‹ Brunetière et BesançonChapitre 3 sur 16 · XXI Y · texte numérisé non relu

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avec l'âme même de leurs auteurs, elle substitue trop souvent le souci du document secondaire, de la trouvaille érudite, de la petite anecdote qui obstrue plutôt qu'elle ne fait avenue ; il en résulte qu'aux jugements raisonnes et motivés de la critique se sont substituées, trop souvent, les constatations passives de l'érudition, et que l'histoire même de la littérature s'est parfois ravalée à n'être qu'une juxtaposition de monographies, à moins qu'elle ne soit devenue, purement et simplement, une province de ce qu'on appelle la philologie. Exploitée comme une sorte d'annexion par des fouilleurs d'archives ou des fouilleurs de greffes, l'histoire littéraire était menacée dans son autonomie: ce qu'elle gagnait en savant encombrement, elle le perdait en intérêt général et humain. En amenant Brunetière à ouvrir à côté de la Sorbonne, où les « honnêtes gens » sont invités chez les étudiants, des cours d'enseignement supérieur, où c'était le tour aux étudiants de n'être plus que les invités des « honnêtes gens, » la Société des conférences rendit un insigne service à notre enseignement littéraire.

Il est bon, pour perpétuer certaines habitudes d'élégance intellectuelle, que des cours s'organisent dans lesquels le professeur, au lieu de travailler sous les regards de son auditoire,

apporte le fruit de son travail; il n'est pas mauvais qu'on fasse applaudir par le grand public, en dehors de la Sorbonne, des leçons dont chacune est conçue, composée et conduite comme une œuvre d'art ; et rien ne peut mieux contribuer à encourager et à tenir en haleine, en Sorbonne même, les professeurs demeurés fidèles à ces traditions bien françaises du haut enseignement.

L'exemple n'est pas rare en Amérique, de fondations d'enseignement auxquelles subviennent des générosités privées et dans lesquelles s'épanouit l'originalité des méthodes et la liberté des idées : il n'est pas impossible qu'en France ce genre d'essais soit appelé à se multiplier. Brunetière s'en réjouissait. Il lui paraissait bon que de pareilles initiatives, en outre de la portée littéraire qu'elles offraient, permissent à la haute science et aux pensées indépendantes d'échapper aux entraves et aux suspicions puériles de l'autocratie parlementaire.

Reportons-nous à huit ans en arrière. En deux ou trois circonstances, sous la législature passablement inglorieuse qui gouvernait la France entre 1901 et igo5, les pouvoirs publics firent preuve d'une désinvolture choquante à l'endroit de l'autonomie universitaire, et d'une irrévérence déplaisante à l'endroit des compétences

reconnues. C'était une vieille et longue tradition, de tenir compte de l'avis des corps savants pour l'attribution des chaires de l'enseignement supérieur; les ministres, que les jeux de la politique préposaient à l'intelligence nationale, avaient toujours aimé couvrir leur responsabilité en ratifiant, purement et simplement, les présentations qui leur étaient faites par les compagnies érudites ou littéraires dont c'est proprement la fonction d'émettre un avis en matière d'assyriologie ou en matière de critique. L'Université napoléonienne, si souvent inculpée d'un excès de centralisation, respectait et consacrait, pourtant, la prérogative des hommes de science d'être consultés et écoutés pour le choix d'un de leurs pairs. Mais, dans les premières années du xxe siècle, on vit prévaloir les sommations des publicistes radicaux contre les indications des savants; pour des raisons politiques se confondant comme toujours avec des raisons antireligieuses, il fut décidé que Ferdinand Brunetière manquerait à la gloire du Collège de France ; M. Bienvenu-Martin découvrit à son tour, dans la personnalité du P. Scheil, un vice rédhibitoire qui le rendait à jamais inapte à professer l'assyriologie ; et les raisons alléguées à la tribune par M. Bienvenu-Martin, contre la nomination du P. Scheil, pouvaient

militer — on ne le remarqua point assez — contre l'installation dans toute chaire scientifique de tout laïque faisant profession de catholicisme.

« Il n'y a rien de plus hideux et de plus impie « sous le soleil, disait Lamartine en i84-3, qu'un « pouvoir politique qui se place entre Dieu et « l'âme de ce peuple, qui veut administrer à sa « convenance, à sa mesure et à son profit, la « pensée, la foi, la vérité, la conscience d'une « nation. » La République radicale, oublieuse de cette grande voix républicaine, céda contre Brunetière à la double suggestion de l'intolérance et de la peur; et Brunetière put croire, à la fin de sa vie, qu'il était dans sa destinée d'être le glorieux chef de file d'un cortège de disgraciés ; que la liberté du professorat aurait un jour besoin d'un asile ; et que les hommes de science qui n'acceptaient pas qu'on chicanât leur foi auraient besoin de chaires. Il voulait que les bonnes volontés fussent prêtes, le cas échéant, pour faire s'essaimer et fructifier des organisations comme celle dont tout le premier, par ses admirables leçons sur Y Encyclopédie, il avait consacré la notoriété et préparé le succès ; que, ce jour-là, on vît tous les esprits libres aller applaudir, dans des universités improvisées, toutes les consciences fières ; et qu'on

sentît de plus en plus, alors, la vérité profonde de ce mot de Lamartine : « La liberté de l'enseignement, c'est la liberté de la conscience. » Ainsi parlait, dans la Chambre de i834, l'auteur des Méditations. C'est parce que Brunetière était pénétré de cette convietion, qu'il lutta de toute son éloquence, jusqu'au bout de ses forces, contre les propagandes adverses qui menaçaient la première de ces libertés et visaient en réalité la seconde. L'écho de sa parole dure ; et, toute vibrante de logique, elle fournira, longtemps encore, des armes précieuses contre les adversaires de ces deux libertés.

Georges Goyau.

