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l'héritage que nous ont transmis nos morts; tradition et progrès se définissent l'un par l'autre ; « en tout temps, ce qu'il y a de plus vivant dans le présent, c'est peut-être le passé. » En présence de l'œuvre d'un écrivain quelconque, il s'agit donc de savoir ce que nous lui devons, de quelle acquisition durable il a enrichi l'art ou la pensée, le trésor de la tradition. Mais encore, puisque « en aucun temps la tradition n'est tout le passé, mais seulement le peu qui en a survécu, » et le peu qui a mérité d'en survivre, où sont, dans chaque cas particulier, les titres de la tradition ? Et s'il n'est peut-être pas une idée aujourd'hui vivante qui ne plonge ses racines bien loin dans le passé, devons-nous préférer la tradition qui nous vient de Rabelais ou celle qui nous vient de Bossuet? Est-ce Joseph de Maistre qu'il faut sacrifier, ou si c'est Voltaire ?
On ne peut répondre qu'au nom et à la lumière d'une philosophie ou d'une religion. Aussi Brunetière fut-il toujours possédé du désir de choisir entre les systèmes un système et de s'y arrêter. Il s'y essaya plusieurs fois avec des scrupules infinis. Il le savait bien, que, quand il laissait se déployer la redoutable puissance de dialectique qui était en lui, il suivait ses syllogismes jusqu'au bout, là où ils le menaient, et qu'il obéis-
sail à leurs conclusions comme si elles eussent été des données immédiates de la conscience. De là son souci d'éprouver à fond chaque idée avant de la faire sienne, d'en faire le tour et de la pénétrer. Plusieurs fois pourtant, il crut se fixer en une doctrine définitive. Faut-il rappeler, par exemple, qu'en 1890, il donnait à la philosophie de Schopenhauer une adhésion solennelle et retentissante, et qu'en 1892 encore, ayant loué Bayle « d'avoir affranchi la morale des religions positives, » il appelait de ses vœux le jour prochain, disait-il, « où ce philosophe oublié redeviendrait un maître des esprits? Mais ces systèmes ne lui fournirent que des abris provisoires. Il pouvait bien répéter à ses élèves le grand précepte :
Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière ;
mais lui, c'est sa loi même qu'il cherchait encore après l'avoir trouvée; et la paix, l'a-t-il jamais connue ? D'un effort toujours repris, d'une âme inassouvie, pascalienne, il se combattait luimême; il n'a jamais polémisé que contre luimême, l'infatigable polémiste, contre les idées dont il redoutait et souhaitait tour à tour qu'elles prissent sur lui de l'empire, opposant sans cesse à ses croyances des« difficultés de croire, » et c'est de cet effort qu'il a donné à ses élèves le spec-
tacle émouvant. Mais cette inquiétude, c'est la loi des grands cœurs ; ce besoin intérieur de se critiquer soi-même, de se déprendre de soi, de se renouveler, c'est le principe des grandes initiatives scientifiques, c'est le ressort de tout héroïsme, c'est l'aiguillon de toute sainteté. Enfin, il est allé vers la foi chrétienne. A la grande joie de ceux de ses élèves qui l'avaient précédé sur les chemins de la croyance, à la grande tristesse des autres, accompagné du respect de tous, il est allé, vaillant comme toujours : il n'avait pas changé. Quand il se fit, avec son ardeur coutumière, l'apologiste de la religion catholique, il trouva debout contre lui plusieurs de ses anciens élèves, mais qui se souvinrent qu'ils avaient appris de lui-même à bien faire leur devoir, et que, devenus ses adversaires, ils restaient encore ses disciples, en sorte que pas un chagrin, peut-on dire, ne lui est jamais venu de lun d'eux. C'est que tous, qui que nous soyons, nous pouvons l'accepter tout entier, l'aimer et le vénérer tout entier, comme un des maîtres qui nous ont donné, aux jours de notre jeunesse, ce fort viatique, l'exemple du courage intellectuel. Ceux qui ont compris cela, voilà sa cabale et sa coterie, et ce sont, je crois, tous ses normaliens. C'est pourquoi, quand il fut évincé de l'Université, tous ses normaliens en souffrirent avec
lui. C'est pourquoi, quand, touchée par le mal, sa grande voix s'affaiblit, sa voix prestigieuse, et que, pour l'entendre encore, il fallut être tout près de lui, il trouva encore tout près de lui, comme jadis dans sa petite salle de conférences, ses normaliens. C'est pourquoi ils me comprendront tous, je le crois, si je lui applique à mon tour ces paroles de Chateaubriand : « A ces martyrs de l'intelligence, impitoyablement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en accroissements de gloire ; ils dorment au sépulcre avec leurs souffrances immortelles, comme des rois avec leurs couronnes. » Puissions-nous, nous ses élèves, les plus vieux, les plus jeunes, lui ressembler en quelque mesure par le désintéressement, le courage, la vertu; et puisque, comme il l'a dit. « pour cesser d'exprimer l'adhésion du fidèle aux enseignements d'une religion, les mots de croyance et de foi ne se vident pas de leur sens, comme une écorce creuse, » puissions-nous croire ce que nous croyons, faire nos tâches, servir nos causes d'une âme toujours aussi française que la sienne, et toujours aussi religieuse !
Manifestation en 1911, à Besançon, en l'honnenr de Brunetière.
— Allocation de Mgr c-authey. archevêque de Besançon. — Belle conférence de Denys Cocbin, de l'Académie française.
— Discours d'Etienne i.amy, de l'Académie française. — Réception solennelle à la Conférence saint-Thomas d'Aqufn.
La fête patronale de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin était célébrée le 2 avril 191 1, avec un éclat particulier. Par suite de circonstances dont il y avait lieu de se féliciter, elle coïncidait, cette année, avec une grande séance oratoire organisée au profit d'un monument à élever à Brunetière, au cours de laquelle MM. Denys Coehin et Etienne Lamy, de l'Académie française, devaient parler. La fête ne pouvait pas ne pas être pleine d'attraits pour tous ; elle eut en effet le plus légitime succès.
