‹ Brunetière et BesançonChapitre 7 sur 16 · I. Besoin de croire et de savoir, p · texte numérisé non relu

I. Besoin de croire et de savoir, p

Aussi était-il environné, aux yeux de tous, d'une auréole qui lui valait le respect, l'admiration et une sympathie mêlée d'une curiosité pieusement attendrie l.

i. Il y aurait assurément bien des réserves à faire sur la valeur de la méthode employée par Brunetiére et des distinctions à formuler en face de certaines propositions émises dans ce discours sur le besoin de croire. Voici quelques réflexions du P. Gaudeau pleines d'intérêt à ce sujet :

« Tel est ce discours, qui n'est pas seulement une parole, mais un acte.

« Sans doute, un théologien de profession, qui chercherait dans la conférence de M. Brunetiére les bases d'un traité psychologique et apologétique de la foi, ne les y trouverait probablement pas du premier coup d'oeil. Serait-ce qu'il chercherait mal. ou qu'il aurait tort de les y chercher ? Peut-être l'un et l'autre : en tout cas, j'imagine que ses critiques seraient d'autant moins fondées qu'elles seraient plus faciles. Il remarquerait d'abord dans tout le discours une confusion, au moins apparente, entre des ordres très différents de croyances. Il dirait que la foi dont M. Brunetiére signale le besoin comme un des caractères essentiels à l'humanité nous apparaît ici tantôt comme une croyance vague et indéterminée, comme l'instinct inconscient et invincible par lequel l'homme croit à la véracité de ses facultés et a l'objectivité des choses ; tantôt comme une croyance religieuse très générale en une divinité vraie ou fausse, réelle ou imaginaire : tantôt enfin comme la foi proprement dite, surnaturelle, chrétienne et même catholique ; qu'entre ces éléments si divers la doctrine constate des abîmes, et que paraître ignorer ces abîmes, n'est pas les franchir. Il trouverait une opulente matière a distinctions dans ces deux formules, d'allure paradoxale et quelque peu fidéiste, dans lesquelles le conférencier a condensé sa doctrine: l'une que « ce n'est pas la raison qui est la raison de la croyance, mais c'est la croyance qui est la raison de la raison » : l'autre énoncée en manière de conclusion : « Il faut croire qu'il faut croire ». Il goûterait peu la saveur kantienne de cette idée, que « l'homme en certains cas pense dans la catégorie de croyance, comme en d'autres, dans la catégorie de causalité » ; et surtout de celle-ci, que < ce que nous appelons le monde n'est qu'une projection de nousmême en dehors de nous »; que « le monde est en représentation devant nous et que sa réalité ne répond pas plus à ce que nous

A peine avait-il terminé, au Kursaal, son magnifique discours, que M. de Magallon, dans une charmante allocution, reprenant à son compte la pensée

en voyons, que la vie réelle d'une tragédienne qui joue Agrippine ou Cléopâtre ne répond (heureusement pour elle) à celle de son personnage ». La timidité du théologien s'effaroucherait qu'on tente, semble-t-il, d'arriver à la foi par des routes non frayées, ou dont quelques-unes ont déjà même été signalées par l'Église comme des impasses ; il craindrait que l'acte de foi auquel on aboutit ainsi ne soit pas celui que le concile du Vatican a décrit et dans lequel « la droite raison démontre les bases de la foi : recta ratio fidei fundamenta demonstrat ». Enfin, il lui semblerait que dans la pensée de l'éminent académicien, le « besoin de croire » fait trop disparaître ou relègue trop au second plan le besoin de savoir, non moins inné à l'homme, non moins nécessaire à l'action, à la science, à la morale, à la foi chrétienne et catholique elle-même : le besoin de savoir au moins en quoi consiste le besoin de croire et s'il y faut céder, et dans quelles mesures et vis-à-vis de quelles vérités. N'est-il pas évident qu'ainsi compris, le besoin de savoir prime tous les autres, puisqu'il est le fond même de toute pensée, le mobile et l'instrument de tout travail intellectuel, et la cause unique de l'intérêt avec lequel nous avons écouté M. Brunetière et avec lequel on le lira ? N'estil pas évident, dès lors, que c'est lui qui réglera toujours les conditions et la marche de l'apologétique ?