Brunetière et la conférence Saint-Thomas d'Aquin en 1896. — Les Conférences de la Sorbonne sur Bossuet. — Après une visite au Vatican. — La Renaissance de l'idéalisme.

Quand, le 2 avril 191 1, MM. Denys Cochin et Etienne Lamy glorifièrent, au Kursaal. Ferdinand Brunetière, les « jeunes » de la Conférence Saint- Thomas d'Aquin n'ont peut-être pas senti tout ce que cette cérémonie comportait de particulièrement émouvant l. Mais les Bisontins plus âgés ont dû se recueillir.il leur a été impossible de ne pas se reporter à cette époque où c'est celui dont on parle qui parlait et qui a marqué là, dans cette même enceinte où jamais foule plus nombreuse ni plus vibrante ne s'est entassée, les principales étapes de son évolution religieuse, suivie pas à pas avec attention, avec passion, par la France entière et tout l'univers catholique.

De sorte qu'en ce jour mémorable, la Conférence ne se livrait pas seulement à Tune de ces manifestations opportunes dont elle estcoutumière : elle accomplissait un nécessaire et pieux devoir. Elle restituait

1. Voir, à la fin du volume, le récit de cette séance organisée en faveur d'un monument à élever à Brunetière, et les discours que MM. Denys Cochin et Lamy y prononcèrent.

à Brunetière, sous forme d'hommage public, un peu de la gloire dont Brunetière Fa comblée. Car, de toutes les bonnes fortunes qui ont pu entourer son berceau, la principale est assurément d'avoir été, par une suite de circonstances que nous relaterons plus tard, la confidente aimée du Maître. Non pas de ces confidentes effacées, d'attitude plutôt passive, comme on en trouve dans les tragédies classiques, et qui sont chargées de supporter, sans plus, les aveux, mais une amie vraiment, qui a entouré de sympathie, aidé dans son travail intérieur, soutenu dans la lutte, réconforté dans l'épreuve, l'homme le plus discuté d'alors et le plus houspillé,.... à son tour, car il faut avouer qu'il aimait assez prendre les devants, et que dans sa marche à la vérité, il s'inquiétait fort peu des préjugés qu'il bousculait, des sophismes qu'il dégonflait en passant.

Un homme qui compte beaucoup d'ennemis n'en aime que mieux ses amis. Le public bisontin en sait quelque chose, et surtout la Conférence Saint-Tho mas d'Aquin. De ce vers usé à force d'avoir servi:

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

elle a longuement éprouvé la justesse. Et c'est pourquoi il a paru bon, à propos de la fête du 2 avril qui les clôt magnifiquement, de rechercher quels rapports affectueux ont uni Brunetière et la Conférence,, à la grande joie et au grand profit des deux. Les premiers datent de l'année 1895. La Conférence n'a encore que quatre ans. Autant dire quelle se dé-

bat dans ses langes '. Elle en est à cette période pénible, où toute société qui veut vivre tâtonne, cherche sa voie, et ne vise à rien plus qu'à « s'asseoir ». Le rayonnement, s'il doit venir, est remis à

i. La Conférence Saint -Thomas d'Aquin fut fondée en 1891. On aurait alors vainement cherché à Besançon une œuvre de jeunesse proprement dite. Les institutions postscolaires y étaient ignorées, et aucun patronage n'existait dans toute la ville, ni pour garçons ni pour filles. Il faudra encore attendre jusqu'en 1898-1899, époque du congrès national de l'Association catholique de la jeunesse française à Besançon, pour voir se dessiner le mouvement d'oeuvres qui, grâce au dévouement de quelques prêtres intelligents et zélés et de quelques femmes d'initiative, s'affirme aujourd'hui de façon assez énergique pour permettre d'entrevoir un bel épanouissement d'oeuvres catholiques et sociales.

Les jeunes gens élevés dans les collèges chrétiens, si florissants alors, et où on pouvait pourtant compter des maîtres d'élite, ne trouvaient, au sortir du collège, rien qui pût encourager et soutenir le premier usage de leur liberté. La région possédait au moins trois grands collèges chrétiens d'enseignement secondaire, à Besançon et à Dole, et une Université où venait se concentrer la jennesse. Aucune institution, par ailleurs, qui facilitât, après l'école, le groupement de cette jeunesse jusque-là si entourée, et qui empêchât un éparpillement funeste.

De cette situation se préoccupaient le P. Dagnaud, préfet des études au Collège catholique, et un jeune professeur de philosophie du même Collège, le P. Davarend. Celui-ci, homme d initiative, aimant la jeunesse et ayant toutes les qualités que la jeunesse aime, n'hésita pas à jeter les fondements d'une institution que les circonstances semblaient commander. En dépit de toutes les impressions pessimistes et plutôt décourageantes qu'ils rencontrèrent chez les amis et les conseillers qu'ils consultèrent à Besançon, amis et conseillers qui d'ailleurs ont été depuis lors les meilleurs appuis de l'oeuvre, les PP. Davarend et Dagnaud allèrent de 1 avant, bien décidés à ne reculer que devant l'impossible.

La Conférence Saint-Thomas d'Aquin fut donc fondée au milieu de Tannée scolaire 1891, à la suite d'une conférence de M. de S'alence qui venait à propos pour appuyer l'entreprise. Deux jeunes gens, l'un du cours de Polytechnique et Tautre de Saint-Cyr, aujourd'hui deux très brillants officiers qui font honneur à l'armée

plus tard. Le plus urgent, c'est de se faufiler à travers les mailles des mille difficultés inséparables des débuts : recrutement laborieux des membres, recherche d'un local approprié , élaboration des statuts, dénigrement systématique des uns, appui branlant des autres , manœuvres douteuses des « bons amis », et, pour tout dire, universelle conspiration du passé contre le présent, de la routine contre le progrès. La Conférence a connu l'entière série de ces épreuves, et l'obscur effort de la plante pour soulever la motte de terre qui lui cache le soleil. Bien qu'elle répondit à une nécessité de premier ordre : grouper les jeunes gens au sortir de l'école (sans quoi, de même que les individus se dispersent, leur vertu s'émiette), la rigueur de son premier programme d'études, trop exclusivement religieux, ne lui permettait pas d'extension rapide. Ce programme, il fallut l'assouplir et l'élargir, au point où il en est aujourd'hui, malgré les critiques peu autorisées de ceux qui jugent du dehors l. Mais

française et à leur foi chrétienne, en furent les premiers président et vice-président.

