés, d'illusions, d'équivoques, gisaientpèle-mêle, atteints,
déchirés, déchiquetés par sa parole, ensuite que les auditeurs emporteraient du discours un motif d'action pressant, une raison de vivre mieux comprise, une vue plus nette de l'idéal à poursuivre. D'autant qu'il excellait à saisir, parmi les préoccupations du temps présent, celles qui étaient les plus actuelles et les plus profondes. Jamais il ne « pérorait » pour le vain plaisir d'étaler des considérations qui n'ont pas de répercussion sur les mœurs, de dérouler des théories qui n'influent pas sur la conduite. Il voulait à tout prix agir sur les volontés. Autant de discours, autant d'actes, ou, si l'on veut, car il mena de véritables campagnes, autant de batailles. Ce recueil, qui forme aujourd'hui trois (ou quatre) séries, où l'on a précieusement conservé des ébauches et recueilli des restes, c'était son code à lui de la « raison pratique ». Il faut les lire. Un inventaire en a été dressé par les soins de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, incomplet sans doute, puisqu'il remonte à l'année io,o3, mais les lignes principales y sont tracées déjà 1. Brunetière les a depuis creusées davantage, mais n'en a pas modifié la direction. J'y renvoie le lecteur.
Et mieux encore aux discours eux-mêmes. Ils étaient, au dire de M. de Vogué, la partie de son œuvre qu'il préférait, Et nous aussi. Il les multiplia à la fin de sa vie, jusqu'au moment où, la voix lui manquant, il fut contraint d'y renoncer. Sa consola-
i. Voir l'Introduction à l'Action sociale du christianisme. Besançon, imprimerie Bossane.
tion, ce fut de retourner alors aux belles-lettres, après des fugues qu'il ne considérait pas comme des infidélités, mais comme, au contraire, des preuves d'amour plus profond, car il méprisait la littérature qui s'arrête avant la philosophie, qui ne rencontre pas la morale. Là surtout se révèle son tempérament d'apôtre qui double son talent d'orateur. Orateur, il l'était à un degré merveilleux. De Bonald, en le voyant, n'eût pas regretté sa définition de l'homme : une intelligence servie par des organes. « Petit, mince, dit M. Bellesort, presque chétif, mais nerveux, extrêmement soigné dans sa mise, toujours tiré à quatre épingles, sa figure maigre et fine, restée si longtemps jeune, avait je ne sais quoi d'impérieux et de dédaigneux, sous la moustache courte et drue et dans la commissure des lèvres. Son regard était aigu derrière les verres d'un lorgnon qu'il ne quittait jamais. Il marchait d'un pas ferme et bref. Rien n'était raide en lui, mais tout était ardent et comme prêt au bond. De ce corps frêle qui ne sera, dans les dernières années, que l'enveloppe transparente d'une volonté tendue, sortait une voix admirablement timbrée, grave et claire et même claironnante, capable de remplir une cathédrale. Partout où il entrait, un souffle de vie brûlante pénétrait avec lui. » La verve, cette qualité d'éclat, d'abondance, qui d'ordinaire porte sur le mot, qu'elle rend savoureux et pittoresque, revêtait chez lui une forme spéciale : elle était le mouvement — et combien rapide ! — de la pensée en
marche. Incomparable logicien, il obtenait, par l'agencement heureux des idées, les effets d'émotion que d'autres obtiennent par l'expression passionnée des sentiments. Cette éloquence, pour s'adresser au cerveau, n'était pas moins entraînante que celle qui vise à remuer le cœur. 11 était passé maître à circonscrire un sujet. Il comptait ses pas avec affectation. Loin de dissimuler sous des transitions habiles, servant de voiles, les articulations du discours, il tenait — et d'aucuns le lui ont reproché comme une manie — à ce qu'elles fussent aussi en relief que possible. Par ses divisions si nettes, par son insistance à souligner les passages essentiels, par les surcharges voulues de qui, de que, d'incidentes, que pour éviter à la pensée un morcellement nuisible, il imposait à sa phrase, sans l'alourdir, — et c'est miracle ! — par son style lumineux, appuyé, qui rayonne et qui grave, il atteignait à une précision absolue. Il était à la fois puissant et subtil, également apte à manier le paradoxe et le lieu commun. Il avait une façon amusante et brusque d'acculer ses contradicteurs sur le point précis où il voulait que la discussion portât! Pas d'échappatoire avec lui ! Pas d'issue, pas de fissure par où se faufiler. Il fallait s'en tenir à la question posée, la discuter, tant et plus, mais non la déplacer.
Avec cela, il se donnait tout entier quand il parlait; il mettait en branle toutes ses facultés. « Chacun de ses discours, remarque M. d'Haussonville, était un acte et un effort, et il suffisait de s'entrete-
nir quelques instants avec lui, à l'issue d'une de ses conférences, au moment où on le trouvait encore vibrant mais épuisé, pour mesurer combien l'effort avait été grand. »
Et enfin, puisque discours de combat il y a, comment ne pas faire ressortir qu'il était « combatif » avec emportement, avec allégresse? Comme le dit excellemment M. Bellesort, il « était toujours prêt au bond ». Mais rien ne le faisait bondir comme le coup de fouet de la contradiction. Il avait alors à sa disposition une arme terrible, l'ironie ! une ironie pesante, hautaine, mordante, qui ne se contente pas d'égratigner mais emporte le morceau. L'un de ses anciens élèves à l'École normale raconte à ce sujet, dans le Gaulois du 6 novembre 1911. le trait suivant : « Un jour nous eûmes un singulier spectacle. Chacun de nous à son tour devait faire une leçon. Tout le monde sait que l'école normale avait été un des principaux foyers du dreyfusisme. Brunetière, qui s'était déclaré « incompétent », avait excité la colère des intellectuels. Un de nos camarades prit sur lui de lui faire sentir le mépris de la «jeunesse consciente ». Je ne sais de quoi il parlait : il fit la conférence la plus impertinente. Pendant trois quarts d'heure, il eut l'air de faire la leçon à Brunetière. Alors on vit paraître le Brunetière des combats. Ce fut vraiment curieux. A la lutte on le voyait se dilater. Ce petit homme chétif paraissait doublé de volume. 11 jubilait de froide rage. Quand ce fut son tour de parler, tranquillement, posé-
ment, il se mit à démolir, à déchiqueter pièce à pièce, à réduire en petits morceaux, en poussière, en charpie, l'imprudent. Ah ! ce ne fut pas long. Au bout de cinq minutes, il n'en restait plus rien. »
Il était servi dans ces cas-là, et toutes les fois d'ailleurs qu'il parlait en public, ou même à un petit groupe d'amis, par une faconde extraordinaire. Cela lui fut avantageux d'être né à Toulon. Il avait habitué sa pensée à épouser la forme du discours, ou plutôt c'est elle qui spontanément jaillissait éloquente. Qu'il écrivît un article, ou un volume (tel son étonnant manuel de l'histoire de la littérature française), ou seulement un bout de billet, un fragment de lettre improvisé, on y reconnaissait la marque de l'orateur, « Sa conversation, dit le rédacteur du Gaulois déjà cité, était presque toujours un monologue. A propos de n'importe quoi, il se mettait à improviser. C'est alors qu'il se livrait davantage. Il s'amusait lui-même de sa parole et de sa verve, s'exprimant avec force gestes, à grand renfort de périodes, outrant sa manière, essayant sur le premier venu ses idées et ses raisonnements, et comme s'exerçant à vide pour une occasion possible. Le plus mince public lui était bon pour cette gymnastique. Il se lançait a plaisir dans des phrases inextricables de syntaxe, pour la joie de s'y retrouver et de retomber sur ses pieds. C'étaient ses « gammes », sa manière de se dégourdir ou de s'entretenir les doigts. » Voilà qui n'est, je l'avoue, qu'à moitié rassurant! Le causeur doué de trop de
«bagout » passe à bon droit pour un fléau public. Je plainsles malheureux qui se laissent accaparer par lui, car de lui échapper, nul espoir. Ils n'ont plus qu'à ployer le dos sous l'averse ! Mais ce flux de paroles, s'il s'agit de Brunetière, ce n'est pas « un déluge de mots sur un désert d'idées. » N'y voyez que la nécessité, pour la plénitude, de s'épancher, pour le trop-plein de déborder. Nous qui suons sang et eau, pour que péniblement nos idées suintent une à une à travers notre effort, admirons Moïse qui d'un coup de baguette fait surgir du roc l'impétueux torrent. V. Hugo, lui aussi, quand il se sentait en verve, n'hésitait pas à composer trois ou quatre cents vers par matinée, histoire de se faire la main et de s'entraîner pour les performances futures. Magnifique gaspillage ! et heureux les hommes qui peuvent ainsi dépenser sans compter et produire en se jouant ! Ceci étant toutefois observé que Brunetière n'ignorait pas le mot de Mirabeau : « La facilité est le plus beau don de la nature, kla condition qu on nen use jamais. » Et dans ses discours, plus que la richesse du vocabulaire et les complications savantes de la phrase, il faut louer l'ordonnance impeccable, la fermeté de la pensée, l'ampleur de l'information allant de pair avec l'érudition précise — toutes qualités qui ne s'improvisent pas.