« Ainsi raisonnerait peut-être le théologien. Aurait-il tout à fait tort ? Pour mon compte, j'incline à croire qu'il aurait encore moins tout à fait raison. La chose vaut qu'on s'y arrête. Par la qualité et les tendances de sa pensée, M. Brunetière est pour beaucoup, à l'heure actuelle, un exemple et un modèle. Montrer, au point de vue catholique, la rectitude de la marche de cet esprit si loyal, si instruit et si critique dans le vrai, me paraît souverainement désirable pour lui-même, pour ceux qui lui ressemblent ou qui le suivent, et aussi pour les catholiques, voire pour un certain nombre de théologiens et d'apologistes superficiels qui, en présence de cette marche inévitablement hésitante, complexe, laborieuse, pourraient prendre pour la direction vraie et définitive des mouvements transitoires de tâtonnement, des pointes poussées à droite ou à gauche, des circuits, des retours de pensée ; bref, qui ne sauraient pas dégager le fil conducteur qui guide vers le but, parfois à son insu, le progrès de cette âme dont on pourrait dire, en rappelant le mot de Tertullien, qu'elle

du maître, en fit une heureuse transposition. Ce fut la réponse de la littérature à la philosophie, l'éloquence du sentiment donnant la réplique à l'éloquence de lidée '.

est « naturellement catholique », mais qu'elle l'est à la manière contemporaine, laquelle est savante et compliquée. » (Brochure citée, p. 16.)

i. Nous ne pouvons résister au plaisir de donner le début de ce joli discours de M. de Magallon :

Messeigneurs, Messieurs.

Je me résigne donc, si lourd que je le sente, au devoir que l'on m'a fait de prendre à mon tour la parole ce soir. J'ignore, moins que personne, à quel point elle ne peut être que vaine et vide après celle, comme toujours si pleine de pensée, que vous venez d'entendre : tout serait reflet pâle, écho faible à côté de l'éclatante et retentissante éloquence du plus autorisé et du plus vigoureux orateur. Mais, dans ce Congrès, ou il a tant été parlé de la foi, il faut reconnaître que ses organisateurs, tout les premiers, ont donné l'exemple de ne douter de rien: et il fallait bien leur obéir, y joignant comme ils faisaient l'action la plus aimable et la plus persuasive, en même temps que la plus pressante, et puisque rien ne résiste, on vous l'a démontré, à ces forces unies. (Applaudissements.)

Sous prétexte que j'ai eu dans cette enceinte le plaisir de répondre à M. Jaurès, on veut que j'y réponde a M. Brunetière. C'est confondre deux tâches bien diverses, dont la seconde est loin d'être la plus aisée. Les sophismes d'un Jaurès ne sont que cire molle où pénétrer est un jeu d'enfant, à côté de la difficulté de rien contredire ou de rien ajouter même aux remparts de granit que chaque discours de 11. Brunetière élève à la défense et à la gloire de la vérité, (youceaux applaudissements.)

Pourtant, est-ce habitude de succéder, sur les tribunes, à des adversaires plus souvent qu'à des amis ou à des maîtres ? je serais tenté de hasarder sur celui-ci, — excusez une si folle audace, — un peu de critique après tant de compliments dont vos applaudissements l'ont couvert. Voilà, direz-vous, un singulier manque de précautions oratoires, et un exorde peu insinuant pour me capter la faveur de mes auditeurs et surtout peut-être de mes auditrices. (Sourires.) Mais ne serez-vous pas de mon avis si je dis de ce discours, d'ailleurs admirable, qu'il pourrait être accusé de superflu, à moins qu'on ne le taxât d'incomplet ? Et, en

Le lendemain, on célébrait la clôture solennelle du Congrès à la cathédrale. Tous les orateurs, tous les hommes d'oeuvres, tous les jeunes gens qui y avaient pris part, ne pouvaient manquer, sous peine de n'avoir fait qu'ébaucher une besogne stérile, de l'achever par la prière. Au premier rang de l'assistance, on remarquait M. Brunetière dévotement recueilli. Il savait mieux que tout autre — lui qui a si souvent mesuré l'influence de la volonté sur la croyance — que si l'idée influe sur l'acte, réciproquement 1 acte influe sur l'idée, et qu'en réalité, la pratique religieuse, même un peu avant l'heure où l'on croit, est un des meilleurs moyens d'acquérir la foi.

effet, qu'aucune âme, en possession d'elle-même, ne puisse échapper à ce besoin de croire qui est tout ensemble le caractère de sa nature et la marque de sa destinée, M. Brunetière vous en a donné de fortes et lumineuses preuves: j'ose pourtant dire, et vous tomberez d'accord avec moi, qu'il a omis une des plus lumineuses à l'heure actuelle et des plus fortes, qui est M. Brunetière lui-même. ( Vifs applaudissements.)

