‹ Brunetière et BesançonChapitre 5 sur 16 · Lettre du 3o janvier · texte numérisé non relu

Lettre du 3o janvier

mandez-vous, sur Victor Hugo, une oraison funèbre, un discours académique ou un discours sincère ? — Mais on ne voit pas trop Brunetière déguisant sa pensée pour ménager les susceptibilités des hugolàtres, si, d'ailleurs, il en est de fanatiques à Besançon, et rien n'est moins sur, car, à n'en pas douter, par tout ce qu'il a d'énorme, d'incohérent et de monstrueux. V. Hugo se différencie nettement de la fine race comtoise, amie de la mesure. Aussi bien n'en fait-il partie que par le hasard de la naissance. Le Père conclut donc naturellement en faveur de la plus grande liberté d'appréciation laissée à l'orateur.

Gela nous valut un discours « sincère » et magistral. Pour Brunetière, la littérature n'est point un passe-temps de mandarin, une jouissance plus noble, plus raffinée que d'autres. Fougueux adversaire de la doctrine de l'art pour l'art, viciée selon lui par le plus subtil et le plus dangereux égoïsme, c'est sous l'inspiration dune philosophie, d'une morale, qu'il contrôle ses impressions d'artiste et formule sou jugement critique. Aussi ne faut-il pas s'étonner que son discours sur V. Hugo ne soit bel et bien une thèse, à savoir que notre compatriote se pose comme le plus individualiste des poètes et que. de là, découlent ses qualités et ses défauts. Le poète y fut loué en termes magnifiques pour son imagination grandiose, l'acuité de ses sensations visuelles, le rythme si musical de ses vers, son aisance à se mouvoir dans le symbole, l'agrandisse-

ment féerique qui se faisait spontanément en lui de ses plus humbles et journalières impressions, son don de créer de l'éternel avec de l'actuel, sa prestigieuse faculté de saisir l'insaisissable, d'exprimer l'inexprimable, grâce à laquelle il a reculé plus loin qu'elles ne l'avaient jamais été les frontières de la poésie et les limites mêmes du verbe humain. En revanche, le penseur fut jugé de très haut, dégonflé de main preste, traité ni plus ni moins d'arriéré, vertement blâmé de s'être placé, dans un isolement orgueilleux et voulu, à l'écart de tout le « mouvement littéraire, philosophique, scientifique et social de son siècle. » (J'éprouve le besoin de souligner , n'osant prendre à mon compte de telles propositions.) Et ne serait-ce pas ici le lieu de rappeler ces fortes paroles de M. Lanson : « J'ai peut-être exagéré autrefois l'importance de « l'intelligence » (entendez la capacité d'analyse et d'élaboration des idées abstraites) dans la littérature, et j'ai peut-être été trop dur à certains artistes dont l'esprit, inhabile à l'abstraction, n'opérait jamais que sur des images et des symboles sensibles. Je puis rendre aujourd'hui plus de justice à cette forme de pensée, impropre aux démonstrations, mais fortement suggestive? » — Que vous en semble? Si nous laissions les penseurs penser, et les chanteurs chanter ? Si nous faisions plus décidément nôtres ces vers, pleins de bon sens, du vieux Boileau :

La nature, fertile en esprits excellents, Sait entre les auteurs partager les talents.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait trop regretter que cette conférence n'ait pas été publiée par le maître lui-même. N eut-il pas le temps d'y mettre la dernière main ? Avait-il l'intention de s'en servir encore? En tout cas, nous en sommes réduits, pour la juger, au compte rendu, d'ailleurs très consciencieux, des journaux de l'époque *.