Tant de talent aurait dû, semble-t-il, lui ouvrir les portes de la Sorbonne et du Collège de France. Mais ces portes-là ne s'ouvrent guère à qui ne sait pas montrer patte blanche. Et bien que le pro-
gramme démocratique comporte, entre autres articles, l'accès facile aux postes les plus élevés de tous ceux qu'y porte leur mérite, on voit assez qu'en réalité, une certaine démocratie, partout où elle opère, fait office de niveleuse, et accueille bien plus volontiers la médiocrité que le génie. Son geste préféré, c'est celui de Tarquin. L'égalité qu'elle rêve répugne aux sommets. Les « caractères » lui font peur : elle a l'horreur instinctive de toute supériorité.
Bref, repoussé des chaires officielles pour cause d'hétérodoxie, Brunetière ne dut qu'à l'intelligente initiative d'un ami, M. Doumic, cette joie suprême d'avoir encore, avant de mourir, un public ! Mais quel public ! Le Tout-Paris des grands jours î un brillant rendez-vous des célébrités contemporaines les plus en vue : la salle de géographie devenue comme une annexe de l'Institut, tant on y remarquait de ces « messieurs » des cinq Académies. Ils venaient là, sans doute attirés par le renom du conférencier, et pour protester contre l'injuste ostracisme dont il avait été frappé, mais aussi — hélas ! on le savait bien ! — pour jouir une dernière fois des restes « d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Car d'ores et déjà Brunetière était frappé à mort. Sa phrase d'ouverture est restée célèbre : • Le silence, Messieurs, est la plus grande des persécutions. » Le silence, en effet, lui avait été imposé par le gouvernement. Mais celui-là ne compte pas : on le rompt. Au xxe siècle, une parole comme celle
de Brunetière n'a pas de peine, ici ou là, à se faire entendre : le plus énorme retentissement lui est assuré toujours, Mais la maladie ! contre elle nous ne sommes pas de force. Une laryngite, d origine tuberculeuse, devait lui briser la voix, ce merveilleux instrument de ses succès, et Ton peut dire aussi de son bonheur. Quand il se sentit frappé là, à la gorge, la joie de parler lui étant enlevée, du même coup s'enfuit la joie de vivre. « Père, dit-il un jour au P. Dagnaud, quand vous apprendrez que je ne puis plus conférencier, sachez bien que ce sera ma fin. » Deux ans de suite pourtant, à force d'énergie et d'efforts pathétiques, il tint bon. Mais il ne put aller jusqu'au bout de son projet qui était d'achever sur l'encyclopédie un vaste ouvrage dont il amassait les matériaux depuis longtemps et qui promettait d'être un chef-d'œuvre , son chef-d'œuvre sans doute !
Quel beau sujet pour lui ! L'âge philosophique, comme dit M. Hanotaux, en travail de réaction contre l'âge classique, une merveilleuse équipe de démolisseurs avec cet étourdissant chef de chantier, Denis Diderot : les influences les plus diverses, et parfois les plus contradictoires, présidant à la naissance d'un monde nouveau : le déisme et le matérialisme conspirant ensemble contre le christianisme : Voltaire se dressant contre Bossuet ; une singulière effervescence d'idées et, malgré cela, une philosophie à courte vue : un empirisme étroit qui confond l'irrationnel avec le déraisonnable, ce qui
dépasse la raison avec ce qui la contredit : la construction, au jour le jour, à travers mille vicissitudes, de « la plus formidable machine de guerre que 1 on ait dressée contre la Tradition ».
Et quel émouvant spectacle ! Il ne faut rien dramatiser, mais qui n'aperçoit la beauté de ce geste suprême? Qui n'est touché de constater que jusqu'au bout Brunetière, émacié, amaigri, se raidissant déjà contre la mort, a poursuivi sa tâche bienfaisante, — employous un mot plus auguste, sa mission ! — de défenseur de l'idéal français et de l'ordre chrétien, et qu'il a consacré ses forces défaillantes à les revendiquer tous deux, à les maintenir contre l'une des principales altérations qui les aient menacés à travers les âges !
Il n'était pas le premier, du reste, à mettre une sourdine aux admirations trop bruyantes dont l'Encyclopédie, préface de la Révolution, resta longtemps l'objet. 11 y a quelque vingt ans, dans un petit livre sur le xvme siècle, qui mit le feu aux poudres, M. Emile Faguet, le plus libre des esprits de ce temps, n'avait pas craint de formuler ce jugement, qu'il semble bien que de plus en plus nous soyons en train de ratifier : « Le xvme siècle littéraire, qui s'est trouvé si à l'aise dans les grands sujets et qui les a traités si légèrement, n'a été ni chrétien, ni français. Ses philosophes sont intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils ne compteront plus pour
rien, je crois, dans l'histoire de la philosophie. Le xviii6 siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc et s'offusquera et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands siècles dont il est précédé et suivi. » Ce n'est pas Brunetière qui se serait inscrit en faux contre cet « éreintemeut » et les griefs que M. Faguet formule contre le xvnr3 siècle en général, il se faisait fort d'en prouver la justesse à propos de l'Encyclopédie en particulier. Et à le comprendre à fond, son travail eût été, selon la remarque de M. Giraud, « l'illustration par l'histoire d'une véritable psychologie de l'incroyance. » Est-il besoin d'insinuer que le voltairianisme s'y fût trouvé en fort vilaine posture, si tant est que la mode est passée des négations insolentes et puériles, de l'ironie au vitriol, des déclamations grandiloquentes sur la toute-puissance de la raison et de tout cet attirail d'irréligion dont l'archaïsme aujourd'hui fait sourire ! Nous avons une autre manière d'étudier le sentiment religieux. Encore qu'il s'en faille de beaucoup qu'elle soit toujours orthodoxe en ses conclusions, on ne peut pas dénier à la nouvelle méthode infiniment plus de pénétration, de doigté, de largeur, et il n'est que justice de préférer ses multiples procédés d'investigation aux brutales fins de non-recevoir qui avaient la prétention de s'imposer autrefois.
Derniers moments de Brnnetière. — Ses sentiments chrétiens. — Récit d'an témoin. — conclusion.