Je n'y insisterai point, je devais l'indiquer. Que peu de science éloigne de Dieu, qu'une science étendue ramène à Lui, c'est un fait passé axiome : qu'après ces longs, ces fructueux voyages autour du monde des idées que nous avons tous suivis, un excellent esprit entre au port, apportant un témoignage nouveau à la vérité éternelle, il serait malséant de l'en louer outre mesure, s'il est bien permis de s'en réjouir et de s'en féliciter. Je n'aurai pas l'indiscrétion de réduire notre cher et éminent maître à l'état de conquête, ni de trophée.... Il sait bien, par contre, qu'il y a des combattants qui ne peuvent éviter de devenir des drapeaux, et ce n'est la faute que de leur bravoure et de leur éclat. (Applaudissements prolongés.)

L'orateur continue de la façon la plus brillante et la plus ingénieuse à mettre en relief pour les jeunes gens la nécessité de croire et d'agir.

(Compte rendu in extenso du Congrès de Besançon, 1898, imprimerie Bossanne.)

Au banquet qui suivit, salle Ronchaux, ni les convives — ni les toasts — ne manquèrent. Nous n'avons pas à nous occuper ici de ceux qui ont trait au Congrès : il y en eut de magnifiques, en particulier celui de M. de Mun. Mais, provoqué par M. Jean Brunhes. professeur à l'Université de Fribourg, et M. X. de Magallon, Brunetière se leva/ et, décidément, avec lui nous jouions de bonheur, car. au milieu de sa cordiale improvisation, il lui échappa la phrase célèbre qui le peint le mieux, qui a été le plus souvent citée, et qu'il est question de graver sur le socle de sa statue : Depuis que je parle et que f écris, en toute occasion, je me suis toujours laissé faire par la vérité. En sorte que non seulement Brunetière a prononcé à Besançon quelques-uns de ses discours les plus sensationnels, non seulement il y a marqué d'un aveu décisif les phases principales de sa conversion, mais c'est chez nous encore qu'il a caractérisé le plus justement ce qui fait sa grandeur morale : un absolu désintéressement visà-vis du vrai.

Il faut laisser dans leur cadre, dans leur écrin, ces paroles précieuses entre toutes. A voir qu'elles ont été prononcées sans emphase au cours d'un toast sans apprêt — et non soigneusement enchâssées dans Tune de ces apologies que se permettent parfois les hommes discutés — le lecteur n'en sera que plus vivement touché . trouvant . dans leur modestie même, un gage de sincérité de plus.

Répondant à MM. Brunhes et de Magallon », l'un qui le connaissait de longue date, ayant été

i. Toast de J. Brunhes à Brunetière :

Cher Maître,

Un privilège en entraîne un autre. Parmi tous ceux qui sont ici et qui vous ont applaudi si vigoureusement hier, il y en a peu qui aient eu le bonheur de vous entendre, de vous suivre, de s'attacher à vous depuis un aussi long temps que moi. C'est pour cela qu'on m'a prié d'être auprès de vous le porte-parole de tous.

Au lendemain de cette triomphante conférence d'hier soir, vous me permettrez de rappeler ces conférences sur Bossuet dans la petite salle de l'École normale, en 1890 ; ce sont là des souvenirs que j'aime à rappeler, ce sont des souvenirs que vos disciples conservent avec un soin jaloux, comme un bibliophile aime à conserver des épreuves avant la lettre. Mais nous ne sommes pas égoïstes, et notre joie est grande, de sentir que votre parole est aujourd'hui entendue par un plus grand nombre d'auditeurs, par des foules entières. (Bravos.)

Mais, cher maître, pour ceux qui vous connaissent depuis moins longtemps, — s'il est vrai que vous évoluez, ainsi que toutes les choses de ce monde évoluent, voire même les genres littéraires (Rires), permettez-moi de dire quels sont en vous les caractères permanents, ceux que nous admirons depuis si longtemps, ceux qui ont fait de tout temps votre force. Vous êtes aujourd'hui un modèle de courage et de droiture, mais vous l'étiez déjà hier quand vous étiez notre maître ; et nous aimions déjà en vous votre sincérité indomptable et votre bravoure perspicace. Car ce n'est pas d'aujourd'hui que vous avez dénoncé le dilettantisme et le naturalisme comme devant aboutir en réalité à l'anarchie. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous avez disputé le terrain à ceux qui voudraient monopoliser ces deux grandes choses : la vérité et la justice. Il y a longtemps que vous leur avez fait la guerre dans le domaine intellectuel. C'est pour cela que nous vous aimions.