Gomme aux jours des grandes solennités , où Brunetière paraissait à Besançon , toute la société bisontine et des étrangers nombreux venus des divers points de la région s'étaient donné rendezvous au Kursaal.
Il s'agissait d'entendre parler précisément de Brunetière, dont la mémoire est restée si vivace au cœur des Franc-Comtois, et par des hommes éminents, penseurs profonds, écrivains remarquables :
Denys Cochin et Etienne Lamj- , tous deux de l'Académie française. Aussi, à l'heure marquée, l'immense Kursaal est bondé.
M. Etienne Lamj" préside, assisté de M. Carrelet, président de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, et M. Muller, avocat à la Cour d'appel.
Mgr Gauthey, archevêque de Besançon, apparaît sur l'estrade pour présenter, en sa qualité de président d'honneur de la société, les deux orateurs. Sa Grandeur, saluée par les applaudissements sympathiques de toute l'assistance, prononce l'allocution suivante :
Allocution de Mgr Gauthey
Mesdames, Messieurs,
Cette assemblée ne sera pas surprise si je lui dis qu'à titre de président d'honneur de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, pour cette année, je regarde comme un devoir et j'éprouve une vraie joie de lui présenter les deux orateurs qu'elle entendra dans un instant.
M. Etienne Lamy est de notre province, et nous en sommes fiers. Il eut, jadis, un rôle brillant dans la politique. Si les pouvoirs publics avaient été bien avisés, ils en auraient fait un président du conseil et la France eût été bien gouvernée. [Applaudissements.) L'histoire
et les lettres ont profité d'une retraite qui a appauvri le Parlement. L'Académie française a bénéficié de son talent si fort et si sûr. si élevé et si délicat.
C'est un Montesquieu chrétien dont la plume burine de nobles idées telles que des médailles et des eaux-fortes, ou trace des portraits qui sont des camées exquis et des pastels charmeurs.
M. Denys Gochin, Parisien de Paris, est le fils d'un des plus grands hommes de bien du siècle dernier. Il s'est formé, sous la savante discipline du grand Pasteur, à la science, à la philosophie. Il a écrit de beaux livres ; il a donné des leçons meilleures encore à nos contemporains, il a abrité dans sa demeure le cardinal Richard expulsé de sa maison. (Applaudissements.) L'Académie française s'est fait un grand honneur en l'admettant récemment dans son sein.
Son caractère, ses sentiments élevés, ses hautes idées, sa parole chaude et imagée l'imposent à l'attention du Parlement, où il a des adversaires, mais pas d'ennemis, son attitude et son caractère inspirant à tous le respect et la sympathie.
Je ne sais qui est aussi compétent que lui, sinon peut-être M. Etienne Lamy, pour traiter
des intérêts de la France au dehors de nos frontières.
Tous les deux, d'une égale dignité de vie, sont orateurs, écrivains, penseurs et chrétiens convaincus. Ils sont ici ce soir pour honorer la mémoire d'un homme qui a fait grand honneur à la France.
M. Ferdinand Brunetière — je le disais ce matin, — a peut-être été le plus grand chercheur de la vérité au xixe siècle. Il l'a cherchée et l'a trouvée, et l'a fait rayonner sur le monde.
S'il avait pu désigner les hommes qui devaient parler de lui et auxquels il eut voulu remettre le soin de sa mémoire et de son œuvre, il aurait sans doute choisi MM. Denys Cochin et Etienne Lamy, assuré qu'elles ne pourraient pas être confiées à des mains plus dignes, à des cœurs plus chauds et à des lèvres plus éloquentes. {Vifs applaudissements.)
Quand les applaudissements ont cessé, M. Denys Cochin se lève. Sa physionomie est de celles qu'on n'oublie pas quand on Ta vue une première fois. De haute taille, le front large, le regard assuré, le geste puissant mais sobre, tout respire en lui la force mêlée de bienveillance et de bonté. C'est le lutteur, non pas qui se ramasse sur lui-même, épie l'adversaire et s'apprête à se lancer sur lui au moment propice, mais qui debout, de pied ferme,
l'attend, sur de le vaincre, parce qu'il est sûr de la solidité de ses armes et de la bonté de sa cause.
Il comparera tout à l'heure Brunetière au chevalier errant du moyen âge, mourant en pleine bataille, couché dans son armure. M. Denys Cochin ne pourrait-il être comparé à l'architecte d'une de nos vieilles cathédrales ? Son œuvre est un monument élevé à sa foi. D'une vaste érudition, il connaît tous les secrets de son art ; d'une puissance de travail et d'une ardeur peu communes, il entasse matériaux sur matériaux. Mais, ce faisant, il sait distinguer la pierre précieuse de la vulgaire matière ; il la taille d'une façon qui n'appartient qu'à lui ; il rejette le faux, ou le brillant qui ne serait pas solide ; et avec une bonne humeur toujours vaillante, se moquant de la naïveté de ses devanciers et des erreurs de ses collaborateurs, il achève en souriant son œuvre, et, la contemplant, jette un défi au temps et à la critique : r< Elle est solide et elle est belle. Les matériaux viennent bien de la terre de France, la franche ; et l'art qui a présidé à leur agencement et à leur sculpture revêt bien le cachet parisien. Reposons-nous en paix. »
Discours de M. Denys Cochin
Monseigneur,
Mesdames,
Messieurs,
J'ai accepté avec reconnaissance l'invitation que vous avez bien voulu m'adresser, Monseigneur, de venir dans votre ville épiscopale rappeler le souvenir d'un homme que j'ai aimé et admiré toute ma vie.
Je voudrais mériter les éloges que l'extrême bienveillance de Votre Grandeur me décernait tout à l'heure, et j'aurais plus de confiance en moi-même si je croyais les mériter, mais au contraire je me sens assez ému de la tâche que j'ai à remplir.
Brunetière! Parler de Brunetière à Besançon, où il a prononcé son plus retentissant et plus noble discours, celui qui décida de sa vie et en indiqua la direction définitive! Voilà la tâche qui m'est offerte et que j'ai acceptée non sans quelque crainte, n'ayant qu'un titre pour la remplir : avoir été un camarade de collège de Brunetière et un confident de ses dernières pensées.