Tout ce que nous avons relaté jusqu'ici vaut déjà à Brunetière une place de choix parmi les défenseurs de l'Eglise. Mais il ne se contenta pas de lui prêter l'appui de son nom, de son autorité, de son talent, il fit mieux, il sut vivre et mourir en chrétien. C'est ce dernier point qu'il me reste à toucher d'un mot. J'ai conscience de répondre par là à beaucoup d'interrogations secrètes, et peut-être méfiantes. Car il se rencontre des personnes à la foi robuste, mais simpliste, qui ne mesurent qu'à la fréquence de ses pratiques religieuses la sincérité d'un converti. Elles ne veulent à aucun prix démordre de cette unique question en laquelle elles estiment que se résume tout le débat, le reste n'étant tenu que pour du verbiage superflu : oui ou non, s'est-il confessé, oui ou non, a-t-il communié? Soit, je vais les satisfaire. Ce que je dirai des dispositions de Brunetière à cet égard est rigoureusement exact, car je le tire de notes pieusement conservées par le P. Dagnaud, et contrôlées, pour plus de sûreté, par M. le curé de Notre-Dame des Champs, pasteur et ami de Brunetière, à Paris. Tous deux ont assisté aux derniers moments de l'illustre écri-
vain. Ce sont des témoins oculaires dont le témoignage est irrécusable. Je me bornerai à quelques détails significatifs ; le lecteur sentira qu'il serait indiscret d'insister outre mesure. Le fameux mur de la vie privée, c'est devant ces affaires de conscience qu'il se dresse le plus haut et le plus inviolable. Mais il sera réconfortant pour tous les croyants de savoir de bonne source que, sur le point de partir pour le grand voyage, Brunetière a gravement songé, comme tous les chrétiens depuis des siècles, à ses préparatifs de départ, et que la brusque intervention d'une mort, imprévue à force d'être soudaine, les a seule empêchés de tout à fait aboutir.
L'accusera-t-on pour cela de négligence, et d'avoir différé trop longtemps ? Dieu ! que je n'aime point ces réquisitoires impitoyables ! Habitués dès l'enfance à la confession et à la communion fréquentes, ces gestes qui nous sont devenus familiers et comme naturels, sait-on combien ils inspirent de scrupules, d'appréhension à des hommes qui ne les ont jamais faits, ou qui, à certains moments de leur vie, les ont jugés surannés, dénués de sens, en vaine conformité avec une croyance qu'ils ne partagent pas!
Autre chose est un retour comme celui de Coppée. Quand le cœur seul est en cause, il se peut à la rigueur (bien que souvent le contraire arrive) que sous la cendre de la passion éteinte et le souffle brûlant de la douleur, la foi se retrouve intacte,
conservée dans un état extraordinaire de fraîcheur, et prête à se plier de nouveau avec une vive spontanéité aux anciennes pratiques. Le sentiment opère de ces miracles. Quand il inspire Faction, il a le secret de la rendre aimable. Et le délicieux poète des Humbles nous a donné l'attendrissant spectacle d'un vieillard qui, l'orage passé, croit comme l'enfant de chœur que peut-être il fut jadis, simplement, sans arrière-pensée.
Mais le cas de Brunetière est très différent. Cet homme fut, ne l'oublions pas, un matérialiste convaincu l. Longtemps, il se crut de taille à résoudre le problème de la destinée humaine en dehors des données de la religion. Ce n'est que peu à peu qu'il se tourna vers la conviction opposée, d'un mouvement très lent, calculé et, à tout prendre, pénible ! Et donc, il est évident que Dieu exige le don de soi total et sans repentance, que l'idéal c'est que la grâce se déploie sans obstacle dans une âme, que la révélation pour tous indistinctement reste la même, que les articles du Credo font bloc, ne supportant ni corrections, ni mutilations, et qu'enfin les pratiques religieuses et la réception des sacrements obligent avec la même force tous les chrétiens, qu'ils fassent partie de la masse qui se laisse conduire ou de l'élite intellectuelle qui dirige. Mais en regard des exigences divines, il importe de souligner parfois les difficultés de la correspondance humaine, et pour ce qui est de
i. Voir p. 10.
Brunetière, on ne peut songer sans émotion à quel travail de perpétuelles revisions, de discussions avec soi-même, de reprises incessantes sur ses anciennes doctrines, la condamné la conquête laborieuse de la foi, sa raison récalcitrante , armée des méthodes les plus rigoureuses, se mettant en travers tant qu'elle pouvait et ne se rendant qu'à bout de force et à bout d'arguments î
Car Brunetière a toujours été, comme l'ou dit vulgairement, tout d'une pièce. La réaction actuelle contre l'intellectualisme, à laquelle il a contribué pour une large part, il ne Ta jamais poussée à des exagérations regrettables. Il n'a pas scindé la vérité en deux, l'une qui rayonne dans le domaine théorique, l'autre que nous façonnons à nos usages pratiques. Qu'on ne taxe pas de puérilité cette remarque î Le modernisme nous a habitués à des dédoublements si déconcertants î Combien, à force de séparer la science de la foi, en sont arrivés — nonobstant une contradiction foncière qui déroute les intellects vulgaires ! — à rejeter comme savants ce qu'ils acceptent comme croyants. C'est à qui de nos jours s'ingéniera à réaliser l'identité des contraires chère à Hegel. Aussi est-ce à peine s'il détient le record de Vétrangeté, ce penseur original, qui s'intitule, au grand ébahissement des philistins, athée catholique! Et l'expression est juste, s'il retient de l'Église son organisation politique, certaines vérités d'ordre social , les multiples influences que depuis longtemps elle a exercées sur l'âme
française, tout en niant son origine et sa mission divines.
Brunetière répugna toujours à ces sortes de subtilités. Il fut l'ennemi-né de l'équivoque et des demimesures. On commettrait une grave injustice à ne lui accorder une place que dans le groupe de nos amis du dehors, dont le sectarisme imbécile des politiciens au pouvoir nous incite à goûter davantage la sympathie précieuse, et l'aide effective qu'ils nous prêtent au besoin. Il ne vécut pas seulement en marge du catholicisme, comme, par exemple, cet écrivain charmant et subtil qui s'attendrit sur notre religion et la caresse d'une plume légère, la plus attique assurément que nous connaissions, — si j'en excepte celle de M. A. France, mais qui, elle, se trempe dans une encre plus noire ! — ou encore cet autre, philosophe doublé d'un artiste, qui, à force de creuser le moi, en a découvert les assises chrétiennes, lentement formées par les ancêtres, à tel point que nous espérons tous qu'il sera converti un jour par « nosseigneurs les morts », comme il les appelle en un magnifique et très émouvant langage; ou enfin, ce réformateur religieux, Pusey, que l'on surnomma le « portier du catholicisme », tant il introduisit d'étrangers dans le sanctuaire, sans se décider lui-même à franchir le seuil de l'Eglise. Brunetière alla plus loin. Il fut chrétien non seulement en tant que sociologue, mais en tant qu'homme privé. Si la religion lui apparut d'abord sous les traits d'une bienfaitrice de la société, il se
rendit compte que. dépositaire de la vérité intégrale, elle devait aussi discipliner la vie intérieure de l'individu, et lier à la fois à ses dogmes et à sa morale l'esprit et le cœur.