Mais cette admirable page de littérature ne projetait pas de lumière directe sur « l'état d'àme » de Brunetière. Or. l'indiscrétion — largement consentie par l'intéressé, et donc légitime — était de règle, ici. On voulait, à tout prix, savoir où en était ce noble esprit, de son évolution religieuse. Cette question primait toutes les autres. Elle fut résolue le soir même, en petit comité, au siège de la Conférence. L'habitude en avait été prise, pour ainsi dire, dès le premier coup. Il était comme entendu d'avance qu'une fois, là. dans l'intimité, Brunetière rendrait ses comptes, ferait son examen de conscience, et nous renseignerait exactement sur sa position vis-à-vis du catholicisme.

Aussi, quel empressement à venir l'écouter î On n'a pas tous les jours l'occasion d'entendre des paroles retentissantes que la presse, dès le lendemain, jettera aux quatre vents du ciel. D'être admis à les saisir au vol. sitôt prononcées, ne semble-t-il pas qu'on les a mieux comprises que les autres, si même ne s'y joint quelque peu l'illusion de les avoir inspirées!

î. La Franche- Comté, numéros des i5. 16 et 17 février 1898.

Donc, ce soir-là, une assistance d'élite se pressait dans les salons de la Conférence. Mgr l'archevêque y était, entouré de ses vicaires généraux ; il venait pour féliciter l'orateur de l'éloquent discours qui avait marqué la journée et entendre encore ses aveux, qui furent très consolants. Car, loin de revenir en arrière ou de biaiser, ou d'atténuer ses déclarations d'antan, Brunetière proclama que, selon lui, la renaissance de l'idéalisme s'accentuait de plus en plus au profit de l'idée chrétienne, et que le temps était passé du renanisme, du voltairianisme , et même des « saints laïques », s'il est vrai que les vertus qu'ils pratiquent poussent en eux sur un fond de christianisme que leur transmet l'hérédité et qu'ils ignorent. Au reste, voici le texte intégral de cette remarquable allocution. M. Montenoise, avocat à la cour d'appel et président de la Conférence, avait d'abord salué et remercié l'orateur au nom de la population tout entière.

Monsieur,

En vous souhaitant ce soir la bienvenue, je suis heureux de vous exprimer, au nom de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin, nos remerciements pour le dévouement avec lequel vous avez bien voulu répondre à notre appel.

Pour répondre au vœu de tous, j'ai encore pour mission de vous exprimer par quelques paroles notre commune admiration. Mais ici je suis embarrassé, car je trouve dans votre carac-

tère et dans vos œuvres tant d'occasions d'admirer que je ne sais comment m'y prendre pour orienter mon hommage.

Puisque j'ai l'honneur de parler au nom de jeunes gens, et de jeunes gens catholiques, je veux saluer en vous uniquement celui qui, à une époque où il paraît de bon ton de penser que la philosophie doit se dégager de toute religion, celui qui a pensé le contraire, celui qui a su apprécier la grandeur de la doctrine chrétienne, celui qui a constaté à Rome et aux États-Unis la prépondérance de cette idée et de cette doctrine, celui qui a su rendre hommage comme il convient à l'homme qui est ici-bas le centre de l'idée chrétienne, le représentant et le chef de cette doctrine. Et je dis que parmi tant de particularités précieuses du talent de M. Brunetière, c'est celle-là la plus captivante, celle qui nous frappe le plus et c'est devant celle-là que je m'incline.

Et je bois à l'écrivain sincère et surtout au penseur indépendant et impartial!

C'est alors que Brunetière. au milieu d'un silence profond, fit entendre cette déclaration, fréquemment coupée par les applaudissements.

Messieurs,

Il y a deux ans, presque jour pour jour, qu'ici

même, à Besançon, sous les auspices de la même Conférence Saint-Thomas d'Aquin, je vous parlais de la Renaissance de l'idéalisme, et, puisque vous voulez bien le constater vousmêmes, je suis heureux de constater avec vous que, depuis deux ans, les symptômes de cette renaissance n'ont fait que se développer. Oui, partout où l'on pense, non seulement en France, mais en Europe et dans le monde entier, comme on pourrait aisément le montrer, il y a vraiment une renaissance de l'idéalisme, et j'entends, vous entendez avec moi par là , une réaction de jour en jour plus évidente contre les doctrines qui ont essayé trop longtemps de borner l'activité de l'homme à la poursuite, à la satisfaction et au culte des intérêts matériels.