A Louis le Grand, en rhétorique — sous la discipline de maîtres auxquels j'ai gardé une profonde reconnaissance, M. Merlet, par excellence
Thomme de lettres, M. Aubert, l'esprit français en personne, aussi fin lettré que son confrère, sous une apparence de rudesse et des ans-gêne — j'avais des camarades dont j'aime à me vanter, vous allez le comprendre : Paul Bourget, Saint- René Taillandier, le diplomate, Collignon, l'éminent érudit, Gérard, qui est ambassadeur au Japon.
Parmi nous, un élève venu de province, un peu plus âgé que nous, inspirait à tous de la considération, presque du respect. Le chemin des écoliers passait par l'admirable jardin du Luxembourg, que je ne revois jamais sans émotion.
Il y avait là, après les classes, de belles parties de barres et de saute-mouton. Jamais on n'eût osé offrir à Brunetière de partager ces amusements ; non, jamais une boule de neige ne dérangea le lorgnon qu'il portait déjà. Il rentrait à la hâte dans la belle et grave maison de la rue de Tournon qu'habite maintenant M. Ribot. Il travaillait beaucoup, et nos professeurs le qualifiaient élève laborieux et estimable, sans prévoir l'éclat de sa carrière. Il est resté longtemps jeune; dès le collège, il n'était plus enfant. Son travail acharné nous le faisait estimer. Sa maturité précoce, son caractère un peu hautain nous intimidaient.
Plus tard, après la grande tourmente, après cette guerre qui coupe pour tout homme de mon âge la vie en deux parties, nous nous sommes retrouvés et j'ai senti grandir pour lui mon affection. Ce jeune et modeste répétiteur de collège me paraissait déjà être un personnage très grand et très noble. C'était un chevalier, et un chevalier errant, d'une conscience à toute épreuve, d'un sublime désintéressement; plein de mépris pour toute ambition personnelle, plein de l'unique désir du bien, et vaillant! Ah ! quelle vaillance il montra dans toutes les circonstances de sa vie! Toujours la lance en arrêt, avec ce courage entêté, que rien n'arrêtait; prêt à tout braver pour défendre l'idée, la vérité. Ce n'est pas trop que de dire qu'il esf mort à la bataille, mort à la peine, sachant bien qu'il se sacrifiait.
Son arme , c'était son éloquence batailleuse. Brunetière était un combattif , malgré son cœur très bon. Il aimait la bataille, et sa tournure d'esprit créait en lui une certaine défiance des idées des autres.
Charles Benoist m'a raconté qu'un jour, à la Revue, on s'amusait à chercher quel était pour chacun le mot habituel, caractéristique, revenant machinalement sur les lèvres.
« Pour Brunetière, dit Charles Benoist, je le
— i84 — connais. C'est : Je ne suis pas de votre avis, mon bon ami. »
« Ah! s'écria aussitôt Brunetière, cette fois, non, mon bon ami : Je ne suis pas de votre avis ! »
Il y a une fort belle page de M. Poincaré, sur deux caractères opposés, qui apparaissent chez les mathématiciens. Il y a des intuitifs, des voyants : hommes graves, silencieux et solitaires. D'autres aiment à argumenter, à confondre l'adversaire, et M. Poincaré cite comme type du premier genre M. Hermitte ; comme type du second, M. Bertrand.
Brunetière appartenait à cette deuxième catégorie d'hommes. C'était un logicien, moins occupé de contempler la vérité que de l'asseoir sur un solide échafaudage et de la défendre contre l'ennemi.
Brunetière fut un très rare orateur, parce qu'il a voulu donner à son auditoire ce qu'il y avait de plus personnel et de plus original dans ses idées.
Telle n'est pas la coutume des orateurs ordinaires ni la maxime de leur art. Pour soulever et enflammer un auditoire, ils choisissent ce qui est le plus connu, et donnent une forme brillante à ce qui est dans l'esprit de tout le monde. Chacun applaudit, heureux de voir ornée d'une
belle parure sa propre pensée. Cette éloquence vulgaire n'est que la mise en valeur des lieux communs.
Brunetière, plus respectueux de son auditoire et plus confiant, offrait sincèrement le résultat de ses méditations laborieuses, et ne gardait pour lui aucune pensée comme trop ardue ou trop subtile. C'est rendre bommage à un pareil orateur que de le discuter, car sa sincérité allait au-devant de la discussion.
Logicien, esprit didactique, orateur puissant, Brunetière était tout l'opposé d'un penseur solitaire. C'était un philosophe essentiellement social, un bon citoyen, occupé de ses semblables, ennemi de tout égoïsme. Chercher la vérité pour la vérité, cela ne lui suffisait pas, cela lui paraissait un égoïsme d'une sorte très noble, mais encore un égoïsme. Il voulait faire du bien et communiquer les vérités découvertes. Il voulait convaincre et instruire.
Cette passion s'explique quand on connaît la doctrine qu'il professait au sujet de la vérité.
Toute l'œuvre de Brunetière est fondée sur cette conviction : il y a, en dehors de nos goûts et de nos préférences, une vérité que nous devons considérer comme un objet extérieur à nous, dont le critérium n'est pas en nous-même.
Elle existe ; elle règne ; nous ne la créons pas par nos préférences et par notre assentiment, et tout notre effort doit tendre à la bien voir et à la débarrasser de ses voiles.
Cette recherche de la vérité objective domine toute sa vie. Elle inspire dans toute son œuvre critique. Il ne vous permet pas, à propos d'un poème, d'un drame ou d'un tableau, de vous écrier : « Je l'aime, il me charme, et cela me suffit. » Vous seriez coupable d'individualisme, de subjectivisme, de dilettantisme. Et ce sont les vices que Brunetière couvrait d'un même mépris.