A ce propos, une légende a couru sur son compte, qu'il est bon d'exécuter en passant. Des amis, qui l'approchaient d'assez près, et qui n'aimaient pas, parait-il, que l'on criât trop tôt, ni trop fort, à la conversion, ont prétendu que d'être passé par le matérialisme, il lui était resté une défiance instinctive à l'égard de la prière, qu'il se refusait à la comprendre et, par conséquent, à en user. Accusation fort grave, il va sans dire, si elle était fondée. Car enfin, tout le christianisme est là, dans cette intimité de l'homme avec Dieu. Et Tertullien n'a pas exagéré le rôle de la prière quand il l'a dénommée la « respiration de l'àme chrétienne ». Aussi est-ce avec joie que nous reproduisons textuellement cet aveu qu'il confia, en 1900. au P. Dagnaud, dans l'intimité. C'était au premier de l'an. Le Père lui offrait ses meilleurs vœux. EtBrunetière qui, à cette époque, n'avait pas encore pleinement adhéré au catholicisme, sentant bien que ce que la nouvelle année pouvait lui apporter de plus heureux, c'était une foi plus sûre d'elle-même, prononça ces paroles significatives : « Mon cher Père, je suis arrivé à cette conclusion que la foi est une grâce; rien ne saurait donc mètre plus agréable que le souvenir que vous voudrez bien avoir de moi au saint sacrifice de la messe ». De telles dis-
positions ne pouvaient évidemment que s'accroître au fur et à mesure que son âme s'ouvrait plus large à l'action de la grâce.
D'autant que cette action, il fit tout pour la seconder. Si jamais quelqu'un dut bénéficier de la promesse exprimée par le proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera », c'est bien lui ! Qui dira le nombre d'heures qu'il a consacrées à l'étude attentive de la religion ? Et il ne se contentait pas des traités de vulgarisation. Il allait aux ouvrages de première main. La Somme de saint Thomas lui était familière ; il vivait dans le commerce assidu des théologiens les plus cotés. Quiconque entrait à l'improviste dans son cabinet de travail avait toutes chances de le trouver aux prises avec un Père de l'Eglise, un recueil d'actes conciliaires, un essai d'apologétique. Il ne lisait que la plume à la main : il ne sut jamais respecter une marge.
Admirable effort d'une âme toujours en quête de la vérité chrétienne ! Est-il exagéré d'affirmer qu'il en mourut? Sur la fin de sa vie, alors qu'il était exténué déjà, et que les médecins lui interdisaient sous peine de mort le surmenage intellectuel, il ne put se résigner à travailler moins. A défaut de santé, une volonté de fer le soutenait encore. « Car, dit M. Faguet, c'était un homme qui avait sur lui-même la puissance de volonté la plus extraordinaire que je connaisse, se forçant toujours à faire la chose la plus difficile, dans son métier visant la chose la plus difficile, la chose qui lui coûtait le plus. C'était un des
héros de la volonté, c'était un des hommes qui disent : « Je ne vaux qu'en tant que je veux ». et qui, pleins d'amour-propre et d'un bel orgueil, n'abandonnent jamais cette gageure et veulent toujours la gagner ! »
Du reste, eût-il voulu se reposer que lui-même s'en reconnaissait incapable. Même en villégiature, même au bord de la mer, en dépit de la captivante chanson des flots, son cerveau s'affirmait inapte à la distraction bienfaisante. Il était harcelé par l'Idée, comme Oreste par les Furies.
Le P. Dagnaud étant allé le voir, au mois d'août 1899, à Dinard, sa plage préférée, le surprit en train de compulser les travaux du concile du Vatican, et comme il lui exprimait son étonnement qu'une étude si austère le retint, en pleines vacances, au milieu des mille attractions vantées dune ville d'eau très courue, Brunetière lui répondit avec une douloureuse inquiétude : « Que voulez- vous, mon Père, je ne sais pas, je ne puis pas me reposer. Où que je sois, jusque sur la plage, l'idée me poursuit sans relâche, et mon travail se continue dans mon esprit, sans qu'il me soit possible de m'en distraire. »
Tel il resta jusqu'au bout, travailleur acharné, « intellectuel » impénitent. On conçoit aisément que sa foi elle-même s'en ressente. Elle fut laborieuse, tendue, volontiers batailleuse. Mais elle n'eut rien de mystique. Toujours sur ses gardes et comme campée dans une attitude combative , l'œil aux
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aguets, le sourcil froncé, elle interrogea du regard l'horizon pour y découvrir l'ennemi, mais elle ne connut guère la familiarité confiante avec Dieu, les suaves épanchements de la dévotion, cette douceur, cet abandon de tout l'être qui caractérise, par exemple, la piété d'un saint François de Sales. Gela lui donne un air sévère, ou tout au moins l'air sérieux de quelqu'un qui veille.
Quelle ait veillé jusqu'à la dernière heure, j'en prends à témoin cet émouvant récit que fait le P. Dagnaud des suprêmes confidences qu'il reçut de son illustre ami :
« ....Un jour, l'archevêque de Besançon, qui revenait de Paris, et avait pu voir M. Brunetière, me prie de me rendre en hâte auprès du malade désireux de recevoir ma visite. C'était le 6 décembre 1906. Aussitôt je pars, et le vendredi 7 au matin, j'étais introduit près de M. Brunetière et passai auprès de lui trente-cinq minutes. Il était assis dans son fauteuil devant son bureau, comme j'avais coutume de le voir , un livre récent à la main : le Journal d'une exilée. Sa figure me parut au premier abord changée, mais pas au point que j'aurais cru : si bien qu'en le quittant j'emportais, en dépit du diagnostic du médecin, l'impression qu'il vivrait encore des mois. Sa voix seule était bien altérée : je m'approchai de lui aussi près que possible et nous causâmes. Voici textuellement les propos essentiels échangés entre nous. Après les paroles d'amitié et l'assurance donnée que je souffrais avec
lui de cet état de souffrance et de cette épreuve douloureuse...., je lui dis : « Causons, si vous le voulez bien, des choses qui intéressent votre âme et votre éternité. Je suis sur que votre esprit s'élève
sans effort jusque-là Vous avez à beaucoup d'à-
mes ouvert le chemin de la vérité ; vous avez fortifié bien des chrétiens et bien des prêtres dans leur foi. Les uns et les autres, nous n'avons qu'une ambition} c'est que vous soyez vous-même tout au Dieu et à la foi que votre apostolat a si bien servis. — Mon Père, c'est là tout mon désir! Je peux recevoir tous les sacrements de VEglise, et m'y préparer sérieusement : j'ai déjà songé à ma confession. La foi catholique ! Elle a fourni à mon intelligence toutes les jouissances et toutes les satisfactions qu'elle pouvait rêver ; je dois avouer, par contre, qu elle n'a point donné à mon cœur toutes les douceurs et les consolations qu'il osait espérer. » — Je suivais avec soin toutes les paroles du malade. Ce dernier aveu pouvait avoir plusieurs sens, et il serait aisé de commenter cet état d'âme qui n'est pas spécial à Brunetière parmi les âmes vraiment chrétiennes. Je ne voulus comprendre dans ces mots que l'expression de l'amertume immense que lui avaient causée tant de catholiques qui avaient pris à tâche de dénaturer ses actes et ses intentions et l'avaient, au cours de ces derniers mois, accablé d'injures I ; aussi, j'ajoutai :
i. On sait que Brunetière avait signé et peut-être même inspiré la fameuse lettre des « Cardinaux verts » au pape Pie X. Nombre de catholiques, sévères à ce qu'ils considéraient comme une illu-
« Cela ne doit point vous abattre ; c'est un caractère de ressemblance plus parfaite avec le maître qui n'a jamais reçu que l'ingratitude en échange de ses bienfaits : c'est une raison de plus pour vous attacher uniquement à Lui. — Je le veux de tout cœur, me répondit-il, j'ai déjà vu mon curé, je le reverrai lorsque je serai bien préparé. — Je verrai M. le curé dans la journée, voulez-vous me permettre de lui porter de vos nouvelles? — Bien volontiers, mon Père. » — Je l'assurai de mon souvenir constant et de mes prières, et je quittai mon ami avec l'impression, je le répète, qu'il vivrait encore quelque temps.
On sait comment, de la façon la plus imprévue, il mourut le dimanche matin 9 décembre, en présence de M. le curé de Notre-Dame des Champs, qui, accouru à son chevet, à la hâte, lui donna, comme à un mourant, les derniers sacrements.