Les initiateurs de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin entrevoyaient avant tout dans leur œuvre une institution de haut enseignement religieux et d'apologétique. Quelque six mois suffirent à leur faire comprendre qu'un but de cette sorte, si exclusif, quelque grand qu'il fût, ne pouvait être celui d'une œuvre d'étudiants qu'on voulait étendue et durable. Et la Conférence Saint- Thomas d'Aquin prenait tout de suite position, et, de façon réfléchie, sur le terrain où elle se maintiendra sans défaillance. (Archives de la Conférence et Figures disparues, brochure de L. Montenoise, avocat à Besançon.)

i. La Conférence Saint-Thomas d'Aquin est un cercle destiné

j'insiste là-dessus : la Conférence n'avait pas encore donné signe de vie à l'extérieur, au moment où,

aux étudiants catholiques, aux grands jeunes gens des écoles préparatoires, à tous ceux qui se destinent aux carrières libérales et qui entendent développer les principes chrétiens dans lesquels ils ont été élevés. Son programme de conférences hebdomadaires, l'expérience dès le début le fit élargir ; en y réservant une place aussi large que possible aux questions strictement théologiques et apologétiques, on y introduisit les multiples questions d'ordre historique, scientifique et social que l'actualité signalait à l'attention des esprits.

Voici, à titre d'indications qui pourront être utiles à plusieurs de nos lecteurs et rappelleront à d'autres de précieux souvenirs, la série des conférences de diverses années.

Année 1899-1900 15 novembre. L'enseignement de l'histoire sous l'ancien régime et ses conséquences, par le docteur Meynier.

24 novembre. La guerre du Transvaal, par M. le chanoine Panier. Ier décembre. Deux corsaires bretons : Jehan et Nicolas de Coe-

tanleur, par le colonel de Jacquelot de Boisrouvray.

8 décembre. Les origines de l'Église, par Jean Guiraud, professeur à l'Université.

10 décembre. Gravelotte et le patriotisme, par le colonel de Jacquelot.

22 décembre. Une année en Allemagne, par Georges Mairot, étudiant.

Les mœurs des étudiants allemands, par Régis Bossanne, étudiant.

7 janvier. L'évolution de la terre, parle docteur Girardot.

14 janvier. La littérature et le cosmopolitisme, conférence au Kursaal, par René Doumic, de l'Académie française.

25 février. Ce qu'on apprend à 1 école de Bossuet, par F. Brunetière, de l'Académie française.

2 mars. Le duel et l'Église, par le chanoine Moussard.

9 mars. L'honneur, ce qu'il doit être pour des catholiques, par Jean de Jacquelot de Boisrouvray, étudiant.

i5 mars. L'histoire du testament, par Maurice Lambert, avocat.

28 avril. La Robe rouge, de Brieux, par Louis Montenoise, avocat.

5 mai. La Robe rouge, de Brieux, 2e conf.. par L. Montenoise,

avocat.

Année 190J-1908

20 novembre. L'évolution religieuse de Ferdinand Brunetière

brusquement, elle fut mise en face de Brunetière. Lui, au contraire, emplissait de son nom les co-

séance d'ouverture, par M. Victor Giraud, professeur à l'Université de Fribourg, rédacteur à la Revue des Deux Mondes.

6 décembre. La question du Maroc, par M. le chanoine Panier, président d'honneur de la Conférence.

20 décembre. La littérature de la troisième République dans ses rapports avec les moeurs et la politique, par M. L. Hosotte. rédacteur en chef de l'Eclair Comtois.

13 janvier. Une visite à Notre-Dame de Paris, conférence d'art avec projections, par M. J. Guiraud, professeur à l'Université de Besançon.

3i janvier. L'intérieur de Notre-Dame de Paris (deuxième conférence), par M. J. Guiraud, professeur à l'Université de Besançon.

•j février. La crise du mariage, par M. Colinet, avocat à la Cour.

i4 février. L'école de la paix sociale et la lutte contre le socialisme, par M. Béchaux, président de la Société de la paix sociale, correspondant de l'Institut.

21 février. Les Catacombes et l'apologétique chrétienne, par M l'abbé Rémond, aumônier du lycée Victor Hugo.

28 février. Les associations ouvrières à Besançon, par M. l'abbé Simonin, directeur du Patronage central et de l'Association Jeanne d'Arc.

6 mars. La Corse, souvenirs de voyage, avec projections, par le docteur Maxime Druhen, président de la Conférence.

i3 mars. Le référendum en Suisse, par M. Colle, licencié es sciences.

20 mars. La question syndicale, par M. l'abbé Moine, docteur en théologie, directeur de l'A. C. J. F.

27 mars. Le blé qui lève, par M. de Lagarde.

3 avril. Autour du lac de Genève, souvenirs d'excursion et d'art, avec projections, par M. E. Giovanna.

8 mai. Le fait démocratique, par M. G. Mairot, président de l'Association catholique de la jeunesse française.

i5 mai. L'hospice de Beaune et la question de l'hospitalité dans l'Église, par M. Amiot

Même année. — Conférences religieuses ij novembre. Raison, religion, révélation, conférence d'ouverture, par l'abbé Gayraud, député du Finistère.

8 décembre. Les conditions modernes de l'apologétique, par le P. Sertillanges.

lonnes de journaux et forçait l'attention des penseurs. La foule et l'élite le connaissaient. Il possé-

22 décembre. L'essence du dogme et la liberté intellectuelle des croyants, par le P. Sertillanges.