Dans sa critique, le goût devient une science. Une œuvre possède une valeur absolue qui se pèse et se mesure en elle. Ne déclarez pas, dit Brunetière , que la Ronde de Nuit à Amsterdam vous a fait un plus grand plaisir que la Smala à Versailles. Si vous avez bâillé à la Phèdre de Pradon et pleuré à celle de Racine, ne nous offrez point en témoignage vos bâillements ou vos larmes. Sachez voir et nous montrer qu'en ellemême l'une des deux œuvres est meilleure que l'autre, et pour quelles raisons. Vous n'avez pas à émettre un avis personnel, mais à constater ce qui est; cette constatation exige des connaissances particulières, et le devoir du critique est de les acquérir d'abord. Oseriez-vous tenter de
reconnaître un alcool d'un éther sans avoir appris la chimie ?
Je ne puis ici qu'indiquer ridée générale qui éclaire le Manuel d'histoire littéraire, et les études sur l'évolution des genres. Combien d'exemples fournis par une inépuisable érudition ; combien de portraits brillants d'écrivains ou de peintres; combien de hautes vues morales, et d'entraînantes démonstrations enrichissent ces beaux ouvrages !
Écrire un livre, c'est, avec plus ou moins d'art, présenter, soutenir, et même orner et embellir une doctrine. Je vous laisse lire le beau livre ; et je tâche de résumer la doctrine, dépouillée de tous ses agréments; et, ce faisant, de suivre à la piste celui que j'ai appelé un chevalier errant. Le voici lancé à la poursuite de cette souveraine inspiratrice de tous ses exploits : la Vérité. Non pas ma vérité ou la vôtre, faite pour vos yeux ou pour les miens, et répondant à notre fantaisie; mais celle devant laquelle nous devons tous nous incliner, ou plutôt nous heurter : la vérité objective, la vérité de fait.
Or cette vérité souveraine règne-t-elle dans l'art et dans la littérature ? Il me semble que son hardi champion a voulu défendre d'abord les frontières extrêmes et contestées de son empire. Brunetière — qui s'oppose lui-même à Sainte-
Beuve, modèle du dilettantisme en critique — me rappelle Karl Marx qui opposait aussi aux économistes une théorie de la valeur objective des choses : valeur, suivant lui, incorporée en elles. Le prix de la chose dépend du nombre de gens en ayant envie, disaient les économistes — et cette opinion est assurément entachée de dilettantisme st de subjectivisme. — Non, répliquait Marx, elle vaut par la quantité de travail absorbée en elle. Et les économistes de répondre, comme le misanthrope : « Voyons, monsieur, le temps ne fait rien à l'affaire. »
Il n'y a pas de valeur absolue incorporée dans un sac de blé, un stère de bois ou un bateau de charbon de terre ; ils valent tout justement le service qu'ils me rendent et le plaisir qu'ils me font. Existera-t-il pour un livre, un tableau ou un chant, une valeur objective certaine en dehors de mon plaisir qui en fixe le prix ?
Oui, répondra sans hésiter Brunetière. Et les exemples énormes qu'il propose et que j'ai cités, tels que : Bembrandt opposé à Vernet, Bacine à Pradon, Offenbach à Beethoven, déroutent le contradicteur.
Sur quelles lois cependant se fondent de pareilles constatations, puisque nous ne devons jamais nous fier à notre seul plaisir, et à peine employer le terme de jugements? On ne saurait
répondre en un mot. La réponse la plus abrégée remplit le Manuel de Brunetière , que Victor Giraud affirme être le plus beau monument de critique littéraire élevé depuis les études de Taine sur l'Angleterre. Là, nous apprenons l'histoire de la formation de l'idéal classique, de la « nationalisation de la littérature ».
Eh bien, trouverons-nous là les règles définitives du beau et la vérité objective ? Nous devrions ici apprendre sans pouvoir discuter. Le pourrons-nous cependant? Jugez-en, Messieurs.
Nous voici en plein moyen âge. Les fabliaux, les chansons de geste ne portent point la marque d'un écrivain ni même d'une race; l'auteur l'affirme et le sait mieux que moi. Mais les cathédrales! « Une cathédrale gothique n'a rien, ditil, de plus français à Paris qu'à Cologne, ou à Cologne qu'à Cantorbéry! » Ici, j'emploierai le mot favori : Je ne suis pas, mais pas du tout de votre avis, mon bon ami. Combien chacune d'elles, agenouillée dans sa robe de pierre, comme dit Musset, possède, au contraire, son caractère, son attitude et sa profonde expression personnelle !
La Renaissance apparaît « avec ce sentiment de l'art que nous avons vu faire si cruellement défaut au moyen âge, » dit notre auteur. Et de
pareils mots confondent toutes nos idées. Où ira-t-il chercher le sentiment de l'art? Il cite aussitôt la fameuse lettre de Raphaël à Castiglione. Vous vous en souvenez : la beauté parfaite doit être empruntée, suivant l'inspiration, à diverses beautés. Lettre dont je ne me sens nullement édifié : car où donc se montre le génie de Raphaël? Est-ce dans l'expression prodigieuse des sombres traits de Jules II, de la lourde et puissante figure de Léon X, accompagnée du vivant et peu séduisant cardinal Bibbiena ? Ou bien est-ce dans l'impeccable dessin de belles, grandes et inexpressives Madones dont les traits étaient empruntés à des beautés diverses ?
Nous arrivons à la France et aux principes de Boileau, dont Brunetière va tirer grand parti. Vous les connaissez : le vrai seul est aimable.... Aimez donc la raison. Et par le vrai et la raison, il faut entendre ce qui fut toujours vrai et toujours raisonnable en toute époque de l'histoire et en tout pays; prendre l'homme et non point l'habitant d'Athènes, de Rome ou de Paris, le sujet d'Auguste ou de Louis XIV. Noble dessein, bien digne d'inspirer et de conduire le génie de Corneille ou de Racine. Toute recherche de pittoresque ou de couleur locale déguiserait le Cid et diminuerait Polyeucte. Cela est certain.
— i9i — Il ne faut pas costumer d'immortelles figures. Sans doute.