Cher maître, toutes ces qualités viriles que vous avez eues, et que nous avons essayé d'apprendre à votre exemple, constituent des qualités foncièrement françaises ; et, voilà pourquoi votre exemple a une signification très haute pour cette assemblée. Votre vie entière nous donne une plus grande confiance dans notre pays, dans notre race et dans leur destinée. Evidemment, nous ne sommes (il faut le dire avec modestie), ni le plus égoïste, ni le plus utilitaire des peuples, mais nous avons, pour

son élève à l'école normale, l'autre, un de ces amis improvisés sur le champ de bataille et dont la sym-

compenser cette prétendue infériorité, une générosité foncière et le sentiment de la justice nationale et internationale. (Bravos.) îs'ous ne sommes ni les plus barbares ni les plus riches, mais nous avons, pour compenser cette autre infériorité, ce courage que donne le sentiment d'une rénovation normale dans tous les domaines de l'activité intellectuelle, commerciale, industrielle, morale et enfin religieuse.

Je voudrais développer chacun de ces points, je ne le puis pas. Je me bornerai à dire d'un mot : ceux qui désespèrent de notre pays sont, vous le savez bien, ceux qui ont commencé par désespérer d'eux-mêmes ; ceux qui médisent de notre France sont ceux qui devraient commencer par médire d'eux-mêmes. (Applaudissements.) Cher maître, vous n'êtes ni un de ces désespérés, ni un de ces médisants ; c'est pour cela que nous nous sommes attachés à vous et que nous avons confiance en vous. De tous ces sentiments qui sont ici unanimes à votre égard : enthousiasme, admiration et reconnaissance, voulez-vous me permettre de dire quel est le fondement? « C'est encore un fait », comme vous disiez hier soir, et ce fait est indiscutable : c'est le besoin de croire.... en vous. (Applaudissements prolongés, cris : Vive Brunetière)

II. de Magallon, qui la veille avait répondu avec tant d'esprit et tant d'éloquence à M. Brunetière, aiguisé par les paroles de M. Brunhes, veut aussi, et de nouveau, apporter à l'académicien le témoignage de son admiration. Avant que M. Brunetière puisse répondre au toast de M. Brunhes, la voix de M. de Magallon avait retenti claire et vibrante.

Messeigneurs, Messieurs,

Plaignez un malheureux décidément voué à des tâches ingrates (Bires); parler après M. Brunetière hier, après M. Brunhes aujourd'hui ! et, difficulté plus grave, obligé de répeter ce qui vient d'être on ne peut mieux dit ! M. Brunhes a porté la santé de II. Brunetière au nom de ses anciens élèves.... Permettez que je la porte encore au nom des amis ignorés, des disciples épars au loin et innombrables qui se nourrissent, sans qu'il les connaisse, de son enseignement fort et sain.

Oui, de la vie et de l'œuvre de M. Brunetière. un bel exemple sort. Et j'y vois, éclatants, les deux caractères dont on n'a précisément cessé de dire, au cours de ce Congrès, qu'il fallait, avant tout, que fussent marquées toute œuvre et toute vie.

pathie nouvelle jette feux et flammes, Brunetière parla ainsi, avec un abandon charmant qui ne fai-

Le divin besoin de croire, dont M. Brunetière nous a hier si magnifiquement parlé, ses premières pages en étaient déjà toutes vibrantes. Déjà cette noble préoccupation le dominait de faire effort pour autre que soi-même. A l'heure où plus d'un, qu'il a du reste abattu de son ironie victorieuse, ne voulait que jouir du plaisir de caresser les idées tour à tour, ou, pis encore, ne demandait au commerce de ces amantes sublimes que des profits, M. Brunetière avait un souci, et se refusait à comprendre qu'un critique, un écrivain, un philosophe en eût d'autres, c'était simplement — les mots sont grands, mais justes — le souci de la vérité et de l'humanité. (Applaudissements.)