12 janvier. La certitude religieuse : ses caractères, ses conditions, par le P. Sertillanges.

26 janvier. L'obéissance religieuse : ses exigences, ses limites, par le P. Sertillanges.

9 février. Les catholiques et la philosophie, parle P. Sertillanges.

23 février. Les catholiques et les sciences historiques, par le P. Sertillanges.

i'r mars. Les catholiques et les sciences expérimentales, par le P. Sertillanges.

Année igio-ign

i5 novembre. L'état actuel de l'Église de France, par S. Gr. Mgr Touchet, évêque d'Orléans.

18 novembre. Cinq mois au Canada : du Labrador au Mexique, par le R. P. Le Doré.

25 novembre. A la frontière marocaine, par M. Perron.

2 décembre. Le modernisme : ce qu'il est, par le P. Baille.

16 décembre. Le Congrès eucharistique de Montréal, par M. Belleney, de la Croix de Paris.

11 janvier. La chanson populaire, son influence morale, par Paul Landormy, agrégé de l'Université.

20 janvier. L'état d'àme des catholiques en face des lois ouvrières, par l'abbé Simonin.

17 février. Les grognards de la Grande Armée, par G. d'Esparbès.

3 mars. La guerre : conséquences modernes, par le lieutenant Henri Saillard.

10 mars. Au Soudan : la race de Bambara, par le lieutenant Flachot.

Vj mars. Pourquoi les croyances religieuses sont-elles si peu enracinées dans tant d'âmes, par le R. P. Dagnaud.

24 mars. La Bibliothèque de Besançon : ses richesses, ses curiosités artistiques, par le docteur Maxime Druhen.

2 avril. Brunetière, par MM. Denys Cochin et Etienne Lamy, de l'Académie française.

5 mai. Les retraites ouvrières : que faut-il en penser? par If. G. Colle.

12 mai. Les services rendus à l'exégèse et à la foi par les travaux de l'École biblique de Jérusalem, par le R. P. Lagrange.

dait à la fois la célébrité calme et la notoriété tapageuse. Telle était son intrépidité de jugement et parfois son irrespect des idoles du jour, qu'il était rare que sa voix s'élevât sans être aussitôt suivie d'un concert de clameurs, indignées ou moqueuses. Chose piquante : cet apôtre infatigable des lieux communs (Dieu sait s'il les a défendus contre les fantaisies individuelles et les caprices du dilettantisme) se montra souvent l'adversaire résolu de l'opinion courante. A tel point que ses paradoxes, ou, si l'on veut, ses boutades, passaient aux yeux de certains pour une manière de réclame à rebours. A tort , car, seul, l'amour de la vérité guida toujours cette âme admirablement sincère.

Critique, orateur, professeur, il venait de donner sa mesure, Tannée précédente, dans ses fameuses conférences à la Sorbonne, sur Bossuet. Je veux bien que Pascal, génie inquiet, tourmenté, pour avoir posé, de façon pathétique, l'éternel problème de la destinée, ait exercé sur lui une influence plus profonde. C'est, du moins, ce que prétend l'un des « pascalisants » les plus qualifiés d'aujourd'hui, M. Victor Giraud. Mais Bossuet! comme il était à l'aise pour en parler! Cette passiond' unité qui l'anima jusqu'à la fin, ce parti pris de se placer au point de

Depuis vingt ans, ce programme que la Conférence s'était tracé, elle l'a exécuté avec une inlassable persévérance, et grâce à sa variété précisément, les directeurs ont su grouper toujours et sans effort un auditoire déjeunes gens de plus en plus nombreux et assidus. Voilà un fait qui semble justifier la méthode adoptée par les fondateurs de l'œuvre.

vue « social » pour juger le christianisme, le prédisposaient à comprendre à fond l'illustre évêque de M eaux l. Il n"y a pas jusqu'à leur style qui n'abonde en analogies foncières. Le génie latin les a marqués tous deux de son empreinte. Leurs phrases majestueuses, bâties au ciment romain, et dont les propositions s'emboîtent si exactement l'une dans l'autre, ont ceci de commun qu elles font bloc, semblent d'abord un peu massives, mais si on les parle c'est un enchantement : la lourdeur apparente disparaît et il ne reste plus qu'une puissance, au contraire, ailée, magnifique.

Le succès du conférencier fut énorme, et vers la fin, bruyant 2. Et déjà, sa sympathie admirative pour Bossuet le portait assez loin, dans la direc-

i. Jules Lemaître, dans son allocution sur Bossuet prononcée à Meaux, le 3o octobre dernier, s'exprimait ainsi : « Celui qui aurait dû parler aujourd'hui de Bossuet. ce n'est pas moi, c'est F. Brunetière, qui i*a tant aimé et glorifié, et qui Ta si profondément compris. Leurs deux esprits avaient quelques traits communs : l'amour de l'ordre, la passion de la dialectique, le besoin de croire et d'affirmer. »

2. Ces cours, qui mirent en valeur l'admirable talent oratoire de Brunetière, furent troublés par des incidents, dont voici l'origine:

Dans son discours de réception à l'Académie française. Brunetière, faisant l'éloge de John Lemoine, opposa le journaliste d'autrefois, dont son prédécesseur lui semblait le type achevé, au journaliste d'aujourd'hui, frivole et superficiel.