Mais, d'autre part, l'art a mille aspects divers. La Grèce antique n'a pas produit seulement Praxitèle : elle a aussi donné le jour aux auteurs inconnus des statuettes de Tanagra. De modestes objets peuvent être dignes d'un poète. Et quand il s'est proposé comme Boiieau luimême de peindre les embarras de Paris, un peu de pittoresque, un peu de couleur locale seraient agréables. Nous ne sommes point émus par l'encombrement en général dans une ville de toutes les latitudes et de tous les temps. Un coup d'œil sur un carrefour du Paris de Louis XIV, un écho de ses cris, feraient mieux notre affaire. Et dans toute cette satire inutile, un seul vers m'intéresse et me réjouit ; c'est
Guéneau sur son cheval en passant m'éclabousse.
— Je m'excuse de ces quelques superficielles objections; je me sens, d'ailleurs, entaché de subjectivisme et de dilettantisme. Et je cherche en vain, sur les traces de Brunetière, la règle universelle du beau, et la vérité objective, en matière de goût.
Taine devint naturellement pour lui le modèle du critique scientifique, opposé au fantaisiste Sainte-Beuve. Considérez la race, le milieu,
le moment. Voyez comment, dans les races animales, les organes sont liés entre eux de telle façon que le développement exagéré de quelque organe amène la diminution des autres; voyez les bras immenses de la chauve-souris, les jarrets énormes du kangourou. Il en est de même de nos facultés ; chez les Hindous , la faculté métaphysique a pris toute la place, et les autres dons sont atrophiés. C'est l'aile de la chauvesouris.
La race, le milieu, le moment : faites une habile combinaison chimique de ces trois éléments, et le génie doit en sortir, comme la tête du Roi sort du chaudron des sorcières de Macbeth. Vous devez démontrer l'apparition naturelle de l'œuvre.... Ce n'est pas tout de savoir que Giotto est venu avant Raphaël, ou Rach avant Reethoven et Wagner, ou que Shakespeare était Anglais. Il faut établir que Reethoven ne pouvait venir qu'après Rach, comme le fruit et la fleur succèdent à la graine, et que Shakespeare ne pouvait naître ailleurs que dans l'Angleterre d'Elisabeth.
Malheureusement, de bons juges estiment que Giotto, d'un premier élan, atteignit, dans l'art d'exprimer nos sentiments par des figures et des attitudes, la perfection. D'autres professent pour Rach le même culte. Ces ancêtres ne seraient
- i93 plus des débutants apportant au monde de belles espérances, mais des maîtres dont le génie a, dès l'abord, tout deviné. Et pour Shakespeare, on nous le représente maintenant comme le fils d'un petit seigneur de province, ayant fui la maison d'un père avare, et vécu à Londres d'expédients. L'expédient fut d'écrire Macbeth, Richard III, Jules César! Entré en possession de l'héritage paternel, il aurait renoncé à ces fantaisies de jeunesse et dédaigné d'écrire.
Ici encore il faut séparer la théorie de l'ornement littéraire. L'ornement, ce sont les vivantes peintures de Taine : vous voyez de vos yeux les fêtes de Florence ou de Ferrare sous les Médicis et les Borgia; les guets-apens, les trahisons, les meurtres aussi. Que ce siècle ait dû produire Benvenuto Gellini, aventurier et spadassin terrible : nous l'accordons, et le portrait est un chef-d'œuvre. Mais que ce spadassin dût être aussi un divin ciseleur.... Ici commence la théorie.
Nous ferons la même distinction en lisant Y Evolution des genres, de Brunetière. La verve, l'érudition sont admirables ; mais la doctrine ! Il a lu Y Evolution des espèces, et il croit pouvoir appliquer l'idée de Darwin aux écrivains ; trouver (ce que Darwin cherchait surtout) les genres intermédiaires : des ornithorynques ou des céta-
cés littéraires ! La tentative est, je le crois, chimérique. Gela n'ôte rien à la science et à l'éclat du livre. Un passage curieux est celui où il constate que l'éloquence proprement dite disparut, en France, entre le dernier sermon de Massillon et les premiers écrits de Rousseau. Car il n'accorde pas l'éloquence à Voltaire ou à Fontenelle. Et il démontre qu'il en devait être ainsi, et que cette lacune était nécessaire !
Messieurs, l'Esprit de Dieu souffle où il veut, dit l'Ecriture. Et, parmi ses créatures, aucune n'est plus imprévue ni plus libre que le génie de l'homme. Remercions, cependant, les historiens de l'Art, qui nous montrent, au milieu de leurs contemporains, les grands maîtres, et nous dépeignent le monde où ils vivaient. S'ils croien pouvoir emprunter à la science expérimentale ses méthodes, pardonnons-leur cette illusion; car, au temps où Taine écrivait, on était en pleine période positiviste et on croyait ces méthodes propres à résoudre tous les problèmes. Allons plus loin : louons sans réserve l'état d'âme d'un jeune professeur, épris de sa tâche parce qu'il en voit le caractère social, et n'estimant pas digne du titre d'enseignement l'étalage de jeux d'esprit ou la confidence d'impressions personnelles. La vérité, objective, absolue, appuyée sur les faits et sur l'observation de lois
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invariables et certaines : voilà ce que Brunetière cherche à démêler et veut offrir à ses élèves ; toujours prêt ensuite à coucher sa lance en arrêt pour terrasser le mensonge !
L'histoire de fart, les règles du beau lui ontelles fourni d'assez solides fondements pour un monument inébranlable ? Il est permis d'en douter, car voici que notre chevalier errant se remet en campagne et dirige sa marche vers un nouveau royaume, celui des sciences positives.
Sciences positives ! Ce nom seul avait dû l'enchanter. Ici, plus d'individualisme, plus de dilettantisme. Nous cherchons la vérité hors de nous. L'expérience confirme ou détruit nos plus belles hypothèses. Elle est la souveraine et s'impose. L'autorité, dont il a besoin au point de vue social, il l'a cherchée en vain dans l'histoire de fart et les règles du beau ; la science va le satisfaire, car, si chacun de nous peut être plus ou moins touché par une figure de Raphaël, nous ne pouvons pas donner plus ou moins vivement notre adhésion à la loi de Mariotte. Avec quelle joie Brunetière s'écrie : Voilà enfin des choses auxquelles je ne suis pas libre de ne pas croire. La gravitation, l'égalité des rayons d'un même cercle ; la non-existence des générations spontanées. Ce sont là enfin des vérités positives.