Quel admirable homme d'action qu'un véritable écrivain français! Nul n'en a plus parfaitement réalisé le type que M. Brunetière. J'espère bien que de nouvelles batailles s'engageront autour de son discours d'hier. Beverrons-nous la guerre gastronomique dirigée jadis contre sa thèse sur le rôle respectif de la science et de la religion ? Cette fois du moins, en gens avertis, nous aurons pris les devants. (Sourires.) M. Brunetière le faisait un jour observer le plus spirituellement du monde, l'histoire ne cite que deux hommes contre qui l'on ait organisé une campagne de banquets : le roi Louis-Philippe, et lui même. (Rires.) Si les banquets de la Béforme renversèrent Louis-Philippe du trône, celui de Saint-Mandé, il faut le reconnaître, a laissé M. Brunetière debout, sans lui ôter une parcelle de la principauté intellectuelle que lui reconnaissent tant d'esprits. L'argument était, à vrai dire, moins décisif que nouveau pour démontrer comme quoi la religion pouvait être remplacée par la science; en bonne logique, tout au plus pouvait-il établir qu'elle pouvait l'être, pour les dîneurs au moins de Saint-Mandé, par de l'aspic de foie gras ou par une aile de dinde truffée. (Hilarité.) Les truffes, je l'avoue, étaient de nature à le rendre, sinon plus fort, au moins très clair à tous les chercheurs de vérités, et saisissant pour tout le genre humain et même au delà. (Rires et applaudissements.) Je ne suis pourtant pas sûr que ce repas fameux ait été aussi inoffensif pour ceux qui le mangèrent que pour celui contre qui on le mangea : à en croire la science, et je l'en crois volontiers sur ce point, qui est de son domaine, rien n'est mauvais pour le pauvre estomac de l'homme comme de se mettre à table avec un esprit chagrin ; or, jamais on ne vit convives de plus fâcheuse et méchante humeur que ceux qui s'attablèrent pour manger et pour boire la réfutation scientifique des erreurs philosophiques de M. Brunetière,

sait point présager qu'un des mots qu'il allait dire traverserait les siècles.

Messeigneurs *, Messieurs,

Je suis terriblement embarrassé. D'abord, parce que, sous le poids des éloges que viennent de me décerner à l'envi M. Jean Brunhes et M. de Magallori, un homme beaucoup plus robuste

aux côtés de M. Berthelot. (Hilarité générale, vifs applaudissements.)

Levons donc notre verre, Messieurs, avec une bonne humeur égale à leur ennui. En buvant à M. Brunetière, c'est à nos convictions les plus sacrées, c'est à nos plus hautes espérances que je bois.

Qui pourrait n'être pas rassuré sur l'avenir de la vérité dans notre pays et dans le monde quand, au déclin d'un siècle acharné à sa ruine, elle remporte de telles victoires ; quand on voit les esprits le mieux au fait de tout ce par quoi on a prétendu l'abattre et la remplacer, d'un geste magnifique lui porter témoignage, et se venir ranger avec résolution parmi ses défenseurs ? (Applaudissements.)

Messieurs, toute génération, en entrant dans la vie, y cherche les maîtres de sa pensée qu'elle veut suivre en les acclamant.

Les circonstances sont sérieuses. L'heure des sonneurs de chimères, si belles soient-elles, est passée. Une seule passion résiste aux souffles rudes de notre époque, une seule y convient : la passion virile de la vérité.

Voilà pourquoi nous saluons avec une si chaude sympathie l'un des maîtres les meilleurs qui se puissent choisir, en cet esprit, sévère sans doute, mais vivant, ardent et passionné qui ne pense, ne lutte que pour elle, et que cette ville de Besançon a vu frapper, en faveur de sa foi, ses coups les plus retentissants. (Applaudissements prolongés et enthousiastes.)

A M. Ferdinand Brunetière. (Applaudissements, cris : vive M. Brunetière.)

i. Mgr l'archevêque de Besançon, Mgr Pagis, évêque de Verdun ; Mgr Belmont, évêque de Clermont ; Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié ; Mgr de Pélacot, évêque de Troyes.

que moi ne laisserait pas de se sentir comme accablé. Et puis, à l'heure des toasts, s'il n'y a que deux manières de parler, l'une qui soit spirituelle et l'autre qui soit éloquente, je ne puis malheureusement prendre ni la première ni la seconde. D'être spirituel, M. de Magallon vient de m'en enlever la possibilité ; mais si je voulais tâcher d'être éloquent, cette salle retentit encore de l'éclat des paroles de M. deMun avec lequel, certainement, je serais bien imprudent de vouloir rivaliser. (Sourires.)

