‹ Brunetière et BesançonChapitre 6 sur 16 · Lettre du a5 juillet · texte numérisé non relu

Lettre du a5 juillet

ne me restera, écrit-il encore, qu'à ne pas tromper trop cruellement l'attente des congressistes. Vous savez que j'y ferai mon possible, et ce qui vaut mieux, vous savez combien le sujet me tient au cœur l, » C'est du discours sur le Besoin de croire qu'il s'agit. Et. de fait, à la plénitude de son qu'il rend, à la façon hardie, guerrière, victorieuse, de camper les preuves à l'appui de la thèse, au rayonnement intense de la pensée, à cette espèce de cliquetis joyeux des arguments employés, on sent bien qu'il a été écrit con amore. Gomme il confirme à merveille Fanathènie de Bossuet ! « Malheur à la science qui ne se tourne pas à aimer. » EtBrunetière de redire à son tour : « On parle quelquefois, même en public pour parler, pour le plaisir ou pour l'honneur, mais l'on parle aussi pour agir, pour essayer d'agir, pour grouper les bonnes volontés autour de quelque idée qu'on croit juste. » Cette idée juste, voici comment un auditeur distingué, le P. Gaudeau, en rend compte, dans une brochure fort intéressante 2, où. sans sacrifier au besoin de croire le besoin de savoir, et sauf d'ailleurs quelques réserves, il approuve — en théologien, averti comme on sait, et sévère et chaud partisan de l'intellectualisme scolastique — la marche adoptée par Brunetière qu'il montre, pour le point capital du dis-

i. Lettre du 20 octobre 1898.

2. Le besoin de croire et le besoin de sacoir, par le P. Gaudeau. professeur de dogmatique à l'Institut catholique de Paris, brochure de 65 pages, librairie V. Retaux.

cours, foncièrement d'accord avec saint Thomas. « Le besoin de croire est inné à l'humanité : il est impliqué dans la nature et dans la définition même de l'homme. La première preuve, c'est ce fait universel et indéniable que tous ceux qui rejettent avec le plus d'éclat leurs croyances religieuses deviennent, non pas des incroyants, mais des anticroyants ; ils ne peuvent détruire en eux le besoin de croire : ils se contentent de le déplacer et ils essaient de le déplacer chez les autres. Et avec cette verve d'ironiste qui est une de ses meilleures facultés, M. Brunetière déloge les fétiches contemporains les plus respectés : il bouscule d'un geste rude la religion de la Révolution, la religion du progrès, la religion de la science, la religion de la démocratie, la religion de la souffrance humaine, la religion de la solidarité (la dernière en date). « Oui, après bien des efforts, un certain nombre de nos hommes d'État ont fini par découvrir que nous ne formions tous qu'une même famille. Et, c'est depuis ce temps-là d'ailleurs, depuis qu'ils ont découvert que nous ne formions tous qu'une même famille, que nous avons échangé plus d'injures et de coups que jamais. » Deux puissantes analyses mettent en pleine lumière l'allure religieuse, la forme de croyance que revêtent notamment, chez leurs adeptes, Le culte de la Révolution et celui du socialisme. La Révolution, dans laquelle M. Brunetière ose bien reconnaître avec Joseph de Maistre, et dans le même sens, un fait dont les proportions dépassent l'humain ; le socialisme , qui ,

trop habile pour préciser ses idées, pour proposer une solution déterminée, vise bien plus haut et cherche à créer un état de croyance, à faire entrer dans les esprits d'autres mobiles d'action que ceux qu'ils ont eus jusqu'ici, et est assuré qu'il aura remporté la victoire quand il aura fait passer son idée à l'état de croyance.