As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin? demandait jadis, non pas un politicien, ni un économiste, mais un poète, et il semblait croire, en vérité , que ce dût être là notre unique préoccupation. N'est-il pas vrai, Messieurs, que nous en avons aujourd'hui de plus hautes? et que si la fortune a toujours ses adorateurs, et le succès toujours ses courtisans, la religion de l'idée n'en a pas moins reconquis presque tous ceux qui pensent? « La religion de l'idée, c'est la préoccupation de tout ce qui dépasse la vie présente, c'est le sentiment de la faiblesse ou de l'impuis-

sance de la raison de l'homme, c'est enfin le sens du mystère. »

Aussi, que ce mouvement se soit accompli au profit de l'idée chrétienne, il n'y a là rien que de naturel, et c'est le contraire qui devrait nous étonner ! Car dans un monde où tout est relatif, c'est-à-dire mobile et changeant, l'idée chrétienne, c'est l'absolu, et ne faut-il pas bien que tôt ou tard, à moins de tourner dans une espèce de cercle ou de devenir la contradiction d'elles-mêmes, toute esthétique, toute morale, toute science même , s'appuient sur l'absolu ? Or, on l'a dit, et avec autant de profondeur que d'esprit, on ne s'appuie que sur ce qui résiste, et n'avouerons-nous pas loyalement qu'aujourd'hui, dans le désarroi de toutes les métaphysiques, ce point de résistance, la religion seule est capable de nous l'offrir....

Est-ce bien, Messieurs, le lieu et le moment d'insister ? Il vous faudrait, pour m'écouter encore, à vous trop de patience, et à moi, pour vous faire une seconde conférence, plus de souffle que je n'en ai, plus de confiance en moi, plus d'indiscrétion aussi. Mais je puis pourtant vous indiquer rapidement, pour m'en féliciter avec vous, deux ou trois symptômes de ce réveil de l'idée religieuse.

C'en est un premier, je crois, et d'une grande

importance, que Ton ait eu de voir autre chose qu'une figure de pure rhétorique, une antithèse purement verbale dans l'opposition que l'on a essayé d'établir, depuis Voltaire jusqu'à Victor Hugo, et jusqu'à Ernest Renan, entre les « religions » et la « religion ». Nous avons aussi des gens qui prétendent séparer, distinguer l'armée d'avec les chefs qui la commandent et les principes qui la constituent, et qui n'en protestent pas moins, en attaquant ces principes et en outrageant ces chefs, de leur respect ou même de leur « tendresse » pour elle ! Mais on ne traite pas non plus la religion par la « méthode des résidus » ! On ne l'épure pas en la vidant de son contenu ! On ne la respecte pas quand on essaie de la réduire tout entière aux enseignements de cette plate philosophie qui s'est appelée du nom de « Religion naturelle ». Et de quelque religion que ce soit, je ne sais ce qu'il en reste quand on l'a dépouillée de son surnaturel, de son dogme et de sa discipline, mais je crains bien que ce ne soit le contraire même de toute religion. N'est-ce pas, messieurs, ce que l'on commence autour de nous à comprendre, que si la religion n'était qu'une morale et une métaphysique, ce serait donc une morale et une métaphysique et non pas une religion ? Nous avons gagné ce premier point ou nous le gagnerons bientôt, je l'es-

père, et certes nous aurons quelque droit de nous en féliciter.