Dans ces conditions, que me reste-t-il à faire ? Je n'ai qu'à vous remercier de votre accueil, très simplement, et s'il m'est permis de retenir quelque chose des compliments de MM. Jean Brunhes et de Magallon, je n'en veux accepter qu'un seul, qui est, depuis que j'écris et que je pense, de m être, en toute occasion, laissé faire par la vérité. (Bravos, bravos.)

C'est le seul mérite au monde et le seul honneur que je revendique. (Applaudissements répétés.)

Messieurs, je suis entré dans la vie comme vous y entrez vous-mêmes, avec la résolution, ou, si vous l'aimez mieux, le parti pris de n'en pas avoir, de chercher toujours, et de ne jamais me préférer moi-même à la vérité. (Applaudissements.)

C'est ce que quelques-uns ont appelé mes évolutions ; et en effet, nous vivons aujourd'hui dans un temps où on nous propose de penser en bloc et d'être, vers la cinquantaine, le jeune homme imprudent et intransigeant, surtout, que l'on était à vingt-cinq ans.

Permettez-moi de vous le dire, à vous qui êtes jeunes: telle n'est pas la réalité de la vie. Vous avez le droit de changer; vous en avez même le devoir. Il faut que chaque jour qui s'écoulera, chaque année qui s'appesantira sur vos épaules vous apporte une science et une conviction nouvelles ; et la seule chose qu'on puisse exiger de vous, c'est que, au milieu de ces changements, votre désintéressement soit toujours hors de doute. {Chaleureux applaudissements .)

Si c'est le témoignage que, de deux points si différents de l'horizon, viennent de me rendre tout à l'heure mon ancien et très cher élève, M. Jean Brunhes, et M. de Magallon, que je ne connaissais pas hier et que j'admire déjà aujourd'hui, vous concevrez aisément combien j'en suis fier et heureux. {Applaudissements .)

Vous me permettrez après cela, Messieurs, puisque je parle à Besançon et que c'est la troisième fois déjà, depuis trois ans, que j'ai l'honneur de me trouver au milieu de vous, d'en témoigner ma reconnaissance à celui d'entre vous

no —

qui m'a introduit dans cette ville, et qui a été la cheville ouvrière et l'âme du Congrès que nous clôturons aujourd'hui. J'ai nommé le R. P. Dagnaud, dont vos applaudissements effaroucheront la modestie, mais ne récompenseront jamais assez l'absolu dévouement. [Triple salve d'applaudissements.)

Hrunelirre et Bo§snet. — couférenceg à Rome gur la modernité de Bossuet. — Oc qu'on apprend à l'école de Bossuet. — Brunetière ge déclare nettement catholique. — Extraits de sa correspondance.

Deux ans plus tard, le s5 février 1900, nous retrouvons Brunetière à Besançon, et doublement chez lui, puisque, d'abord, il était chez nous et qu'il avait à parler de Bossuet. Un comité, en effet, s'étant formé, sur l'initiative de Mgr de Briey et sous la présidence du cardinal Perraud, pour élever à Y Aigle de Meaux, dans sa cathédrale, un monument funéraire, Brunetière en fit naturellement partie. Et il ne tarda pas à en devenir, sinon le membre le plus influent, du moins le porte-parole le plus actif et le plus éloquent. Il paya largement de sa personne les frais de la campagne de conférences organisée à cette occasion. Rien ne lui coûte pour que refleurisse à nouveau la gloire de Bossuet, qu'il a tant aimé, tant pratiqué, et dont, en retour, le commerce assidu lui fut de tous points si profitable. Il était, d'ailleurs, de ceux qui savent aussi bien se donner, qu'ils savent mal se prêter. Que ce fût à une œuvre ou à un homme, d'instinct il allait jusqu'au bout du dévouement.

A vrai dire, le dévouement, dans ce cas-là, ne

devait pas lui coûter beaucoup. Refaire pour son compte et le profit de tous le tour de Bossuet, afin de l'envisager sous ses différents aspects ; s'amuser à confondre, par la voix de son grand homme, certaines doctrines que tous les deux jugeaient funestes; se retremper, et nous avec lui, dans l'amour de l'autorité, de la tradition ; et aussi parler, non seulement d'abondance, mais avec cette maîtrise que, seule, assure la parfaite possession d'un sujet médité depuis toujours.... pour ces motifs et cent autres encore, il se prit d'un beau zèle pour la gloire de Bossuet. Il la plaida d'abord à Rome, sachant bien que les oscillations parties de là ne pouvaient manquer d'aboutir aux plus lointains rivages l. Sur le but qu'il poursuivait, il s'expliqua, dans sa conférence du palais de la chancellerie pontificale, avec un telle netteté, que nous n'avons plus qu'à lui laisser la parole :