Affirmations d'ordre différent et de valeur différente aussi, pourrons-nous lui dire. Dans votre zèle de néophyte, vous citez, sur le même plan et au même titre, d'abord une loi, puis une simple définition, puis une constatation faite en l'état présent de la science. Mais poursuivons.
La République célèbre le centenaire de Comte. Brunetière ne se laisse pas émouvoir par les orateurs officiels qui pensent avoir découvert et glorifient amplement un héros laïque. Il voit en Auguste Comte le défenseur le plus certain de l'autorité, puisque, pour la conduite des âmes, ce philosophe s'appuie sur des vérités dont le critérium, cette fois, est certainement hors de nous, et dont le dépôt est confié à une élite d'hommes munis de science et voués à l'enseignement. C'était tout le modèle, au moins extérieur, d'une église, c'est-à-dire d'une organisation sociale autoritaire et traditionnelle. Il est au comble de ses vœux.
Dans un de ses élans d'éloquence, il tire un parti admirable d'une citation de l'Ecriture prise au fronton d'un des sermons de Bossuet. Judas Machabée ayant détruit, sur la frontière, deux grands châteaux du roi de Samarie, avait bâti, de leurs pierres mêmes, des forteresses destinées à tenir en respect les ennemis du peuple de Dieu, retournant contre l'ennemi les créneaux
~ 197 — et les barbacanes. C'est de cette façon que Brunetière entendait a utiliser le positivisme ».
Il se livre dans les articles sur le «centenaire de Comte », sur la métaphysique du positivisme, à une consciencieuse étude de cette méthode.
La vérité scientifique, dit-il, est objective. Ses données s'imposent et obtiennent l'adhésion, non d'un esprit, mais de toute la race humaine.
La science n'a pu progresser que depuis que ses lois ont été reconnues immuables. Le phénoménisme universel exclut la science. Douterez-vous, nous demande-t-il, qu'avant Kepler et avant Descartes le monde ne fût ce qu'il est ? Une pareille question est absurde. Les lois de la nature étaient en action avant que les législateurs de la nature ne les eussent réduites en formules. Kepler. Descartes, Newton les ont peu à peu aperçues et comprises, et le trésor acquis par le premier servait de mise de fonds au successeur. Ce qu'il y a d'immuable et d'identique à soi-même dans la nature, dit Brunetière, est justement la condition du progrès.
L'idéalisme s'amuse en vain à nous montrer que nos sensations, n'existant qu'en nousmêmes, fournissent du monde une représentation fort différente de ce qu'il peut être en dehors
- i9» d'elles. Inutile inquiétude. Les rapports, en effet, subsistent, et ce lien invariable qui unit les phénomènes est l'objet propre de la science.
La science évolue, ce qui ne veut pas dire qu'elle se contredit, mais qu'elle progresse. Le cardinal Newman n'a-t-il pas enseigné que les vérités les plus hautes, bien qu'affirmées une fois pour toutes par des maîtres inspirés, peuvent n'être pas aussitôt comprises de tout le monde, et avec toute leur portée?
Enfin, la science est critique. Elle est, dit admirablement Brunetière, une histoire des grands problèmes et une introduction à leur solution définitive.
Ainsi, dans l'enseignement d'une vérité objective, supérieure à nos préférences individuelles, et imposée à tous, dans l'institution d'une autorité enseignante, conservatrice de la vérité, Brunetière reconnaît les formes extérieures d'une Eglise. Au surplus, Comte luimême indique la voie, ayant fini par se considérer comme le fondateur d'une religion.
Mais quelle religion, et quelle Église ? L'Église n'est pas seulement une autorité constituée, appelant la foule dans un temple. Elle n'est pas seulement une administration; elle est un enseignement. Il faut que cette autorité parle et se fasse entendre de notre raison et de notre cœur;
qu'elle nous apprenne une religion et une morale : religion positive et morale positive, répète Brunetière, à qui ce mot est cher, et à qui nous le passons bien volontiers. Il faut aussi que celle religion et cette morale soient si hautes et si bienfaisantes que leur utilité sociale ne puisse être contestée. Or. la religion de la science, la religion du positivisme a-t-elle su rendre à la société ces services éminents ?
Ici, Messieurs, suivant toujours à la trace de ses pas notre chevalier errant, nous l'apercevons livrant le plus hardi de ses combats, dans des nuages de poussière qui mirent longtemps à cesser d'obscurcir le ciel. Tout à coup, l'idée vient à ce positiviste découragé de proclamer la faillite de la science i
Il n'y a faillite que lorsque des engagements pris n'ont pas été tenus. La science, dirons-nous tous, a tenu, dans la merveilleuse période du xix° siècle, bien au delà de ses promesses les plus hardies ! Seulement , des esprits chimériques avaient annoncé plus encore, et c'est à ceux-là que Brunetière demande des comptes sévères. Quelle est l'utilité morale et, par conséquent, sociale de la physique, de l'astronomie, de la linguistique? Elle n'existe pas. Cependant, Condorcet avait vu dans un avenir prochain, l'homme « se nourrissant de sentiments doux et
purs.... car tel est le point où doivent infailliblement le conduire les travaux du génie et les progrès des lumières ». « La science, dit Renan, fournira toujours à l'homme le seul moyen qu'il ait pour améliorer son sort.... Organiser scientifiquement l'humanité, tel est le dernier mot de la science moderne. » Et quelle organisation ! Les lettres à Berthelot nous en donnent l'idée : toute la force matérielle serait concentrée entre les mains d'une aristocratie de physiciens! Ces sages feraient trembler — pour son bien — la vile multitude. Paris a eu, l'année dernière, un aperçu de ce merveilleux régime; malheureusement, le maître de la force électrique était M. Pataud !