La veille au soir, Brunetière lui avait dit : Venez donc me voir vers trois heures, c'est le moment où je cause le plus aisément, et je vous ferai ma confession. — Et dans la nuit de samedi à dimanche, comme il ne dormait pas, et qu'une personne de son entourage, anxieuse, l'interrogeait, il répondit :
sion dangereuse, lui en tinrent violemment rigueur, et ne lui épargnèrent ni les railleries, ni les leçons hautaines, ni les allusions blessantes, comme si cet homme n'était pas la sincérité même, et comme si son œuvre d'apologiste ne commandait pas à tous, malgré d'importantes réserves, la plus respectueuse reconnaissance. (Lire plus loin la dernière page de la conférence de Denys Cochin.)
« Ne vous inquiétez pas, je prépare ma confession. » ....Ainsi mourut Ferdinand Brunetière, qui fut la droiture même, l'ami désintéressé de la vérité, son défenseur intrépide et le type, à nos yeux le plus accompli, de l'homme « de bonne volonté ».
J'ai fini. Au cours de ces pages, il m'est arrivé parfois d effleurer des questions graves: je n'ai fait que les effleurer. Je dois m'en excuser maintenant auprès des lecteurs exigeants qu'aurait déçus ce perpétuel parti pris de rester sur le bord. C'est qu'aussi bien — ne forçons point notre talent — l'idée ne m'est jamais venue de juger, au sens plein du mot, l'œuvre de Brunetière. Assez d'autres s'y sont appliqués avant moi, qui étaient qualifiés — ils l'ont bien montré — pour cette noble tâche. Qu'il me suffise de citer MM. Faguet, Giraud, Bellesort, que j'ai si souvent consultés ! Mon rôle fut plus modeste. J'ai voulu seulement lier une gerbe de souvenirs. Je l'offre, non pas aux historiens de Brunetière — encore que çà et là des détails inédits puissent leur servir — mais à ses amis, à ceux en particulier qui ont recueilli à Besançon ses aveux de croyant, et plus spécialement encore aux jeunes gens de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, à qui l'on ne saurait proposer de meilleur modèle que le plus illustre de leurs anciens présidents d'honneur.
Erection d'an monument à Brunetière. — Discours de M. d'Haussonville, de M. Francis charmes et de m. Joseph Bédier.
La liste est déjà longue des articles et des études — en attendant les gros volumes — publiés sur Ferdinand Brunetière. Peu de nos contemporains ont à ce point tenté la critique. Comme, dans les pages qui précèdent, nous nous sommes surtout occupés de « l'homme », les trois discours — où il revit tout entier — que nous publions ci-après, forment le prolongement naturel de notre travail. Ils ont été prononcés, le 6 novembre 191 1, au cimetière Montparnasse, sur la tombe de l'illustre écrivain. Ce jour-là, on inaugurait son buste, œuvre du sculpteur Allouard, et qui reproduit avec fidélité « son masque si expressif, le pli d'ironie au coin des lèvres, les yeux perçants derrière le lorgnon ».
S'il n'avait tenu qu'aux membres du Comité pour l'érection de ce monument, il est à croire que l'incomparable professeur eût trouvé sa place au Quartier latin, plutôt qu'au champ des morts. N'importe. Il est assez assuré de demeurer dans le souvenir de ceux qui l'ont connu et de tous ceux qui s'intéressent aux questions qu'il a si fortement marquées de son empreinte, pour pouvoir sans dommage subir l'épreuve de cette espèce d'exil, loin de la circulation
parisienne. Ses amis sauront bien l'y trouver pour lui demander à nouveau ces leçons d'énergie, de désintéressement, d'élévation morale qu'il a durant sa vie dispensées sans compter. Et ils seront reconnaissants à M. le comte d'Haussonville, son confrère à l'Académie, à M. Francis Charmes, son collègue à la rédaction de la Revue des Deux Mondes, à M. Joseph Bedier, de l'Institut, son ancien élève de l'Ecole normale, d'avoir tracé, du maître disparu, des portraits émus et si ressemblants.
Discours de M. le Comte d'Haussonville
Membre de l'Académie française
Ferdinand Brunetière! A ceux qui ont conçu le projet de lui préparer cette tombe, il a semblé qu'il suffisait de graver son nom sur la stèle et que point n'était besoin d'inscrire à la suite des titres dont la mort elle-même démontre la vanité, quand la renommée n'est pas supérieure aux titres. Qu'importe, en effet, qu'il ait été maître de conférences à l'Ecole normale et membre de l'Académie française ; qu'importe même qu'il ait laissé une œuvre considérable où il n'est pas une des questions ayant préoccupé notre temps qui n'ait été traitée par lui, et encore qu'il ait manié la parole à l'égal des plus éloquents, si ceux dont les souscriptions
ont permis d'ériger ce monument ont entendu honorer moins l'écrivain et l'orateur que l'homme lui-même et rendre hommage moins à une œuvre qu'à une vie ?
Ce que fut cette vie, combien à ses débuts difficile et modeste, combien toujours fière et désintéressée, combien jusqu'à la fin laborieuse et remplie, il importe de le dire, non pas seulement à sa louange, mais pour donner courage et confiance à ceux qui, jeunes encore, peuvent comme lui se trouver aux prises avec les rudes batailles de la vie. De ces batailles, Brunetière est sorti victorieux, et si, au bout de quelques années de lutte, il a imposé son nom à l'attention publique, si une lente ascension l'a conduit au premier rang de ceux dont l'opinion compte, dont l'autorité s'impose, qu'entoure l'estime et que recherche la faveur publique, ce n'est pas seulement par un labeur obstiné, par une prodigieuse faculté de travail, par une merveilleuse intelligence des questions les plus diverses, à l'étude desquelles le portait l'incessante curiosité de son esprit, c'est encore et surtout parce qu'il a su mettre une conscience scrupuleuse, un caractère indomptable et un courage indéfectible au service de ce qu'il croyait être la vérité.
La vérité, il s'est acharné à sa poursuite, sans
tenir aucun compte des indulgences ou des caprices de la mode, ni des courants de l'opinion qu'il semblait parfois se complaire à remonter. Dès ses premiers écrits, il cherchait à rétablir la vérité littéraire qui, à ses yeux, se confondait avec le goût, à rencontre d'une école à laquelle il reprochait précisément de la travestir en prétendant la reproduire avec une fausse exactitude, et il la retrouvait dans les modèles de notre littérature classique, où il admirait une peinture plus fidèle des passions humaines que dans les exagérations du naturalisme.
Il la cherchait également dans les théories nouvelles de l'histoire naturelle, et il donnait la preuve de ses rares facultés d'assimilation en s'appliquant à déterminer dans quelle mesure pouvaient s'adapter à l'histoire de la littérature les théories de l'évolution. Il s'adonnait ensuite à la recherche de la vérité philosophique. Il discutait les affirmations d'un système alors triomphant dont il n'adoptait pas les prémisses, mais dont il ne répudiait pas toutes les conclusions, et il s'efforçait de faire, dans la doctrine positiviste, le départ entre les conséquences qu'il fallait rejeter, comme enseignées mal à propos par des disciples infidèles du maître, et celles qu'il fallait au contraire conserver, comme pouvant être utilisées au profit des vérités d'un
autre ordre. Et tout cela au prix de quel travail, de quelles recherches, de quelles lectures, le moindre volume laissé par Brunetière en porte la trace, car perpétuellement il déborde le sujet qu'il traite et jette à droite ou à gauche des coups de sonde dans la profondeur des doctrines dont il ne parle qu'en passant.