En voici un second ! Nous n'admettons plus aujourd'hui, comme on le faisait il y a vingt-cinq ans seulement, et même moins, que l'incroyance ou l'incrédulité soient une preuve de liberté, de largeur, d'étendue d'esprit. La négation du surnaturel passait en ce temps-là pour la condition même de l'esprit scientifique. Enivré d'en savoir un peu plus que nos pères, on se vantait d'avoir anéanti, supprimé, ridiculisé le mystère ! Le « voltairianisme » vivait toujours, il se développait, et c'était une élégance que de le professer ! Ce que cette élégance est devenue, si vous voulez le savoir, je vous renvoie, Messieurs, au livre de M. Balfour sur les Fondements de la croyance; je vous renvoie aux déclarations — si simples, mais si nettes — que Pasteur a si souvent renouvelées, et, puisque je parle dans son pays, pourquoi pas, Messieurs, aux notes qu'on a récemment publiées de Proudhon sur la Vie de Jésus, de Renan ? Enveloppés que nous sommes d'obscurités qui semblent s'épaissir à mesure que nous nous efforçons de les percer, et condamnés d'ailleurs par la constitution de notre esprit à voir, comme on Ta dit, le surnaturel reparaître à la circonférence de notre savoir, on a reconnu que la foi la plus sincère, comme aussi la plus

humble et la plus haute, la science la plus étendue, et, pour tout dire, la plus « moderne », pouvait coexister dans le même cerveau.

Oui, si quelques vieux hommes sont encore tout gonflés d'orgueil rationaliste, ils sont aujourd'hui parmi nous les représentants d'un autre âge ! Mais ce n'est pas eux qui arrêteront le mouvement commencé, c'est un second point de gagné, et nous avons encore le droit de nous en féliciter.

Et en voici maintenant un troisième ! Si d'honnêtes incrédules, qui n'ont rien des libertins d'autrefois, et il y en a, j'en ai connu, j'en connais, peuvent donner et donnent tous les jours quelques exemples de vertus, nous commençons avoir que c'est que le christianisme habite en eux sans qu'ils le sachent, et continue d'y produire ses effets. On ne se débarrasse pas, heureusement! en quelques années, de ce que dix-huit cents ans de christianisme nous ont transmis de haute moralité. Cet absolu que notre bouche nie, nous en trouvons le sentiment dans nos cœurs au moment de l'action. Pour les prétendues « variations » de la morale, qui ne sont pas des variations et encore moins des contradictions, mais une évolution — et qui de nous croirait, s'il ne le savait, que le chêne sort du gland ? — on s'accorde à reconnaître qu'il y a quelque chose de

résistant, ou de subsistant, et ce quelque chose, Messieurs, qu'on l'impute à l'éducation ou à l'hérédité, c'est le christianisme....

Mais, Messieurs, je le répète, je ne voudrais pas vous faire une seconde conférence.... et, cependant, puisque M. Montenoise a bien voulu me provoquer à vous dire deux mots de ce que j'ai pu voir tout récemment en Italie ou en Amérique, je ne voudrais pas finir non plus sans ajouter à toutes ces raisons d'espérer, qui sont des raisons philosophiques ou morales, une raison presque politique. C'est que partout où j'ai passé, fai pu constater que le catholicisme c était la France, et la France c'était le catholicisme. Je l'avais souvent entendu dire, et j'étais assez disposé à le croire. Je l'ai vu, j'en suis convaincu maintenant, et sans doute, je n'aurais pas beaucoup de peine à vous en convaincre vous-mêmes, mais je voudrais, en dehors de tout esprit de parti et dans le seul intérêt de la grandeur du nom français, que tout Français en fût convaincu comme nous. Je dis bien, Messieurs, dans le seul intérêt de la grandeur du nom français et de la puissance de la patrie. Tel est aujourd'hui l'état du monde civilisé qu'un Français ne saurait rien faire contre le catholicisme qu'il ne le fasse au détriment de la grandeur de la France, pour le plus grand avantage de quelque puissance enne-