Brunetière donc demande si Darwin — que, cependant, il égale à Newton — nous a fait faire un pas vers la connaissance de ce que nous sommes et de notre origine; et si la linguistique et les sciences paléographiques, qu'elles aient poussé leurs recherches en Grèce, en Egypte ou en Orient, ont été plus heureuses. Et il rappelle ces paroles imprudentes : « La science n'a vraiment commencé que du jour où la raison s'est prise au sérieux et s'est dit à elle-même : tout me fait défaut, de moi seule me viendra mon salut! » — « Taisez-vous, s'écrie-t-il, en ce cas, ô raison imbécile,.... impuissante à nous déli-
vrer seulement de nos doutes, bien loin de pouvoir faire vous-même notre salut,.... incapable de fournir un commencement de réponse aux seules questions qui nous intéressent! »
Alors, il se fait pèlerin et part pour Rome. Il est reçu dans le plus petit des royaumes, riche cependant des plus précieux trésors de l'histoire et des plus grands chefs-d'œuvre du génie humain, par le pape Léon XIII, de sainte et glorieuse mémoire.
La faillite qu'il reproche à la science — vous l'avez bien compris — est une faillite sociale. La passion du bien social emplit son âme et explique ce mot violent : faillite. Lisez le célèbre article : « Après une visite au Vatican » , et admirez ces mots exprimant une si belle sincérité : « Nous, cependant, que ferons-nous ? » Il est désormais sur que la science ne peut aspirer à remplacer la religion et même ne peut rien contre la religion. « La physique, affîrme-t-il, ne peut rien contre la miracle ; l'exégèse rien contre la révélation. » Il n'admet pas non plus qu'on oppose la religion à la science. « L'Eglise aussi bien, dit-il, ne le demande à personne. Et pourquoi le demanderait-elle, puisque l'impuissance radicale de la science à résoudre les questions d'origine et de fin semble avoir désormais opéré la séparation du domaine respectif de
la certitude scientifique et de la certitude inspirée. »
Que ferons-nous donc ? Nous reconnaîtrons qu'il y a plusieurs ordres de connaissance. C'est, en effet, ce que les philosophes enseignent aujourd'hui. Avec des raisons plus subtiles, des vues moins nettes et moins décisives, mais plus complexes et plus pénétrantes que celles de notre bon combattant.
Sa foi naissante s'appuie sur des raisons positives, sur cette vérité objective, si chère à sa jeunesse. Et la vérité objective qu'il aperçoit et qui lui paraît tangible, c'est la grande utilité sociale de la religion.
Messieurs, entre deux pèlerins de Rome, tous deux ayant subi, comme toute leur génération, l'influence du positivisme, je veux dire Renan et Rrunetière, voyez combien la comparaison est intéressante. Renan, par sa race et son pays, poète et philosophe, semblait bien mieux disposé aux émotions religieuses que le logicien Rrunetière. Rappelez -vous ses souvenirs de vSaint-Sulpice et d'Issy, et le portrait de ses savants et pieux maîtres. Avez-vous lu Patrice, pages merveilleuses, publiées vingt ans après sa mort? Qui a mieux célébré Rome, ses pierres illustres, ses pompes religieuses, et son peuple, las de gloire et de souvenirs ; endormi dans la
foi catholique indiscutée et qui semble mêlée par miracle à l'air pur et doux que l'on respire en la ville éternelle. Mais trêve de rêveries : le positiviste veille. Combien un tel poète, atteint de positivisme, doit être malheureux! — De l'àme de Renan, en présence de Rome, s'élève un hymne magnifique. Mais, halte! Un coup sec, comme le coup du chef d'orchestre sur son pupitre, coupe brusquement la symphonie. Voici le fait positif qui va tout briser. Mais, tant de siècles pleins de cette histoire : la morale renouvelée, la marche de la civilisation changée ; ce sont aussi des faits ? Ceux-là ne comptent pas. La critique est infaillible ; l'argument de Beausobre est sans réplique : saint Pierre n'est jamais venu à Rome. Donc Renan ne priera pas.
Hâtons-nous de dire que l'argument de Beausobre est réfuté par Mgr Duchesne ; et que la plus savante et sévère critique historique démontre maintenant la venue de saint Pierre à Rome. Ces accidents arrivent parfois au positivisme.
Revenons à Brunetière. Cet autre disciple de Comte me paraît un meilleur logicien. Il a vu le grand pape Léon XIII. Il a sous les yeux sa lettre aux cardinaux français, son Encyclique De conditione opifîcum. Il constate — ce sont
scs paroles — qu'un pape politique, s'inspirant le premier des nécessités de l'heure présente, a conçu l'espérance et formé le projet de diriger le mouvement de son siècle.
Ses prédécesseurs ont eu d'autres soucis, « notamment celui de repousser l'assaut de la science laïque.... Mais qui se détacherait aujourd'hui de la communion de l'Eglise pour des raisons philologiques ?.... »
Il montre, par de longues citations des Encycliques, la prévoyante sagesse de Léon XIII ; et, par des preuves nombreuses et faciles, le prodigieux effet des paroles du grand pape sur la marche des idées contemporaines. Jetant un regard sur l'Eglise réformée, il reconnaît au catholicisme de grands avantages, « dont le premier est sans doute d'être, selon le mot de Renan, la plus caractérisée et la plus religieuse des religions. » Il ajoute que le catholicisme est d'abord un gouvernement, et que le protestantisme n'est que l'absence de gouvernement.
Ce sont là autant de faits positifs. Et la méthode de Comte n'interdit pas de faire un choix entre les faits et de chercher les plus manifestes et les plus importants pour en tirer des conséquences. N'avais-je pas le droit de dire qu'entre ces deux pèlerins, venus à Rome avec le culte de la vérité objective et la passion du progrès
social, c'est Brunetière, en bonne logique, qui a raison contre Renan?
Et cependant, Mesdames et Messieurs, cette bonne logique positive vous suffit-elle ? Votre foi saura-t-elle se contenter de ce fondement : l'incontestable utilité, le grand bienfait social de la religion? Je pose seulement cette question à laquelle j'essaierai de répondre tout à l'heure. Car je ne puis terminer cette étude sans vous soumettre deux réflexions.
