‹ Brunetière et BesançonChapitre 4 sur 16 · MONSIEUR LE CHANOINE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE CHANOINE

« Je vous remercie de vos paroles, et si je ne puis me permettre, étant trop neuf à Besançon, d'avoir l'air de prendre parti dans une controverse locale, je crois cependant pouvoir vous dire que je ferai votre commission.

« Je la ferai d'autant plus volontiers que je ne connaissais pas, je l'avoue, les défauts que vous m'apprenez que l'on reproche aux Franc-Comtois, mais qu'après vous les avoir entendu si spirituellement énumérer, je trouve, en y songeant, que, pour des défauts, ils ont beaucoup de l'air des qualités que j'estime le plus.

« Vous passez pour jaloux, dites-vous, et voila, sans doute, un bien vilain défaut: mais quoi! la jalousie n'est souvent qu'une forme de l'émulation: et puis, les jaloux sont peut-être eux-mêmes très malheureux, mais je trouve bon qu'il y ait des jaloux, pour

l ne tournée de Conférences en Amérique. — Le Catholicisme américain an Vatican. — Brnnetiére et Victor Hugo. — Déclaration de Brnnetiére : partout le Catholicisme c'était la France, la France c'était le catholicisme.

Un peu plus de deux ans après, la Conférence avait de nouveau recours à Brunetière. Elle s'était si bien trouvée du contact avec l'illustre critique, tant d'honneur en avait rejailli sur elle, par ricochet, qu'elle se sentait du coup nota ad majora. Vous aurez beau médire du succès, et le dissocier à grand fracas du mérite, rien ne peut remplacer cet incomparable metteur en branle. Où il passe, les

nous obliger à veiller constamment sur nous-mêmes, et, le cas échéant, à valoir ainsi tout notre prix.

« Vous passez pour têtus, m'avez-vous dit ensuite! Oh! ici je n'ai plus de doute, et je fais, pour ma part, le plus grand cas de l'entêtement. Tenir à ses idées, à ses affections, aux opinions que Ton s'est faites, les défendre envers et contre tous, mais c'est la définition même de la fermeté du caractère et l'entêtement n'est que le nom que lui donnent ceux qui ne la possèdent pas, et qui en sentent cependant tout le prix.

« Et que m'avez-vous donc encore dit? Qu'on vous accusait d'être froids? de ne pas vous jeter à la tête des gens? de regarder peut-être a qui vous donnez la main? de ne vous livrer enfin qu'à bon escient? Pour le coup, Monsieur le chanoine, dans les temps où nous vivons, et dont l'un des traits distinctifs est une espèce d'universelle banalité, ah ! pour le coup, voilà vraiment une espèce d'héroïsme! et tant pis pour quiconque en méconnaîtrait le prix.

« Oui Monsieur le chanoine, je ferai votre commission, et, en attendant, je bois à la conservation des précieux défauts des Comtois. »

ailes poussent. A la Conférence on vivait double, alors, et l'on ruminait de vastes projets. Entre autres, celui-ci auquel allaient d'emblée les sympathies du public. Il s'agissait de célébrer, dans une trilogie renouvelée de l'antique, les trois Franc- Comtois les plus célèbres du xixe siècle. Quels ils sont, aucun doute à ce sujet. Sur ce palmarès de la gloire, deux noms formidables s'inscrivent : Pasteur et V. Hugo. Après ces deux premiers prix ex œqno, Proudhon fait encore bonne figure. Et quelle heureuse diversité ! Le savant, le poète, le pamphlétaire ! Celui qui a révolutionne la science ; celui qui a révolutionné la littérature : celui qui n'aurait pas demandé mieux que de révolutionner la société (au moins à certains moments de son existence, car on trouve de tout, dans Proudhon, même des idées modérées).

M. Denys Cochin. ancien élève de Pasteur, était tout désigné pour formuler l'éloge de son maître qu'il fit à la manière large, copieuse, singulièrement compréhensive, que nous lui connaissons *.

M. Arthur Desjardins, membre de l'Institut, avo-

i. Denys Cochin parla à Besançon de Pasteur le 2; décembre 1896. La veille s'était déroulé à Paris un grand spectacle où toutes les autorités du pays, tous les savants de France et de l'étranger avaient été heureux de paraître pour témoigner à Pasteur leur admiration. La translation des cendres du maître, de Notre-Dame à l'Institut Pasteur, avait été effectuée solennellement.

A Besançon, sa patrie, on ne pouvait pas oublier le grand savant.

La Conférence Saint-Thomas d'Aquin avait donc pris l'initiative d'une manifestation, en même temps qu'elle provoquait l'idée

cat général à la Cour de cassation, auteur d'une vie de Proudhon, en servit la fine fleur aux Bisontins ■ et Brunetière parla de V. Hugo.