« Il nous arrive trop souvent, à nous autres Français, d'ensevelir nos morts fameux dans le linceul de leur propre gloire. Nous ne les oublions certes pas, mais nous ne les fréquentons plus. Contents de savoir qu'ils ont vécu, nous vivons à notre tour, et ils ne nous deviennent pas précisément indifférents, mais nous ne vivons pas avec eux dans cette intimité quotidienne, étroite et familière, qu'à

i. Brunetière, invité à parler d'abord à Home, fit le 3o janvier 1900, au Palais de la Chancellerie pontificale, devant les cardinaux et l'élite de la société romaine, sa conférence sur la Modernité de Bossuet.

défaut même de la religion, l'amour de la patrie devrait suffire cependant à entretenir.

« Le eroiriez-vous, Messeigneurs, vous dont les églises sont toutes pleines des tombeaux de ceux qui ont honoré l'Italie ; le croiriez-vous, que ni à Dijon, où il est né, ni à Meaux, dans cette cathédrale qu'il a à jamais illustrée ', ni à Paris. Bossuet

i. Lacune aujourd'hui comblée. Un imposant monument, dû au ciseau du sculpteur Ernest Dubois, se dresse désormais dans la cathédrale de Meaux. C'est tout récemment, le 29 octobre 191 1, qu'il fut inauguré, aux applaudissements d'une foule enthousiaste qui comprenait qu'à notre époque de « statuomanie » à outrance, c'était bien le moins que Bossuet eût a son tour ses traits fixés dans le marbre ! L'inauguration donna lieu à des solennités magnifiques. Le clergé. l'Institut et le peuple y prirent une part également active. Deux cardinaux présidaient : S. Ém. le cardinal Luçon. archevêque de Reims, et S. Ém. le cardinal Mercier, archevêque de Malines. « Pius du quart de l'épiseopat français, dit Mgr Marbeau, évèque de Meaux, et plus du quart des membres de l'Académie » assistaient à cette cérémonie religieuse et patriotique. Outre le distingué évêque de Meaux qui recevait ses hôtes illustres, on eut le plaisir d'entendre tour à tour M. Alfred Méziéres, au nom du Comité d'érection pour le monument de Bossuet, M. Jules Lemaïtre, au nom de l'Académie française, S. Ém. le cardinal Mercier, au nom de l'Église de Belgique et de son Université, Mgr Touchet, enfin, au nom du clergé de France.

Hélas ! comme il arrive souvent en ce bas monde, beaucoup de ceux qui avaient été à la peine n'étaient pas à l'honneur. M. Alfred Méziéres, président du Comité d'érection pour le monument de Bossuet, eut un souvenir ému pour ses collaborateurs de la première heure, trop tôt disparus. Ils sont nombreux déjà ! Le cardinal Perraud, le duc de Broglie, Gréard, Boissier. Larroumet, le marquis Costa de Beauregard, et ceux qu'il faut nommer avec le plus de ferveur : Mgr de Briey, à qui revient le mérite de la première initiative, et enfin Ferdinand Brunetière, qui avait fait sienne la cause de Bossuet. Aussi bien, ne fut-il pas oublié en ce jour mémorable. Tous les orateurs inscrits au programme tinrent à honneur de lui rendre un hommage mérité. Retenons du moins le plus significatif, celui de M. Jules Lemaïtre, qui s'exprime en ces termes : « Celui qui aurait dû parler aujourd'hui de Bossuet, ce

n'a encore de tombeau ? Mais nous, voulant lui en dresser un, nous n'en avons pas imaginé de plus sûr moyen que de commencer, et avant tout, par réveiller le souvenir de son œuvre dans les mémoires. Si quelques-uns de nos contemporains ne connaissent de lui que son grand nom, nous voudrions essayer de leur dire ce qu'ils trouveraient d'actualité, de profit, dïnstruction dans son œuvre. Et vous concevez aisément les raisons que nous avons eues de le dire à Rome, afin de placer ce que nous en dirons sous l'invocation du Saint-Siège.