mie, et réciproquement, dans le monde entier, que ce soit en Chine ou au Canada, tout ce que l'on fait dans l'intérêt du catholicisme, on le fait, ou du moins on l'a fait jusqu'ici dans l'intérêt de la France elle-même. Pour moi, cette seule raison suffirait à m'encourager dans la résolution que j'ai prise et dans laquelle je persévérerai. Ajouterai-je, Messieurs, qu'après cela, ce serait assez pour m'y confirmer des injures qu'elle m'a values ? Je le dirais si je ne craignais qu'on ne vît dans cette fin de discours une espèce de provocation moins courageuse qu'orgueilleuse, et puis, surtout, si je n'aimais mieux, dans une réunion comme celle-ci, vous remercier des sympathies qu'encore aujourd'hui même vous m'avez témoignées, et qui compenseraient plus d'injures que je n'en ai essuyé. »

La presse entière commenta cette déclaration *, et

i. De V Univers* :

Félicité par M. Montenoise, président de l'Association, M. Brunetière a prononcé un discours qui a vivement ému l'auditoire et qui. en elfet, mérite beaucoup d'être loué.

Cette allocution est courte. Elle contient cependant un ensemble de pensées qui impressionneront le public intelligent. Nous pouvons même dire qu'elle est de nature à réjouir les chrétiens qui luttent pour la foi. Il ne s'agit pas ici d'une foi plus ou moins vague, plus ou moins sentimentale, dépourvue de doctrine et de principe, en un mot ce qu'on a appelé le néo-christianisme, souvent confondu avec l'incrédulité et déjà très en baisse.

M. Brunetière a dit nettement qu'il n'y a pas de philosophie solide et complète sans religion ni de surnaturel sans dogme ; que la France c'est le catholicisme.

comme l'affaire Dreyfus battait alors son plein, les journaux catholiques ne manquèrent pas de la servir toute chaude aux juifs, intellectuels et autres démolisseurs d'occasion ou de profession, qui exerçaient leur triste métier au détriment de l'àme fran-

Faites par un homme qui a tant de prestige et dont on connaît l'esprit puissant, ces déclarations produiront certainement beaucoup d'effet. Nous les notons avec une joie véritable. Outre leur valeur propre, elles ont l'avantage de s'opposer naturellement à tout ce que l'ordurier Zola et ses amis, ses complices ou ses dupes, ont fait contre l'esprit humain, contre la religion et contre la France.

Au contraire, les catholiques, en France comme en Chine et au Canada, selon l'expression de M. Brunetière, défendent hautement la dignité française et l'intérêt français.

Du Temps :

L'évolution de l'éminent directeur de la Reçue des Deux Mondes vers le catholicisme s'accentue chaque jour. Il est allé ces jours-ci faire à Besançon une conférence sur Victor Hugo, que prés de trois mille auditeurs ont applaudie. Le soir, un punch d'honneur lui a été offert dans une grande salle de la maison des Carmes, sous la présidence de l'archevêque de Besançon. Là, M. Brunetière a fait une sorte de déclaration passablement solennelle, dont nous donnons quelques passages. Ce serait peut-être trop dire qu'elle est l'annonce de sa conversion définitive : du moins est-elle le sceau d'une alliance intime entre la pensée de l'illustre critique et la discipline dogmatique du catholicisme.

Il y a deux ans, M. Brunetière célébrait dans la même ville la renaissance de l'idéalisme. Il a constaté l'autre jour que cette renaissance tournait aujourd'hui, par l'effet d'une logique naturelle, au réveil de la foi catholique et au profit de l'Eglise.

« Que ce mouvement, a-t-il dit, se soit accompli au profit de l'idée chrétienne, il n'y a là rien que de naturel, et c'est le contraire qui devrait nous étoner!.... »

Ce n'est pas seulement l'absolu qui se relève dans l'esprit, c'est encore la foi au surnaturel.