La corporation des journalistes se fâcha: mettez-vous à sa place! Un « chahut » fut organisé par quelques journaux parisiens, avec l'aide des partisans de Zola, auquel Brunetière avait décoché quelques cruelles vérités. Les étudiants de la Sorbonne se chargèrent de rétablir l'ordre et de mettre les interrupteurs à la porte. Le cours, d'ailleurs, touchait à sa fin. Brunetière n'a pas réuni ces conférences en volumes. Ceux qui les ont entendues sont unanimes à le regretter.

tion même où marcha ce grand esprit. — D'autre part, une orthodoxie non pas chatouilleuse, mais seulement attentive, relevait, à pleines mains, dans ses cours ou ses conférences, nombre de propositions qui révélaient un état d'àme encore fort éloigné du catholicisme. Manifestement, cet homme était ébranlé ; il étudiait pour son compte les questions religieuses, mais, dominé par les conclusions encore incomplètement revisées d'études antérieures, il ne pouvait avancer qu'à pas lents vers la vérité chrétienne : « Il était alors, écrit Victor Giraud, sous l'influence d'Eugène Burnouf. dont Ylntroduction à l'histoire du bouddhisme devait, a-t-il avoué, retarder d'une quinzaine d'années son adhésion au christianisme. Et. sous l'action combinée de Schopenhauer. de Darwin et de Comte, il croyait fermement alors qu'une morale strictement positiviste pouvait désormais se suffire à elle-même, et même ne remplacerait pas sans avantage les religions disparues ou périmées *. » Il reste néanmoins vrai qu'à cette date le problème religieux, déjà, se posait, ou plutôt s'imposait à lui : Brunetière n'y échapperait pas, et, au contraire, il allait vivre ces jours pleins d'angoisse et de noble tourment où l'on refait sa vie par la base. Préoccupé avant tout de la question morale et attachant le plus haut prix à la loyauté envers soi-même, on pouvait être sur qu'il

i. Victor Giraud, Notes et souvenirs, librairie Bloud et O, 1907, p. 26.

irait jusqu'au bout de sa pensée. Dans le monde catholique, plusieurs notabilités aux aguets le surveillaient de loin, pressentant en lui une recrue de valeur. Mais il n'était pas encore « à point » pour entrer en communication directe avec une société franchement catholique . telle que la Conférence Saint-Thomas d'Aquin.

Quand, soudain, éclata comme une bombe la retentissante brochure intitulée : Après une visi-te au Vatican l. Un mot à effet la résume qui a déchaîné l'une des plus ardentes polémiques de ces temps derniers, la banqueroute de la science. Je ne reviendrai pas, après tant d'autres, sur l'interprétation légitime qu'il convient de donner à cette déclaration sensationnelle, dont on a fait depuis un agaçant abus. Aussi bien la science est morte telle que la concevait son pontife olficiel, M. Berthelot. Elle est

i. Dans les derniers mois de 1894, à la fin de l'année qui avait entendu les conférences de la Sorbonne sur Bossuet et dans les dispositions d'âme que nous venons de dire, Ferdinand Brunetière était parti pour l'Italie, et. à Rome, son voyage se termina par une visite au Vatican où Léon XIII le reçut. « L'impression produite, écrit V. Giraud, par la vue et la parole de « ce grand vieillard », fut profonde : ce fut la « chiquenaude » initiale qui détermina l'ébranlement moral décisif, lequel avait été déjà préparé sans doute, comme il arrive toujours en pareil cas. par les mille menus faits de la vie intérieure et subconsciente. » Xotes et souvenirs, p. 27.

A peine de retour à Paris, il écrivait l'article sensationnel : Après une visite au Vatican.

Parue au début de l'année 1895, sous ce titre : Après une visite an Vatican, cette brochure fut éditée ensuite par Firmin-Didot avec ce nouveau titre : Science et religion. Cet article ne se trouve plus actuellement que dans le volume : Questions actuelles, édité par la librairie Perrin.

aujourd'hui rentrée dans son domaine, où elle accomplit des prodiges : elle ne tend plus à déborder ses frontières, à devenir le tout de l'homme, et le dernier mot de l'univers. Il n'y a plus que les primaires pour lui faire encore l'honneur d'un grand S et se prosterner devant elle. Et c'est inouï, la modestie que lui ont inculquée, même pour ce qui est de son ressort, MM. Poincaré, Duhem et autres savants qui ont l'oreille du public.

Toujours est-il que Brunetière, rabattant ses prétentions exagérées, montra excellemment que le bonheur, pour l'homme, est affaire, non de progrès matériel ou de connaissance théorique, mais de discipline intérieure, et par conséquent de morale ; que la morale séparée de la religion (encore qu'il en eût été jadis l'ardent champion) ne lui disait plus rien qui vaille ; que, parmi les religions en cours, le christianisme étant la plus sociale, la plus armée contre l'individualisme, lui paraissait donc la meilleure, et dans le christianisme, le catholicisme, pour ce fait que le Pape est bien, selon lui, le gardien idéal de la tradition et le pouvoir spirituel rêvé — surtout s'il s'appelle Léon XIII. Il n'en disait du reste pas davantage et ce serait aller trop vite en besogne que de chercher dans les déclarations qui précèdent une adhésion déjà explicite au catholicisme. Mais une fois la question posée dans ces termes, comme Brunetière poussait aussi loin que possible la logique de l'esprit et la sincérité du cœur, tout faisait prévoir ce qui heureusement arriva.

Cette brochure, l'un des événements capitaux de la vie de Brunetière, ne marqua pas moins dans les annales de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin. C'est grâce à elle que la Conférence passa pour ainsi dire de la vie cachée à la vie publique. Elle fut ce coup de pouce qui, survenant au moment opportun, oriente définitivement une œuvre dans un certain sens. Voici comment. Le Père Dagnaud, professeur de philosophie au Collège catholique de Besançon et directeur de la Conférence, fut très frappé du ton, de l'accent des paroles de Brunetière. Mais il ne se borna pas à éprouver une émotion passagère, sans lendemain. Homme de réalisations, suivant l'expression chère à M. Briand, il en tira au contraire une résolution qui était d'inviter Brunetière à compléter sa pensée chez nous. Dans quelles conditions il le fit, il va le raconter lui-même. Voici la note même du Père que je relève dans les archives de la Conférence.