C'est un Brunetière, « plein d'usage et raison », qui nous arrivait là, après « un beau voyage ». L'année précédente, appelé par l'Université Harvard, il avait poussé une pointe en Amérique, entrepris une campagne de conférences, et mené une rapide enquête au sujet du catholicisme aux États- Unis. On se rappelle que ses conclusions ne plurent pas le moins du monde à l'excellent journaliste canadien, M. Tardivel. Mais nous n'aurons garde d'entrer ici dans le détail du débat. Quoi qu'il en soit, le mois de novembre suivant, à Rome, il communiqua à une assemblée de cardinaux (et on les compte, les orateurs français qui eurent la bonne fortune de s'adresser aux membres du Sacré Col-

d'une souscription pour un monument à élever à Pasteur dans Besançon même.

La conférence du 27 décembre apporta au projet la première souscription.

Denys Cochin prononça à cette occasion l'un de ses plus beaux discours, assurément. Sa parole y coule avec une aisance admirable au milieu des détails scientifiques les plus délicats, y déroule des vues d'ensemble de la plus large envergure, pendant que son admiration émue pour son illustre maître lui arrache des accents de la plus pénétrante éloquence. — Ce superbe discours se trouve presque in extenso dans la Franche- Comté des 28 et 29 décembre 1896.

1. M. de Mun, le grand orateur catholique, épris de toutes les questions sociales, avait accepté la tâche de parler de Proudhon. Des affaires graves l'obligèrent à remettre entre les mains d'un maître d'ailleurs la délicate mission que les circonstances ne lui permettaient pas de remplir. La belle conférence de M. Desjardins a été publiée en brochure. Imprimerie Jacquin, Besançon, 1898.

lège) ses observations cueillies en cours de route.

Un surcroit de besogne en résulta pour lui, qui faillit l'empêcher de venir à Besançon. Mais on ne vit jamais homme plus dévoué à ses amis, plus disposé, coûte que coûte, à leur rendre service. La lettre suivante en fait foi.

« Mon Révérend Père, vous m'embarrassez fort. Vous savez que je ne demande pas mieux que de répondre à votre invitation, mais le pourrai-je? Et quand le pourrai-je? Car depuis mon retour d'Amérique, je n'ai pas pris encore un instant de repos, et j'avais formé le projet d'aller passer précisément le mois de novembre à Rome. On m'y attend, et comme entre autres affaires j'y dois causer longuement du catholicisme américain, c'est un projet sur lequel il me serait très difficile de revenir. De votre côté, vous avez sans doute vos raisons de tenir au mois de novembre et je ne voudrais pas défaire vos arrangements. Enfin l'hiver sera pour moi très laborieux l'an prochain, à cause du renouvellement de la Chambre qui me privera pendant deux ou trois mois peut-être de mon chroniqueur politique ; et tout cela, vous le voyez, fait ensemble bien des difficultés. En résumé, je ne pourrai songer à aller à Besançon avant le mois de février. Voyez donc si vous pouvez m'attendre jusqu'à cette époque, et nous chercherons alors ensemble une date précise. Ai-je besoin d'ajouter que de quelque façon que tournent les choses, je ne vous en serai pas moins reconnaissant de toutes vos attentions.

Laissez-moi vous renouveler à ce propos, etc. I.... » C'est vraiment intervertir les rôles; est-il possible de témoigner plus de généreux dévouement ?

D'une autre lettre au même destinataire sur le même sujet, à l'heure où ce labeur dont il vient d'être parlé devenait plus lourd 2 :

« Je n'arriverai à Besançon que le samedi 12 février au soir et, à mon grand regret, j'en devrai repartir le lundi dans la journée. Si vous vous faites une idée de ce que j'ai en train de besognes urgentes, vous me pardonnerez cette précipitation et vous voudrez bien m' excuser auprès de tous ceux que je me permets d'appeler mes amis de Besançon. »

Puis cette phrase que j'extrais de cette même lettre, qui montre bien le tempérament combatif de l'écrivain et qu'il ne lui déplaisait pas de frapper l'opinion au point sensible :

« La conférence à laquelle vous avez la bonté de faire allusion, sur Y art et la morale, sera prochainement imprimée avec des notes qui en doubleront le volume, et j } espère qu'elle deviendra le principe ou

I occasion d'une certaine agitation des esprits. »

Arrivé à Besançon la veille de sa conférence, le

II février 1898, il posa au Père Directeur une curieuse question que je relève dans les archives de la Conférence (on peut bien supposer, par exemple, que ce n'était que pour la forme!) : Mon Père, quel discours voulez-vous que je fasse demain? Me de-

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