Enfin, et c'est ici le dernier et pratique motif de ce qu'on peut bien décidément appeler la conversion de M. Brunetière, il s'est convaincu que le catholicisme et la France c'est tout un, et que la grandeur de la France est absolument liée à la fidélité de son atta chement à l'Église.

çaise. Même dénuée de cette actualité qui lui donna tant de piquant, elle est importante en ce qu elle manifeste que depuis la visite au Vatican, en passant par la renaissance de Vidéalisme, la pensée de Brunetière va bravement son chemin, tout droit, et si elle ne brûle pas l'étape, elle n'en est que plus sûre d'arriver au but, à pas comptés, justifiant ainsi le proverbe italien : chi va piano ça sano.

Entre temps — et c'est encore un épisode de sa lutte contre l'individualisme — Brunetière avait prononcé à Marseille, le 28 octobre 1896, un discours sur l'idée de Patrie, dont la conclusion condamne une forme étriquée de rationalisme que Pascal avait déjà mise à mal, qui n'en traversa pas moins en triomphatrice le xvme siècle et une partie du xixe, et qui aujourd'hui se meurt sous les coups de la « philosophie nouvelle ». «Voilà tantôt cent ans, déclare-t-il, ou même davantage, que l'on se pique de ne rien admettre qui ne soit, comme on dit, « conforme à la raison » et, je le veux bien aussi, dans le domaine de la raison. Mais précisément, il y a des parties entières de notre activité qui échappent à la raison, et c'est pourquoi nous aurions grand tort de nous confier entièrement à elle. » Il reviendra souvent — pour ne pas dire tout le temps — sur cette idée, très juste en soi, que par malheur le pragmatisme, en l'exagérant, a singulièrement déformée.

Ne constitue t-elle pas tout le fond du « Besoin de croire » ? Mais ce discours a une histoire qu'il me faut brièvement esquisser.

Bruneticre et la jeunesse catholique. — Les congres des œuvres de jeunesse : Paris, Marseille, Ulle. — E,e Congres de Besançon en 18»8. — te besoin de croire. — c< je me suis toujours laisse faire par la vérité. »

En ce temps-là , deux courants différents se dessinaient parmi la jeunesse catholique de France. L'un, que nous connaissons tous , sous le nom d'Association catholique de la Jeunesse française. L'autre était formé surtout d'universitaires, d'intellectuels au bon sens du mot , qui rêvaient d'une action plus large , s'exerçant dans des sphères où l'Association catholique n'avait pas toujours toute facilité pour pénétrer. Des hommes de grand talent le dirigeaient. Qu'il me suffise de citer au hasard MM. Bonjean, Imbart de la Tour, Fonsegrive, A. Boissard, le P. Laberthonnière, etc.... Des congrès, dits « d'œuvres de jeunesse, » avaient obtenu un peu partout, à Bordeaux, à Paris, à Marseille, et récemment, au mois de mars 1898, à Lille, le plus brillant succès. Cette scission en deux de la jeunesse catholique française n'était pas sans produire, çà et là, d'étranges malaises. De la coupure jaillissaient de regrettables équivoques. Beaucoup de jeunes gens hésitaient entre les diverses méthodes d'action catholique qui se proposaient à eux, et l'on s'inquié-

tait , en haut lieu , de cette déchirure , entre mille autres, dans la trame de nos œuvres.