Ainsi, d'année en année, s'est affirmée sa maîtrise dans les arts les plus divers et s'est établie son autorité sur un public de plus en plus large et plus attentif aux manifestations sans cesse renouvelées d'une pensée qui commandait l'attention par sa vigueur et le respect par sa sincérité.
Le jour ne pouvait manquer de venir où la recherche de la vérité religieuse l'obséderait. Est-il besoin de rappeler les différentes étapes parcourues par lui sur les chemins de la croyance, marquées chacune par quelque loyale exposition de l'état de sa pensée, dont il était attentif à ne jamais forcer l'expression, soit qu'il exposât le besoin de croire, soit qu'il en reconnût, au contraire, les difficultés. Il a donné ainsi pendant plusieurs années le spectacle d'une admirable bonne foi dans cette recherche où, disait-il lui-même, « c'est une question de franchise et de dignité personnelle de ne pas s'avancer au delà de ce qu'on pense actuellement. » Mais il
avançait cependant pas à pas dans cette voie qui devait le conduire jusqu'au « seuil du temple », et si la pudeur des confidences intimes ne lui a sans doute pas permis de révéler le moment précis où il en a franchi le seuil, cependant nous savons que sa pensée dernière a été fidèlement traduite lorsque sur son lit de mort, entre ses mains jointes, a été placé un crucifix *.
Dans l'existence de Brunetière, il y a eu cependant quelque chose qui ne s'impose pas à un moindre respect que cette ardeur et cette loyauté dans la recherche de la vérité sous toutes ses faces, c'est la conscience qu'il apportait dans l'accomplissement de tous les devoirs qu'il avait assumés et le dévouement qu'il mettait au service de toutes les causes qu'il croyait nobles et justes : c'est, comme le disait si bien celui qui aurait dû prendre aujourd'hui la parole à ma place, si une mort prématurée ne nous l'avait également enlevé : « la libéralité dans le don perpétuel de soi-même. » Un mieux placé que moi vous dira tout à l'heure avec quelle assi-
i. Tout ce livre a établi, au contraire, que les confidences et les déclarations de Brunetière nous ont bien révélé le moment où il a franchi le seuil du temple. En 1901, il disait dans une réunion publique : « .... Et de ce jour, je me suis nettement déclaré catholique. » Le crucifix qu'il avait entre les mains sur son lit de mort disait donc les sentiments de foi et les actes de vie chrétienne qui avaient rempli une partie de sa vie.
— i56 — duité minutieuse il se consacrait à la direction du plus important de nos recueils périodiques. Un plus jeune vous dira également avec quelle générosité, dans la chaire occupée par lui à l'École normale, il distribuait à ses élèves les largesses de son érudition. Mais tous nous avons été témoins de ce don perpétuel de lui-même qui allait jusqu'à la prodigalité.
Que quelque idée nouvelle lui parût juste et féconde, qu'il découvrît au contraire dans quelque autre un péril pour l'âme française, aussitôt il descendait dans la lice et, dans le combat pour ou contre, il faisait de préférence usage de cette arme de la parole dont il avait reçu de la nature le don magnifique, mais avec laquelle il ne remuait si profondément les esprits et les cœurs que parce qu'il dépensait dans l'action oratoire toutes les ressources de son organisme nerveux et frêle. Chacun de ses discours était un acte et un effort où il consumait quelque chose de sa substance, et il suffisait de s'entretenir quelques instants avec lui à l'issue d'une de ses conférences, au moment où on le trouvait encore vibrant, mais épuisé, pour mesurer combien l'effort avait été grand.
A cette dépense incessante de lui-même, il se ruinait et il ne pouvait l'ignorer. Lorsque la main du mal implacable sous lequel il devait succom-
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ber le toucha pour la première fois, il ne se fit point d'illusion, mais il ne voulut pas lui céder. Sourd aux objurgations, insensible à la souffrance, il continua le combat au profit de toutes les causes qui lui étaient chères, se refusant à acheter au prix du sacrifice de son activité la prolongation de ses jours. Quand il dut cesser de parler, il continua d'écrire, et la mort seule fît tomber la plume de sa main défaillante. C'est ainsi que, par sa vie et par sa mort, notre ami nous a donné un également noble exemple. Par sa vie, il nous a enseigné le culte désintéressé de la vérité, et, par sa mort, le mépris superbe de la vie.
Il ne faut pas que de tels exemples soient perdus, et il n'aurait pas suffi que son souvenir demeurât toujours vivant dans la mémoire de ceux qui l'ont aimé, mais qui sont destinés à disparaître les uns après les autres. Il convenait encore qu'un hommage public lui fût rendu. C'est l'intention de cet hommage qui nous a réunis aujourd'hui. Ma faible voix a été impuissante à parler de lui comme il le méritait. Mais ce monument, qui est dû à la piété de ses admirateurs et où l'artiste a su le rendre si vivant qu'il semble que nous allons l'entendre encore, s'élève du moins pour traduire nos regrets et pour honorer par un témoignage durable l'un des esprits
les plus vigoureux, l'un des caractères les plus fiers, l'une des natures les plus nobles que notre génération ait connus et dont le modèle puisse être offert aux générations futures.
Discours de M. Francis Charmes
Membre de l'Académie française Directeur de la « Revue des Deux Mondes »
Messieurs,
Je n'aurais eu rien à ajouter aux paroles éloquentes de M. le comte d'Haussonville, et je me serais tu dans le recueillement qui convient aux souvenirs évoqués par lui devant vous, si ce n'était pas un devoir pour moi — et je le remplis de tout cœur — d'apporter à Ferdinand Brunetière l'hommage de la Revue des Deux Mondes. C'est à elle, en effet, qu'à des titres divers il a, pendant plus de trente ans, consacré l'activité de son esprit toujours en travail et aussi, qu'il me soit permis de le dire, de son âme véhémente et passionnée, car il ne savait pas se donner à demi ; il se mettait tout entier dans tout ce qu'il faisait.
C'est par là d'ailleurs qu'il était séduisant, entraînant, convaincant. Tous ceux que la sym-
— io9 — pathie, l'amitié, la reconnaissance ont conduits ici ont connu l'ascendant de sa parole écrite ou parlée — et, qu'elle fût écrite ou parlée, sa parole était toujours la même — ils savent qu'on échappait difficilement à la force prenante qui émanait d'elle et qui, portée à ce degré d'autorité, était vraiment une puissance. Lui-même n'y échappait pas ; il exerçait sur son propre esprit la stricte discipline qu'il imposait aux autres ; il éprouvait le hesoin impérieux d'obéir à quelque chose de supérieur à lui, et ce quelque chose qu'il semblait toujours avoir trouvé, il l'a en réalité cherché toujours, avec une conscience invinciblemeut indépendante, scrupuleuse, inquiète, c'est-à-dire douloureuse et tourmentée. Aussi n'a-t-il trouvé la paix qu'avec une foi nouvelle dans les derniers temps de sa vie, peutêtre même seulement dans la mort. Tel il a été comme critique, et Brunetière a été avant tout un grand critique, tel il a été comme directeur de revue, car il était partout lui-même, et nul homme, en dépit des hésitations de sa pensée, n'a eu une personnalité plus accusée et plus tranchée. On pouvait se demander quelquefois où il vous conduirait ; on était sur du moins que ce serait à un but très élevé, qu'il y marcherait pour son compte avec un désintéressement absolu et que les voies qu'il prendrait pour l'at-
teindre ne seraient jamais vulgaires. Ayant puisé dans l'étude et dans l'admiration du xvne siècle le sens des choses grandes, il s'en est inspiré constamment.