«Après une visite au Vatican/ la lecture de cet article m'avait personnellement profondément ému. J'admirais chez cet homme, qui, il y a peu de mois encore, avait pu laisser tomber de ses lèvres, dans ses conférences sur Bossuet, plus d'un blasphème, cette parole si respectueuse de la religion, de T Eglise et du Pape. De ce jour, je résolus de lui témoigner, par quel moyen, je l'ignorais encore! mon admiration et ma reconnaissance de catholique !

«r En mai 1896, les circonstances avaient voulu que

j'assistasse à Paris au Congrès des Unions de la Paix sociale. Le dimanche durant ce Congrès, je fus invité par M. Delaire, le très éniinent et très aimable secrétaire général des Unions, à assister, dans ses salons, à une réunion du Comité et où je devais rencontrer entre autres MM. Georges Picot, Anatole Leroy-Beaulieu, Ollé-Laprune, etc.... Au cours dune conversation que j'eus avec M. Ollé-Laprune dans l'embrasure d'une fenêtre du salon de M. Delaire, et lui faisant part des sentiments et des idées qu'avait fait naître chez moi l'attitude prise par Brunetière dans sa brochure Après une visite au Vatican, j'entendis de la bouche de ce grand catholique, qu'une estime réciproque et une véritable amitié liaient à M. Brunetière, ces paroles prophétiques : « Brunetière est l'homme le plus droit et le plus sincère que l'on puisse rencontrer, j'ai la certitude qu'un jour il sera catholique. » Au désir que je lui exprimais d'aller voir M. Brunetière pour l'inviter à venir à Besançon, M. Ollé-Laprune me répondit en m'offrant un mot de présentation. Soit timidité, discrétion ou je ne sais quel autre sentiment, je refusai l'aimable proposition de M. Ollé-Laprune ; et je me résignai à me présenter moi-même à M. Brunetière, avec le secret pressentiment qu'inconnu comme je l'étais, je ne parviendrais pas jusqu à lui.

c< Le lendemain, à trois heures, j'étais donc à la Revue des Deux Mondes et je demandais à être reçu par M. le directeur. — Qui êtes- vous, Monsieur

l'abbé ? Venez-vous pour de la copie ? Avez-vous votre carte, au moins? et toutes les questions qu'un huissier vigilant doit poser pour arrêter les visiteurs importuns.

« — Ma carte est inutile, je suis inconnu de M. Brunetière. Annoncez un prêtre tout simplement et demandez à M. le directeur s'il veut bien le recevoir. Et l'huissier docile alla frapper à la porte du directeur de la Revue des Deux Mondes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée, j'étais invité à entrer, et du même coup, je me trouvais en face de Brunetière qui s'était avancé au-devant de moi, et dont les yeux inquisiteurs me fixaient. Spontanément, sortirent de mes lèvres ces paroles qui traduisaient d'ailleurs bien les sentiments dont j'étais rempli: « Monsieur, je suis très heureux de vous apporter, en mon nom et au nom des jeunes catholiques au milieu desquels je vis, l'hommage de notre admiration et de notre reconnaissance pour les paroles de respect qui sont tombées de votre cœur à l'adresse du Souverain Pontife et de 1 Église catholique, et je viens vous demander de venir au milieu de nous pour que nous vous fêtions. » La réponse fut prompte et nette : « Monsieur l'abbé, je suis tout à vous î »

« Invité ensuite à masseoir, j'expliquai en deux mots à M. Brunetière ce qu'était la Conférence Saint-Thomas d'Aquin et ce que précisément je me permettais de lui demander. « Justement, me répondit M. Brunetière. j'ai une idée dont je suis plein et que je veux émettre. »

« Gomme nous avions entre temps causé de la Bretagne, mon pays à moi et presque le sien, M. Brunetière ajouta : « Revenez donc me voir dans un mois en allant en Bretagne, j'aurai précisé mon idée, nous arrêterons le sujet et nous prendrons date. »

c< Ainsi fut arrêtée cette conférence sur La Renaissance de l idéalisme, la première d'une campagne féconde qui restera l'un des plus beaux titres de Brunetière à la reconnaissance des catholiques '. »

« J'ai une idée dont je suis plein et que je veux émettre. » 11 faut retenir cet aveu, car il est très caractéristique de la méthode du maître. Il ne parlait jamais que de questions qui lui tenaient très à cœur et qu'il avait longuement méditées. De sorte que ses discours étaient autant de confidences. Mais ne vous méprenez pas sur le sens de ce mot. Ce n'est pas des particularités de sa vie sentimentale ni de ses impressions personnelles qu'il entretenait ses auditeurs. Il a, du reste, assez protesté contre l'étalage complaisant du moi, selon le rite romantique ! Mais les idées qui lui semblaient intéressantes et qui commençaient à se grouper dans son esprit, il avait la passion de les exprimer en public, y trouvant par-dessus tout cet avantage de se mieux comprendre lui-même. Il était de l'avis de Montesquieu : nous ne savons bien ce que nous voulons dire que lorsque nous l'avons dit en effet.

i. Archives de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin.

En sorte que cet homme se parlait en parlant aux autres : l'auditeur était admis à contempler de très près un cerveau en travail. On s'attendait, comme dit Pascal, de trouver un auteur, et Ton trouvait un homme. Il va sans dire que ce spectacle d'un penseur aux prises avec la vérité, et qui découvre ses batteries, était de nature à impressionner vivement les jeunes gens de la Conférence qui avaient, eux aussi, un choix à faire, une détermination pour la vie à prendre.

Cette idée dont il était plein, il l' épancha dans le célèbre discours : la Renaissance de V idéalisme, qui. outre sa valeur propre, mérite encore de retenir l'attention à titre de date, car il est le premier de cette vaillante série des discours de combat l qui révèlent sur les sujets les plus actuels, les plus brûlants du jour, la pensée toujours forte, agressive au besoin, et de plus en plus catholique de leur auteur. Il y traite de l'impuissance du positivisme à satisfaire les âmes contemporaines, et s'applique à démêler, en philosophie, en littérature, en politique, les signes d'un renouveau d'idéalisme. En quoi le catholicisme — et encore le grand mot n'est-il pas lâché, — peut bénéficier de ce mouvement, c'est à peine s'il l'insinue dans une conclusion très x^rudente, où il est souverainement intéressant de surprendre son esprit sur le fait, en train de s'orienter.

i. Les Discours de combat forment trois volumes publiés par la librairie Perrin : i*e série : nouvelle série ; dernière série.