La première m'est inspirée par l'évolution des idées depuis la mort de Brunetière. Que nous sommes loin du positivisme ! Il se réfugie dans les manuels scolaires ; c'est une sagesse laïque et primaire. Et si Brunetière avait vécu, comme il proclamerait, à plus juste titre, la faillite de la science ! Il n'a signalé qu'une faillite sociale, faillite aux chimériques promesses d'un Condorcet ou d'un Renan. Ces promesses-là, les vrais hommes de science, les Ampère ou les Pasteur, les Cauchy ou les Hermite, ne s'en étaient jamais portés garants. La déception portait seulement sur les bienfaits sociaux et moraux qu'on avait attendus de la vérité scientifique.
Aujourd'hui, le trouble est plus profond. Cette vérité même est attaquée par le pragmatisme idéaliste, au moins en tant que vérité objective, ayant son critérium hors de nous. Nous nous
inclinions devant le vrai; nous l'employons, dit le pragmatisme, et il ne demeure tel qu'autant qu'il me sert à quelque chose. Les lois de la science, mots que notre jeunesse ne prononçait qu'avec respect, ne seraient plus que des recettes, des repérages commodes, des conventions aussi arbitraires que celles du jeu du trictrac; ainsi l'a dit M. Le Roy. Et le fait, le fait positif? Il faut, dit le pragmatisme, distinguer entre le fait brutal et le fait scientifique. La théorie s'édifie sur des faits considérés d'un certain point de vue arbitrairement choisi, reliés à d'autres dont le choix est également arbitraire. En sorte que le fait brutal, pour devenir scientifique, est enveloppé d'un tel tissu de conventions qu'il disparaît, digéré comme la mouche dans la toile d'araignée.
Je n'exagère pas, Messieurs, et dans le « pragmatisme » et la « vérité » de William James, dans Y « humanisme » de M. Schiller, dans les ouvrages de M. Le Roy, je trouverais de nombreux exemples de ce que j'avance. M. Le Roy, rare esprit philosophique et fidèle chrétien, sa soumission si noble et si résolue l'a bien montré, avait entrepris des œuvres d'apologétique comme le firent jadis les savants chrétiens Quatrefage ou Lapparent, en employant les armes du jour, les raisons actuelles de croire,
aurait dit Brunelière. Quatrefage et Lapparent, dans la période positiviste, s'évertuaient à mettre d'accord la Genèse et la géologie. M. Le Roy, mettant à profit le pragmatisme, a voulu montrer qu'un dogme méritait autant de confiance qu'une loi, fut-ce celle de Newton ou celle de Mariotte. Seulement que devient la loi?
En ces doctrines hardies se reconnaissaient des souvenirs de la « grammaire de l'assentiment » du P. Xewman. Chose bien remarquable, elles provoquèrent des protestations toutes semblables et en même temps, du côté de la science et du côté de la foi. C'est que l'une et l'autre ont besoin également qu'en l'esprit de l'homme, la notion de vérité ne soit pas obscurcie. Lisez, Messieurs, l'encyclique Pascendi gregis, et lisez ensuite la Valeur de la science de M. Henri Poincaré, la Crise de la physique de M. Abel Rey. Vous trouverez que ces défenseurs de la science laïque parlent comme le pape et emploient presque les mêmes expressions. J'ai entrepris un jour d'expliquer cela à la Chambre des députés, après le discours d'un brave radical , qui embrouillait le modernisme avec les droits de l'homme et les principes de 1789.... Ainsi la faillite, ou plutôt la menace de faillite de la science, n'a éclaté qu'après la mort de Brunetière.
J'arrive, Messieurs, à la seconde réflexion que je voulais vous soumettre et à un aveu. Je dois, sur un point capital, me séparer de Brunetière et employer encore son expression favorite : Non, je ne suis pas de votre avis, mon bon ami.
Il n'avait affirmé qu'au seul point de vue social la faillite de la science. Il condamne d'une manière définitive et absolue la philosophie. Lisez sa préface, faite pour l'aimable et joli livre de M. Balfour sur les bases de la croyance. Vous verrez que tous deux admettent une certitude scientifique et une certitude religieuse, celle-ci fondée surtout sur le bienfait moral et social de la religion. Et ils s'accordent pour proclamer qu'entre les deux il n'y a aucune place pour une certitude philosophique.
Balfour s'applique à détruire notre confiance en la raison. A propos du monde extérieur, cet auteur — qui a lu son compatriote Reid — distingue les qualités primaires d'étendue et de solidité, des qualités secondaires — goût, odeur, couleur — lesquelles n'existent que dans nos sens ; et prétend que la raison ne nous offre ainsi qu'une conception incohérente de la matière ! Brunetière loue sa critique, et la rapproche de celle de Kant ; honneur excessif assurément. Ailleurs M. Balfour, chef d'un parti conservateur, prétend que la pure raison en politique
— 209 ~ conduirait à Marx, à Kropotkine ! En est-il sûr?
Et tous deux s'acharnent contre la métaphysique. Je ne parlerai pas, dit Balfour, de Descartes ni de Spinosa, car « mon but est strictement pratique, et je fais table rase des théories.... incapables de nous fournir actuellement des bases de convictions. » Non, s'écrie bien plus éloquemment Brunetière, plus de « ces palais d'idées » que l'homme prenait plaisir à édifier et où il pensait trouver un asile (I)! « La confiance de l'humanité ne les habitera plus.... » « Entre la science et la religion il n'y a plus de place comme système de connaissances pour la philosophie (2). »
Il cite Lewes, le positiviste. « Le point de départ de la philosophie, c'est le raisonnement, et le point de départ de la religion, c'est la foi. Il ne peut pas y avoir de philosophie religieuse. Les termes sont contradictoires <3> ! »
Il l'approuve. Il conclut (4> : «Toute religion se définit par l'affirmation même du surnaturel et de l'irrationnel. »
Messieurs, ne sommes-nous pas entraînés bien loin de l'admirable formule : Fides quœrens
(i) Questions actuelles, p. 382.
(2) lbid., p. 383.
(3) lbid., p. 384.
(4) lbid., p. 385.