C'est en 1875 qu'il a écrit sur le roman réaliste contemporain son premier article, suivi depuis de tant d'autres. L'article fit sensation. Ce coup d'essai avait été un coup de maître, et François Buloz, grand connaisseur en hommes, discerna tout de suite dans le jeune écrivain les qualités qui devaient en faire un des plus précieux collaborateurs de la Revue. Il l'y attacha bientôt comme secrétaire de la rédaction. Brunetière était de la maison, et, là où il était, il se faisait vite une large place. Sa capacité de travail était presque sans limites. Dans le domaine littéraire il avait tout lu, il s'était tout assimilé, et déjà sa curiosité investigatrice se portait fiévreusement sur d'autres terrains pour y faire d'autres conquêtes. Sa campagne contre le naturalisme, souvent reprise, jamais abandonnée, n'a pas duré moins de douze années : c'est en 1887 qu'il a cru avoir définitivement ruiné l'adversaire et qu'il en a proclamé la « banqueroute ». Mais qu'on ne s'y trompe pas, Brunetière était loin de rejeter en bloc le naturalisme ; il lui reconnaissait au contraire, dans la tradition elle-même, des antécédents recommandables, et il le jugeait propre à
apporter à une littérature appauvrie quelques éléments qui la tonifieraient. Par exemple, il prisait très haut le talent robuste et sain de Maupassant. Du naturalisme, il ne condamnait que la grossièreté voulue, où il voyait, en même temps qu'une affectation insupportable, une marque de stérilité. Après avoir fait la part du mal, qu'assurément il n'amoindrissait pas, il faisait celle du bien. De même pour le symbolisme, auquel il appliqua ensuite l'acuité, la vigueur, la rigueur et, finalement, l'indulgence avisée de sa critique. Ce grand lutteur, qui ne mesurait pas toujours ses coups dans le combat, relevait les blessés sur le champ de bataille, les pansait, les réconfortait, songeait à s'en servir, à les utiliser, comme il disait. Etait-ce par esprit de miséricorde ? Non , Messieurs , c'était par esprit de justice. Brunetière en a toujours été animé, et c'est ce qui donne à sa critique, lorsqu'on en dépouille les formes parfois intransigeantes, un mérite vraiment durable. Au fond, il était bienveillant : il avait plaisir à l'être pour les personnes, et, quand il estimait en avoir trouvé l'occasion, rien ne pouvait l'empêcher de traduire son sentiment, non seulement par une approbation écrite, car il ne se sentait pas quitte à si peu de frais, mais par des actes qui ont été souvent secourables. Il a fait, dans le sens le
plus concret du mot, beaucoup de bien aux jeunes, dont il a été quelquefois le premier à découvrir le talent, alors qu'ils avaient encore besoin d'être encouragés, soutenus, défendus. Je ne prononcerai aucun nom, mais plus d'un vous reviendra à la mémoire, sans parler de ceux qui sont restés un secret entre le bienfaiteur et l'obligé.
J'éprouve de plus en plus, vous le voyez, quelque difficulté à séparer l'homme de son œuvre, tant ils se ressemblent. Cette œuvre si vaste, la Bévue des Deux Mondes l'a recueillie presque entière. Je ne sais en vérité à quoi elle ne s'est pas étendue. Littérature proprement dite, histoire, philosophie, sociologie, religion, jusqu'à la critique dramatique dont il a voulu se charger pendant deux ans et dont il s'est supérieurement acquitté, Ferdinand Brunetière a touché à tout, et il a laissé sur tout sa marque distincte, qui ne s'effacera pas. Parmi tant d'entreprises où il s'est porté avec l'ardeur et l'impétuosité de son âme, quelques-unes sont restées incomplètes. Il préparait, par exemple, sur l'Encyclopédie un grand ouvrage où toute la philosophie du xvme siècle aurait comparu en accusée, et je l'aurais plainte de tomber dans ses mains redoutables. Mais que dis-je? elle y est tombée : nous avons au moins quelques fragments, et des
fragments importants, de cette œuvre critique implacable qui, dans la pensée de Brunetière, devait se compléter par une apologétique religieuse destinée, en ce début du xxe siècle, à être comme une suite, ou plutôt une mise au point de celle que Pascal n'avait pas pu achever dans la seconde moitié du xvn8 siècle et que Chateaubriand avait faite au commencement du xixe. Qu'aurait été cet édifice dont la conception seule est si grande ? Messieurs, je ne saurais le dire. Déjà les amis de Pascal avaient mis en exergue au recueil où ils avaient de leur mieux réuni ses Pensées : Pendent opéra interrupta.
Ferdinand Brunetière ne s'était pas encore attaché à ces grands projets lorsque la direction de la Bévue des Deux Mondes lui a été confiée. Il n'avait pas prévu que cette lourde tâche lui incomberait un jour, mais toute sa vie antérieure l'y avait préparé et on pouvait être sûr qu'il y apporterait sa prodigieuse puissance de labeur, augmentée encore, si la chose avait été possible, par le sentiment de sa responsabilité accrue. Il se mit à la besogne, en effet, avec l'ardeur qu'il mettait à tout, plus soucieux, semble-t-il, de l'étendre que de la restreindre. C'est, en effet, comme directeur de la Revue qu'il joua un rôle prépondérant au Syndicat de la presse périodique, au Congrès international des éditeurs,
enfin au Cercle de la librairie, auquel il donna, en France et dans ses réunions à l'étranger, le précieux concours de son intelligence pratique et de son éloquence. Les représentants de ces institutions ont tenu à ce que leur reconnaissance fût exprimée ici à leur regretté collègue et je lui en apporte en leur nom le touchant témoignage. Mais il fallait voir Brunetière à la Revue même. Pendant treize ans, aucun détail de sa direction n'a été négligé par lui. Il s'y appliquait jour et nuit avec une attention intense, usant ses yeux à lire des manuscrits et à corriger des épreuves, toujours prêt à recevoir ses collaborateurs, à causer avec eux aussi longtemps qu'ils le voulaient, à discuter aussi, car sa conversation prenait volontiers cette forme, et ceux-là seuls, — mais ils sont nombreux, — qui ont participé avec lui à l'œuvre commune savent ce qu'il a semé en eux de germes féconds, à moins qu'il ne les ait aidés à débrouiller et à dégager ce qui était obscurément dans leur propre fonds. Il avait alors l'esprit vraiment généreux, prodigue même ; on pouvait y puiser abondamment, on se retirait toujours pourvu. Sans doute, dans ce jet ininterrompu, où tout était original, saisissant et frappant, il fallait faire un choix, car Brunetière, quand il était en confiance avec son interlocuteur, s'abandonnait à toutes les
audaces, à toutes les fantaisies de sa verve prime-sautière ; mais que d'érudition dépensée ! Que de vues nettement indiquées ! Que de voies largement ouvertes dans ces causeries éloquentes! Et j'ajoute : Que de sentiments délicats qui jaillissaient du plus profond de l'àme! Si le rôle d'un directeur est celui d'excitateur et, comme Socrate le disait de lui-même, d'accoucheur des idées d'autrui, nul. j'ai quelques raisons de le croire, ne l'a mieux rempli que Ferdinand Brunetière, et je n'imagine pas qu'il puisse y être jamais surpassé, ni même de longtemps égalé. Aucun de ceux qui ont entendu ces improvisations qui, par leur aisance et leur abondance, semblaient être chez lui une heureuse fonction de sa nature, n'en perdra jamais le souvenir : tous ceux qui en ont profité en garderont à sa mémoire une inaltérable gratitude, Sans doute, tel qu'il était, il ne fallait pas lui demander de se distinguer de la Bévue des Deux Mondes, de se mettre en dehors d'elle ou de la mettre en dehors de lui. Je vous ai dit de quelles pensées son esprit était obsédé et son âme agitée jusqu'à l'angoisse. Dans le grand combat qu'il livrait, il enrôlait bon gré mal gré sous sa bannière et il mettait en ligne toutes les forces dont il disposait. C'est en vain qu'il aurait voulu faire converger tous les coups sur
lui seul : ils tombent partout dans la bataille ; mais cette bataille, tant étaient fortes sa conviction et sa confiance, il ne doutait pas de la gagner un jour, et la victoire devait alors tout illuminer. Il sentait en lui et nous y sentions une telle puissance de vie, même dans les heures sombres et tragiques des derniers mois, que nous aussi nous voulions espérer. La mort est venue, cruellement prématurée, et la pierre qui est devant nous couvre et presse de tout son poids tant de projets animés d'une si belle vaillance et d'espérances qui ne devaient pas se réaliser.