Tel quel, ce discours très riche, solidement construit, eut un énorme retentissement dans le pays. La séance où il venait d'être prononcé avait été d'ailleurs un triomphe pour l'orateur. Une merveilleuse assemblée de près de trois mille personnes remplissait l'immense Kursaal-cirque de Besançon, l'une des plus belles salles qui soient, du parterre aux dernières galeries, et lui avait fait un succès sans précédent.

Les Franc-Comtois, gens froids et réservés par réputation, devenaient pour Brunetière l'auditoire le plus intelligent et le plus sympathique qui se puisse rencontrer. L'éminent académicien était vraiment conquis.

Un grand banquet, de cent cinquante couverts, clôtura la journée, au cours duquel la jeunesse et Brunetière échangèrent des toasts qui achevèrent de traduire l'impression profonde et salutaire que laissait le passage du maître à Besançon. A cette réception, il était d'ores et déjà certain que nous fêtions un homme qui avait le visage — ce visage pourtant si tourmenté et si creusé de rides, — tourné vers la lumière.

On ne relira pas sans intérêt les discours qui furent prononcés dans cette première rencontre : celui d'un sens si profond et d'un tour si étudié de M. Louis Montenoise, avocat à la cour d'appel de Besançon, et la réponse de Brunetière. Au Champagne donc, M. Montenoise parla ainsi :

Monsieur,

Je crois qu'on a eu tort de dire du discours et sans réserve qu'il ne survit pas au temps ni à l'occasion. Pour ma part, aujourd'hui plus que jamais, j'incline à penser qu'en cela tout dépend de l'orateur. Les paroles que vous venez de prononcer ne sont pas de celles qu'on oublie. Tombées de vos lèvres parmi nous et pour nous, elles ont toute l'autorité d'un précepte, toute la valeur et la netteté d'un enseignement, bien plus, elles demeurent le plus précieux témoignage de votre haute bienveillance et de votre généreuse sollicitude ; en vieillissant dans notre souvenir, elles ne perdront rien de leur saveur et les idées qu'elles ont semées dans notre esprit ne seront pas un grain stérile.

Ce que vous avez dit, Monsieur, nul mieux que vous ne l'eût exprimé et d'une façon plus profitable. N'êtes-vous pas, en effet, l'adversaire déclaré des périodes sonores et des phrases vides ? Avez-vous jamais, dans votre carrière, mis au jour une page, je ne dirai pas inutile, mais superflue ? Peut-il sortir de votre plume ou de votre bouche un mot qui n'ait sa raison d'être, sa signification, sa portée ? Et lorsqu'on vous lit ou qu'on vous écoute, comme on comprend à merveille votre indignation contre ceux qui ont voulu faire de l'art « un divertissement de man-

darins », de cet art où vous êtes passé maître et où vous avez apporté, vous, tant de conviction, de scrupule et de probité ! — « Il faut que tout le monde vive, mais personne, que je sache, n'est obligé de parler ou d'écrire et quiconque s'y décide est éternellement comptable de sa parole ou de son écriture à l'humanité tout entière. » C'est vous, Monsieur, nous le savons tous, qui avez dit ces choses : vous ne vous êtes pas contenté de les dire, vous avez prêché d'exemple, ce qui est la meilleure et la plus persuasive des éloquences.

Trop heureux serions-nous si chacun, dans sa sphère, comprenait son rôle social comme vous avez compris le vôtre. Hélas ! il n'est pas besoin d'avoir l'expérience de l'âge pour affirmer qu'aujourd'hui les hommes, non pas sans doute, et cela va sans dire, de votre caractère, mais les hommes de caractère, les hommes de volonté sont rares. L'indifférence, la mollesse, le scepticisme, qui sont des formes du dilettantisme, ont tout envahi, et il n'y a pas là de quoi nous surprendre. « Si certains hommes, écrivait la Bruyère, ne sont pas dans le bien où ils pourraient aller, c'est par le vice de leur première instruction. » Mieux que la Bruyère, Monsieur, vous avez compris le mal, puisque vous avez voulu y porter remède, puisque vous vous êtes efforcé de montrer

quelles doivent être les qualités de cette instruction ou plutôt de cette éducation « qui doit former l'homme pour la société ». — Et c'est ainsi que la jeunesse est devenue l'objet de votre constante préoccupation. Les jeunes gens sont le sel de la terre. « Ce sont eux, a-t-on dit, qui, en se mêlant aux masses, empêchent celles-ci de se corrompre. » Et voilà pourquoi vous vous êtes tourné vers eux, voilà pourquoi vous avez essayé de les mettre en garde contre ce dilettantisme dont vous venez, une fois de plus, de nous montrer tous les dangers, voilà pourquoi vous avez essayé de les prémunir contre l'individualisme en leur répétant :

« Nous ne sommes pas nés pour vous, mais pour la société; avant d'être nos maîtres, nous sommes les serviteurs de la patrie et de l'humanité. » Vous avez stimulé leur amour-propre, réveillé leurs aspirations, exaspéré leur soif d'idéal, vous leur avez rendu les espérances et jusqu'aux illusions qu'on était en train de leur faire perdre. Voilà pourquoi, lorsque nous nous sommes adressés à vous, vous avez répondu avec tant de complaisance à notre appel, voilà pourquoi vous êtes aujourd'hui parmi nous, voilà pourquoi vous avez parlé tout à l'heure comme vous l'avez fait.