« Croire est un besoin. La seconde preuve, c'est ce fait que la croyance est le fondement indispensable des trois choses les plus nécessaires à l'humanité : l'action, la science, la morale. C'était aisé à montrer pour l'action. Montaigne a beau dire que le doute est un mol oreiller pour les têtes bien faites : l'exemple du maire de Bordeaux que fut Montaigne prouve au moins que le doute n'enseigne pas à agir virilement. Aisé aussi pour la morale. Si l'absolu s'impose quelque part ici-bas, c'est dans le fait du devoir : impossible donc de fonder une morale sans croire à l'absolu. Quant à la science, il n'est plus question ici de sa faillite, que M. Brunetière dénonçait il y a quatre ans avec tant d'éclat ; mais l'orateur, dans une des plus intéressantes parties de son discours, s'adresse successivement aux plus grands maîtres de la pensée moderne, pour leur arracher un aveu unanime, exprimé par lui sous cette forme un peu subtile : « ce n'est pas la raison qui est la raison de la croyance, mais c'est la croyance qui est la raison de la raison. » Il arrache cet aveu à l'idéalisme de Descartes, qui, en dernière analyse, est obligé de s'en rapporter à la véracité et

aux perfections de Dieu pour croire à sa propre pensée ; au criticisme de Kant qui, dans le domaine des faits qui forment la base de la science, substitue au savoir la croyance; au positivisme de Herbert Spencer, qui écrit : « Le relatif est inconcevable s'il n'est pas en relation avec un absolu réel.... En examinant l'opération de la pensée dans ses conditions et dans ses lois, nous voyons également comment il nous est impossible de nous défaire de la conscience d'une réalité cachée derrière les apparences, et comment de cette impossibilité résulte notre indestructible croyance à cette réalité.... On dit que nous ne pouvons connaître l'absolu ; mais dire que nous ne pouvons le connaître, c'est affirmer implicitement qu'il y en a un. »

« Ceux qui liront le discours de M. Brunetière se feront peut-être difficilement une idée de la manière dont, au cours de cette analyse, l'attention des auditeurs croissait d'étape en étape, presque jusqu'à l'angoisse, à mesure que l'orateur approchait du terme. « Il faut croire qu'il faut croire ; » cette conclusion, qui paraît banale, élimine pourtant, et le dilettantisme dissolvant de Renan, que M. Brunetière exécute au passage avec une implacable finesse, et le scepticisme, et le rationalisme, qui ne veut admettre que ce dont l'analyse rationnelle proprement dite peut totalement lui rendre compte. S'arrêtant alors devant la figure étrangement attachante d'Auguste Comte, et constatant que cet énergique penseur, supérieur à ses disciples, eut, au milieu de

ses erreurs et de ses folies, de singulières intuitions qui le rapprochèrent par moments de la vérité chrétienne, il se demande ce qui l'empêcha de faire le pas décisif. Et mettant, avec la sûreté d'un praticien, le doigt sur la plaie de l'esprit moderne, il ose répondre : « Ce fut l'orgueil. Toute grande hérésie, a-t-on dit, est née d'un des péchés capitaux : envie, luxure, colère ou autre. Le péché capital d'où est née la grande hérésie moderne, le rationalisme, c'est l'orgueil de l'esprit. De notre lecture de la Bible, nous n'avons retenu que ce mot du serpent à la première page de la Genèse : Eritis sicut dii .Vous serez comme des dieux. Ce mot, x\uguste Comte n'a pas eu la force de le répudier; d'autres, peut-être, auront ce courage. »

« Pendant qu'une explosion de bravos saluait ces paroles, j'évoquais dans mon esprit les générations « anticroyantes » d'il y a cent ans, d'il y a cinquante ans, parmi lesquelles dominait le type disparu du voltairien : je me figurais quelle serait leur stupéfaction en entendant applaudir de la sorte, dans une grande ville de province et par un auditoire bourgeois, cette étrange confession de l'esprit moderne. Je me rappelais le mot de Joseph de Maistre, ce précurseur de pensée, dont l'esprit semblait, pendant toute cette conférence, planer sur celui de M. Brunetière : « Entre l'homme et Dieu, il n'y a que l'orgueil. » Et je me disais que, cette digue renversée, tout le grand fleuve clair de lumière et de vérité allait passer. De fait, la conclusion, ce fut que

le besoin de croire nous amène à admettre, non pas une vérité ou un mystère quelconques, mais le mys tère proprement dit, mais la vérité chrétienne révélée ; et à l'admettre sous le contrôle d'une tradition authentique, dont une autorité toujours vivante garde le dépôt i. »

Mais laissons la parole à Brunetière lui même 2 : « Le rôle historique du christianisme est un fait contre lequel ne sauraient prévaloir ni les subtilités d'une exégèse ennemie, ni les raisonnements d'un naturalisme que condamnent tous les vrais philosophes. Humainement parlant, il s'est trouvé dans le christianisme une vertu sociale et civilisatrice qui ne se retrouve dans aucune autre religion. Il n'a pas dans l'histoire de commune mesure. Ce qu'il a fait, aucune autre religion ne l'a fait. Il est unique. Et ne voyez-vous pas la conséquence qui en résulte? S'il est unique, il est bien près d'être ce qu'on appelle « extraordinaire » ; c'est encore un fait; et il l'est, non point en vertu d'une idée préconçue, mais vraiment d'une certitude objective et positive ou positiviste.