Je ne crois pas cependant que la mort ait, en toutes choses, le dernier mot, ou, si elle Ta, c'est pour le révéler à ceux qu'elle nous arrache. Cette vérité qu'il a cherchée avec une héroïque ténacité à travers de si dures épreuves, Ferdinand Brunetière l'a aujourd'hui : il jouit du repos que son âme noblement exigeante ne pouvait trouver que dans la certitude. Et nous, Messieurs, continuateurs de son œuvre, émus de sa destinée douloureuse, mais fiers de l'exemple qu'il nous a laissé, au nom de la Revue, à laquelle il a donné le meilleur de lui-même, nous lui adressons respectueusement et affectueusement notre suprême adieu.
Discours de M. Joseph Bédier
Professeur an Collège de France
Messieurs,
En 1886, comme Ferdinand Brunetière avait trente-six ans, M. L. Liard et M. G. Perrot, « sans lui demander ni diplômes ni bouton de cristal, » le nommèrent maître de conférences à lEcole 'normale supérieure. Ce beau titre, aujourd'hui aboli, Brunetière fut fier de le porter, et, durant dix-sept ans, il l'a bien porté. Il convient qu'il en soit loué, au nom de ses anciens élèves. Il se trouve que j'appartiens à la plus ancienne promotion de normaliens qu'il enseigna, et il se trouve encore qu'ayant professé pendant dix ans dans la chaire la plus voisine de la sienne, j'ai connu presque tous ses élèves, qui furent aussi les miens. Le comité m'a donc désigné pour parler en ce jour parce que je suis le plus vieux des élèves de Brunetière, parce que je fus le plus jeune de ses collègues et aussi parce que je l'ai beaucoup aimé.
Non plus que Nisard et non plus que Sainte- Beuve, qui l'ont précédé dans sa chaire, il ne nous appartient pas tout entier. Pourtant, puisque, au jour où il fit sa première leçon à l'Ecole
normale, c'est à peine s'il avait une ou deux fois déjà parlé en public, puisque, dans une de nos petites salles de conférences, c'est nous, quelques très jeunes hommes ardents et rebelles, qu'il a les premiers émus et conquis, nous sommes fiers de lui avoir révélé à lui-même son talent d'orateur, le plus beau de ses dons. Et puisque, généreusement, il a donné à tant d'entre nous l'aide et le conseil, il nous est doux de redire comme il fut bon et qu'à son intelligence nous avons encore préféré son cœur. Et puisque son Manuel de l'histoire de la littérature française, et son Évolution de la critique depuis la Renaissance, et son Histoire de la littérature française classique, et tant d'autres livres, ses plus beaux livres, furent d'abord des cours professés à l'Ecole normale, nous lui sommes reconnaissants d'avoir intimement mêlé sa gloire à la gloire de notre maison.
Il n'a pas seulement ajouté à sa gloire, il a participé à son esprit. Il a dit : « De toutes les libertés, la plus précieuse peut-être est celle de ne pas se faire le complaisant de soi-même et l'esclave de sa propre pensée. » Il a dit encore : « Le dilettantisme n'est qu'un nom plus spécieux dont on masque l'égoïsme intellectuel. » Il a dit encore : « Je ne puis m'associer à ce dédain qu'on affecte parfois pour les idées générales,
même prématurées, même arbitraires, même fausses. Ce sont elles qui font avancer la pensée, comme ce sont les grandes hypothèses qui font avancer la science... Les exclure de la science, c'est en ôter le levain même. Mais les exclure de renseignement, c'est le nier dans sa raison d'être, qui est de transmettre à la génération future, avec la science acquise, les moyens les plus propres à le pousser en avant. » En ces paroles et à ces traits, — goût et souci des idées générales, haine de tout dilettantisme et de tout aristocratisme intellectuel, hardiesse de la pensée à se contrôler elle-même, — vous avez reconnu, Messieurs, Brunetière presque tout entier ; mais n'avez-vous pas reconnu aussi l'esprit même de notre Université, tel qu'il était naguère et tel qu'il est encore, et le meilleur de l'esprit normalien? Et. puisque au précepte Brunetière a toujours ajouté l'exemple, il n'est que juste de reconnaître en lui un très bon universitaire et un normalien qui a honoré sa maison d'adoption.
Mais je cherche, pour les dire auprès de son tombeau, des paroles pieuses, donc vraies, qui le peignent, lui, non pas les autres, qui ne conviennent qu'à lui et que tous ses anciens élèves puissent accepter d'un même cœur. Or, un scrupule risque de m'arrèter. A toute époque, vous
le savez, des préoccupations morales et sociales l'ont hanté, même lorsqu'il traitait de problèmes purement littéraires ; à toute époquey il a pensé que « la critique ne saurait séparer l'art d'avec la vie qui l'inspire, l'enveloppe et le juge, » et il ne dépouillait pas à la porte de sa salle de cours, comme des souquenilles, sa « sociologie » et sa philosophie : elles imprégnaient, au contraire, son enseignement et le dominaient- Par là, à toute époque, ses leçons ont heurté maints de ses élèves, tantôt les protestants et tantôt les catholiques, tantôt et plus tard ceux pour qui la science rationnelle est l'unique maîtresse de la vérité. Dois-je me taire de ces conflits, puisque je voudrais parler au nom de tous ses élèves, ou me borner à y faire quelque allusion vague, rapide et prudente, comme s'il valait mieux pour sa mémoire les dissimuler ? Non, je n'ai pas à les dissimuler ; bien au contraire, s'il est vrai que nous, ses élèves, catholiques, protestants ou rationalistes, nous l'avons aimé, je ne dirai pas malgré ces conflits, mais à cause même de ces conflits, pour leur âpreté et pour leur franchise; s'il est vrai que des dissentiments d'idées, de méthodes, de tendances ne blessent pas des hommes de vingt ans, mais les émeuvent au contraire comme des bienfaits, quand l'homme plus âgé qui parle devant eux
semble participer encore lui-même aux grandes inquiétudes de la vingtième année, et que, dans sa chaire magistrale, il cherche encore, lui aussi, librement, bravement, sa vérité; et s'il est vrai que renseignement de notre maître fut semblable à sa vie, et que sa vie ne fut qu'un long apprentissage du désintéressement de l'esprit.
Rappelez-vous, en effet, Messieurs. De tout temps, Brunetière a cru que les œuvres de l'art et de la pensée ne nous ont pas été données simplement pour en jouir ; qu'au plaisir de les goûter, à la joie de les comprendre, s'ajoute l'obligation de les juger ; et nous ne devons pas les juger au gré de nos impressions personnelles, mais trouver à celles-ci des motifs plus généraux qu'elles-mêmes, des justifications qui les dépassent. Et c'est ainsi que de toute son énergie, à force d'empire sur lui-même et d'effort vers la vérité, il travailla, lui. le plus sensible des hommes, le plus mobile et l'un des plus passionnés, à devenir le plus impartial des critiques. Mais où trouver à nos impressions des justifications qui les dépassent, des causes qui leur soient antérieures, extérieures, supérieures? Dans l'idée de tradition qui, dès les premiers écrits de Brunetière et jusqu'aux derniers, fut le fondement de sa critique et son pilier d'airain. Nous ne vivons nécessairement, disait-il, que de