Les jeunes gens qui vous ont entendu, et dont

je suis ici l'interprète bien insuffisant et bien malhabile, me prient. Monsieur, de vous exprimer toute leur admiration et toute leur reconnaissance pour les paroles que vous avez bien voulu leur adresser. Votre œuvre est éminemment patriotique, ils le savent. C'est au couronnement définitif de cette œuvre, c'est à la réalisation de vos efforts que j'applaudis avec eux, en vous demandant la permission de lever respectueusement mon verre en votre honneur. Unis dans la même pensée, dans la même opiniâtreté de volonté et de labeur, nourris de vos conseils et de votre exemple, nous secouerons cette torpeur qui tend à nous envahir, nous deviendrons des hommes d'action, avant tout des hommes de « tempérament personnel » et de caractère et notre génération n'oubliera pas les chefs qui, comme vous, l'auront conduite à la plus noble des victoires, celle qu'on remporte sur soi-même. »

Et M. Bmnetière répondit :

Messieurs.

Je vous remercie avant tout des paroles trop obligeantes que le président de votre Conférence vient de m'adresser en votre nom, et je lui réponds très sincèrement que, si nous parlons de reconnaissance, c'est moi qui vous en dois pour la franche et chaude cordialité de votre accueil.

Je vous ai dit tantôt ce que j'avais à vous dire; mais, puisque je suis ici l'hôte de la jeunesse de Besançon, c'est à elle que je voudrais porter mon toast, et je vais l'essayer, quoiqu'il n'y ait rien de plus embarrassant.

Il n'y a rien de plus embarrassant que de porter un toast à la jeunesse, car quels vœux ou quels souhaits lui adresserait-on bien ; et n'at-elle pas tout pour elle ? Vous avez l'espérance et vous avez la force ! Vous avez l'ardeur et vous avez la générosité ! Vous avez la curiosité.... et si vous avez sans doute quelques défauts, puis-je vous souhaiter de vous en défaire, puisque vous ne vous en déferez qu'avec la jeunesse même, et que peut-être, en attendant, sont-ils la rançon de vos qualités. Mais je puis toujours vous donner un conseil, et tout en louant en vous votre avidité de connaître, je puis vous engager à vous défier du pire des vices qu'elle engendre : c'est le dilettantisme.

Et je vais vous indiquer un moyen de vous en préserver; car, on a quelquefois l'air de croire que ceux qui ne veulent voir qu'un côté des questions, c'est que les autres leur ont échappé... Non ! ils ne leur ont pas échappé ! Mais dans ces grandes questions, où il y va delà conduite, et de la morale, et de l'humanité, considérant que la vie est courte et la science infinie, ils ont

compris qu'on n'arrivait à rien si l'on ne prenait de bonne heure un parti, et c'est tout justement ce que l'on appelle avoir un idéal.... Faitesvous donc de bonne heure un idéal, pour toutes sortes de raisons, mais surtout pour pouvoir agir, et, si vous vous imposez après cela la loi de vous y conformer, vous pourrez en sûreté vous moquer du dilettantisme et de son impuissance.

C'est le souhait que je forme pour vous, et si peut-être vous l'avez senti tantôt dans les paroles que je vous adressais, je ne puis mieux vous témoigner ma reconnaissance qu'en le formulant ce soir plus clairement ; et ainsi, — parlons latin puisque nous sommes entre pédants, — unde orsa est in eoclem terminabitur oratio: la journée finira comme elle a commencé !

Je bois à la jeunesse de Besançon l.

I. Voici, à titre de document, la très humoristique allocution que M. le chanoine Suchet, doyen du Chapitre, prononça à ce même banquet :

« Monsieur,

« Permettez-moi de vous remercier, non seulement au nom des membres de la Conférence de Saint-Thomas d'Aquin, mais encore au nom de la Franche-Comté. Je ne crains pas de me faire l'interprète de mes compatriotes en vous disant que cette province s'honore de vous posséder aujourd'hui dans sa capitale.

« On nous reproche, à nous autres Franc-Comtois, d'être froids, têtus et jaloux. — Froids! sans doute nous n'avons pas l'humeur expansive de certaines autres provinces. Mais nous savons apprécier avec calme, et au moment opportun, les qualités solides et les talents véritables. Vous avez pu voir aujourd'hui, par la foule réunie pour vous entendre, que nous ne sommes pas indifférents

Ceci se passait le 2 février i8g6.

au bien dire et que nous savons nous enthousiasmer par une parole éloquente.

t On dit encore que nous sommes têtus. Oui, les Comtois sont fermes dans leurs opinions et leurs croyances, quand ils ont pesé les motifs d'y être fidèles. C'était là le caractère de nos pères, et lorsque notre province était vraiment maîtresse d'elle-même, elle avait ce vieux dicton qui était le symbole de sa fermeté : « Comtois, rends-toi !

« Xenni. ma foi!

« On dit enfin que nous sommes jaloux, et que nous aimons à déprécier ceux de nos compatriotes qui s'élèvent au-dessus du vulgaire. Cette accusation, on s'est plu à la formuler dernièrement dans les journaux de la capitale et de la province, en nous accusant de renier un gTand poète né parmi nous. 11 n'y a rien de fondé dans celte accusation. La Franche-Comté n'a jamais renié aucune de ses gloires et n'a reconnu a personne le droit de les contester. Et même je puis dire que. dans aucun autre pays peut-être, on n'a montré autant de zèle à recueillir les détails historiques et biographiques qui peuvent mettre en relief ceux de nos concitoyens qui se sont distingués dans une carrière honorable. Nous sommes fiers de toutes nos illustrations militaires, littéraires, poétiques, scientifiques et religieuses. Leurs noms nous rappellent cet idéal qui doit nous élever, comme vous l'avez si bien dit, au-dessus des doctrines sensualisies. et nous inspirer d'aimer et d'honorer toujours ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est bon et ce qui est vrai. » (Une explosion de bracos salua ce toast.)

M. Brunetière de nouveau, aux applaudissements de tous, dut répondre au spirituel chanoine :

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