« Et nous pouvons aller plus loin! Nous pouvons, comme positivistes, mettre à part, et placer au-dessus de toutes les communions chrétiennes celle qui satisfera le mieux et le plus pleinement notre « besoin de croire ». Si donc le « besoin de croire » implique nécessairement la constitution d'une autorité

i. Besoin de croire et de savoir, p. 10.

a. Discours de combat, ir» série, p. 335 et suiv.

qui fixe la croyance, ou plutôt, et pour mieux dire, qui la maintienne inaltérée d'âge en âge, qui la dégage en toute circonstance de l'arbitraire des opinions individuelles, et qui la ramène, aussi souvent qu'il le faut, à son principe : — si l'on ne conçoit pas de croyance indépendamment d'une tradition qui en garde le dépôt, qui en rende compte, ou sans une continuité qui en soit comme la garantie ;

— si la croyance, héritée des ancêtres et transmissible à ceux qui nous suivront, non seulement se partage aux vivants comme aux morts, mais ne souffre pas de ce partage, et s'il semble au contraire qu'elle en soit fortifiée ; — s'il n'y a pas de lien plus solide que celui des croyances, si ce sont elles qui rapprochent, qui unissent, qui solidarisent les hommes, et littéralement qui les organisent en sociétés, et non les intérêts ou les passions, ou les idées pures, la conséquence n'est-elle pas évidente? et précisément n'est-ce pas la situation du catholicisme? »

— On ne pouvait rien ajouter, écrit un témoin; c'est au milieu du plus religieux silence que l'orateur, les traits pâlis par l'émotion cette fois bien visible, terminait ainsi son discours :

« Vous me permettrez de m' arrêter ici. J'ai tâché de vous montrer que le « besoin de croire » n'était pas moins inhérent à la nature et à la constitution de l'esprit humain que les catégories dAristote ou de Kant. Il y a des pensées qui ne peuvent naître, se former, se développer que sous ou dans la catégorie de la croyance. Je vous ai fait voir ensuite,

j'ai tâché de vous faire voir, que cette catégorie n'était pas la moins générale de toutes puisque, comme disent les philosophes, elle « conditionnait » l'action, la science et la morale. Et comme tout cela demeurait encore « subjectif », on pouvait encore en être argué, comme on pouvait nous dire que l'universalité du « besoin de croire » ou de « l'acte de foi » n'implique pas l'existence de leur objet, j'ai usé des moyens que m'offrait le positivisme pour franchir le passage du « subjectif » à F « objectif », et de l'objectif au seuil du transcendantal ou du surnaturel Mais, si je voulais aller plus loin, je sortirais de mon sujet, et surtout de mon domaine ; je passerais du terrain de la psychologie et de l'apologétique sur le terrain de la théologie. Je ne m'en sens pas la force et je ne crois pas en avoir le droit. Je ne crois pas non plus avoir le droit, et dans un sujet d'une telle importance, je crois même avoir le devoir de ne pas m'avancer au delà de ce que je pense actuellement. C'est une question de franchise et c'est une question de dignité personnelle. Quel que soit le pouvoir de l'intervention de la volonté des choses, — et il est considérable, — aucun de nous n'est le maître du travail intérieur qui s'accomplit dans les âmes. Mais, si quelques-uns de ceux qui m'écoutent se rappellent peutêtre en quels termes, ici même, il y a bientôt trois ans, je terminais une conférence sur la Renaissance de l'idéalisme, ils reconnaîtront que les conclusions que je leur propose aujourd'hui sont plus

précises, plus nettes, plus voisines surtout, de l'idée qui vous a rassemblés en Congrès : — et pourquoi, si c'est un grand pas de l'ait, n'en ferais-je pas un jour un autre et un plus décisif? » (Longues acclamations.)