C'est alors que la Conférence Saint- Thomas d'Aquin joua le rôle, quelquefois glorieux, toujours utile, d'arbitre de la paix. La notoriété que lui avait acquise l'intimité de ses rapports avec Brunetière l'avait mise en vedette. L'Association catholique de la Jeunesse française eut le désir d'en bénéficier pour son compte personnel, et demanda au Père directeur de la Conférence Saint-Thomas d'Aquin qu'il prît l'initiative d'un congrès à elle , qui se tiendrait à Besançon. La chose méritait réflexion. Fallait-il engager la Conférence dans une querelle de famille et se prononcer pour ceux-ci contre ceuxlà? Le Père directeur, homme de transaction (ce qui n'empêche pas d'être homme de principes, mais à la manière ouatée qui convient), ne le pensa pas. Il vit, au contraire, dans cette offre, l'occasion unique de tenter la réconciliation nécessaire. Il s'y employa de son mieux et prit toutes ses mesures en conséquence. Il déclara expressément qu'il n'acceptait l'initiative proposée qu'à la condition qu'elle aboutirait à la fusion fraternelle. Et ce n'est qu'après s'être assuré que la bonne volonté régnait de part et d'autre, qu'il prit décidément l'affaire en main, et réussit à organiser ce magnifique congrès de « concentration catholique ». L'expression est de M. Georges Goyau.

Pour opérer cette concentration , il n'avait besoin de rien tant que d'une personnalité très en relief,

qui ralliât tous les suffrages et autour de laquelle, de droite comme de gauche, on se groupât sans rechigner. Or. nul n'était mieux qualifié que Brunetière pour tracer le trait d'union rêvé. Pouvait-on imaginer un « cas » plus représentatif que le sien ? N'était il j)as assuré de recevoir partout le meilleur accueil ? Si ces jeunes gens recherchaient précisément le moyen de faire pénétrer la vérité dans les masses, par son intelligente et généreuse ardeur à l'installer en lui. n'avait-il pas conquis leur sympathie à tous et provoqué leur ardente curiosité ?

Mais, de son côté, était-il prêt à faire voile avec eux ? N'était-ce pas trop lui demander qu'une participation active et retentissante aux travaux d'un congrès catholique ? On retrouve la trace de cette préoccupation dans la lettre que le P. Dagnaud lui adresse le 3o juin 1898.

Le Père, après avoir informé M. Brunetière du projet formé de tenir à Besançon un congrès général de la Jeunesse catholique française et lui en avoir esquissé les grandes lignes, sollicite son concours au nom des organisateurs et ajoute : « Mon Dieu, cher Monsieur, j'estime que la situation vous est connue par ce que je viens de vous exposer, et que le terrain sur lequel je vous invite à vous mettre est nettement déterminé. Peut-être ne croirez vous pas pouvoir, dans l'état dame où vous êtes, accepter d'entrer, si je puis m'exprimer ainsi, dans l'organisation même d'un congrès d'apostolat catho-

lique.... Si toutefois vous jugez que votre situation ne vous empêche en rien de vous inscrire parmi nos orateurs du congrès, nous applaudirons tous à votre décision. Vous vous êtes d'ailleurs suffisamment compromis jusqu'à ce jour pour que vous ne vous laissiez pas troubler par une crainte de cette nature.... » A quoi, trois jours après, Brunetière de répliquer : « Mon cher Père, avant de répondre à votre invitation, j'aurais besoin de quelques explications encore, qu'évidemment vous ne pourriez bien me donner que de vive voix, Mais en principe, je ne vois pas de difficulté, et j'accepte I. »

Il se préoccupe dès lors de cette affaire, met plusieurs semaines à choisir définitivement son sujet et, lorsqu'il semble fixé, il se hâte d'en donner la bonne nouvelle à ses amis, à qui il sait devoir faire plaisir : « Mon très cher Père, c'est entendu ; je ferai au Congrès la conférence que vous me demandez, et le sujet en sera celui que vous désirez. Je vous serai seulement obligé de ne pas trop le préciser encore, et de vouloir bien attendre que j'y aie moi même suffisamment réfléchi. Il y a plusieurs manières de parler des rapports de la science et de la religion, et si j'en entrevois, dès à présent, trois ou quatre, je voudrais me réserver la facilité du choix jusqu'au dernier moment 2. »

Le 25 octobre, tiré enfin d'embarras, il prononce, avec une certaine allégresse, ïaleajacta est. — « II

i. Lettre du 2 juillet 1898.

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