Quon s'imagine l'émotion causée par de telles paroles, dans un Congrès catholique, devant des jeunes gens vibrants, subjugués ! leur répercussion dans ce milieu spécial, le plus apte à les comprendre, le plus ardent à en frémir l ! Comme le dit encore le

i. Il est intéressant de rappeler les impressions d'un témoin de cette séance inoubliable, du P. Gaudeau, qui, dans la brochure que nous avons citée, a traduit son enthousiasme et caractérise l'éloquence de Brunetiére :

« Je sors tout plein de pensées, nescio quid meditans. du Kursaal- Cirque de Besançon, où une foule de plus de trois mille personnes, dont cinq evèques, vient de faire à M Brunetiére une ovation grandiose et méritée. On sait déjà qu'avoir lu M. Brunetiére sans l'avoir entendu, c'est ne pas le connaître vraiment tel qu'il est : oserai-je ajouter que ne l'avoir pas entendu ce soir, c'est ne pas le connaître tout entier? Ecrivain, il est de ceux que la fiére réserve de l'âme (de plus en plus rare aujourd'hui) semble empêcher quelque peu de se livrer: l'émotion est rare sous sa plume et ne se traduit guère que par sa forme la plus hautaine, l'ironie. Conférencier, le courant qui s'établit entre lui et l'auditoire l'oblige bien à se trahir davantage, et c'est grand profit pour tous. Ce n'est pas seulement la mobilité expressive des traits, l'acuité du regard, le mordant de la voix, l'allure personnelle du geste, la forme même du style qui, sans rien perdre de sa fermeté savoureuse, devient plus souple, plus dégage, plus allant : — c'est l'âme elle-même qui, sous l'impulsion irrésistible de la pensée, s'oublie, s'échappe et passe dans l'auditoire en un frisson de véritable et grande éloquence.

« Pour caractériser cette éloquence, je me servirai d'une compr raison, et je m'assure qu'elle ne déplaira pas à M. Brunetiére. Malgré mon admiration réelle pour Bourdaloue, j'avais toujours, à part moi, accusé lt"« de Sévigné d'exagération dans son langage quand elle nous répète a tort et à travers que l'éloquence de

P. Gaudeau. « ce n'était pas une promenade flâneuse d'intellectuels à travers des concepts, mais un pèlerinage anxieux vers le vrai, mais le douloureux itinéraire de l'esprit contemporain jusqu'à Dieu * ! «Vraiment, si Brunetière avait formé l'étrange projet d'intéresser l'univers aux oscillations — brusques soubresauts ou mouvements imperceptibles — de sa conscience, s'il avait voulu donner son cœur en spectacle au monde, on ne pourrait s'empêcher d'admirer du point de vue de l'art, oh ! d'un art inférieur de cabotin — une coquetterie si habile qui se cache en se montrant, un dosage savant de lumière et d'obscurité, une progression minutieusement réglée de confidences ! Mais qui ne sent que le seul énoncé de cette hypothèse est comme un blasphème, et qu'il ne faut voir, dans ses hésitations, ses arrêts, que l'édifiant souci de ne pas dire plus qu'il ne sait, de ne pas devancer, par précipitation, l'heure de Dieu?

Bourdaloue « ravit » les auditeurs, les « transporte, » les « enlève ». A la lecture, la force de logique et la pénétration d'analyse qui caractérisent Bourdaloue me captivent et me convainquent, mais, je l'avoue humblement, ne m'ont jamais « transporté t. Je me suis expliqué un peu mieux ce soir l'enthousiasme de la marquise en écoutant M. Brunetière : car c'est par des qualités maîtresses bien voisines de celles de Bourdaloue (servies par l'érudition et la langue que chacun sait) qu'il a véritablement ravi et enlevé l'auditoire, « qui paraissait pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, de telle sorte qu'on ne respirait pas, » et que celte admiration éclata à la fin en un véritable transport. L'orateur a tenu à réa- J ser plus que jamais la définition qu'avait donnée de sa parole, au début de la séance, le président, M. Reverdy, en disant qu'il savait donner un intérêt passionnant « même à la froideur des idées pures ».

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