« Qu'il me soit donc permis d'en exprimer ma profonde reconnaissance à Sa Sainteté le pape Léon XIII. Aussitôt qu'elle a eu connu notre projet, Sa Sainteté a voulu l'encourager j)ar une lettre adressée au cardinal Perraud et, depuis, Messeigneurs, vous n'avez pas oublié en quels termes, dans une de ses dernières encycliques, elle a parlé de Bossuet. Elle a daigné faire davantage, en approuvant l'idée de cette conférence et en nous permettant de la tenir en territoire pontifical. Honneur insigne, mais bonneur périlleux ! dont je serais, Messeigneurs, presque moins fier qu'accablé, si je ne me sentais soutenu par la bienveillance de l'il-

n'est pas moi, c'est Ferdinand Brunetière, qui l'a tant aimé et glorifié et qui l'a si profondément compris. Leurs deux'esprits avaient quelques traits communs : l'amour de l'ordre, la passion de la dialectique, le besoin de croire et d'affirmer. J'en conclus que je remplacerai fort mal le très regretté Brunetière. » Sans avoir l'impardonnable naïveté de prendre à la lettre l'éminent académicien, on ne peut songer en effet sans tristesse que Brunetière aurait versé, dans ce discours, « tout son esprit et tout son cœur. »

lustre Pontife ; et si mon unique ambition n'était pas d'y répondre en faisant passer, en essayant de faire passer, dans ce discours, un écho bien lointain et bien affaibli de sa propre pensée et de sa sympathie pour la France «. »

Et de Rome, où va-t-il ? A Besançon ! Pour lancer vigoureusement l'affaire, il n'était pas indifférent que la première impulsion fût donnée par un auditoire conquis d'avance 2. Chez nous, il ne crut pas pouvoir mieux faire, pour témoigner sa reconnaissance à Bossuet, que de proclamer bien haut ce qu'il lui devait. Ce qu'on apprend à V école de Bossuet, c'est ce qu'il y a appris le premier. Si cette conférence est une confidence déguisée, nul ne s'en plaindra, et si, d'autre part, Brunetière tire de Bossuet précisément les idées qui lui sont le plus chères, depuis longtemps, encore une fois, qu'en conclure, sinon que l'on trouve dans un auteur surtout ce que l'on y cherche, et que ce n'est pas une machine qui mène l'enquête, mais un homme. Du temps où Brunetière et J. Lemaître guerroyaient, l'un pour l'impressionnisme en littérature,

i. Début de la conférence sur la Modernité de Bossuet. Discours de combat, dernière série.

2. Brunetière était à Besançon le 25 février 1900 ; il y fit au Kursaal-Cirque, devant son magnifique auditoire habituel, sa conférence sur Bossuet : « Ce qu'on apprend à l'école de Bossuet », en présence de Mgr Petit, archevêque de Besançon; Mgr Ardin, archevêque de Sens ; Mgr Theuret, évêque de Monaco, et Mgr Dubillard, évêque de Quimper. — Cette conférence n'a été publiée nulle part in extenso. Elle se retrouve assez exactement reproduite dans la brochure : Brunetière et Bossuet, éditée chez Bossanne, Besançon, 1900.

l'autre pour le dogmatisme, comme il était piquant, parfois, de les surprendre tous deux sur la frontière, se portant des coups indécis, et leurs doctrines se mêlant, quoique parties de points diamétralement opposés ! Mais je vous prie de ne pas voir, dans cette constatation faite en passant, une profession de scepticisme qui eût enchanté Renan, mais irrité Brunetière. Tout au long, du reste, et magistralement, l'opposition entre l'objectif et le subjectif, le moi et le non moi, l'âme et les choses, est marquée dans la conférence que nous reproduisons ci-après de M. Denys Cochin, et d'abondants éléments sont fournis pour la solution qui fuit toujours.

A l'école de Bossuet, Brunetière va chercher trois leçons principales. D'abord, le dédain du style, en tant que tel, s'il devient une parure ajoutée à la pensée, au lieu d'en être le mouvement même, et à ce propos, il ne manque pas d'exécuter une fois de plus le dilettantisme, dont nul plus que lui n'a dénoncé l'égoïste vanité. Puis, Fart d'aller au point vif des questions, sans accorder plus d'attention qu'elles ne méritent aux minuties, aux subtilités où parfois se complaisent à l'excès nos contemporains. Non pas que la vérité soit rectiligne, ni que les problèmes n'aient qu'une face. Mais si vif que vous supposiez votre sentiment de la complexité des choses, encore faut-il choisir, pour les juger, le point de vue le plus vrai, le plus compréhensif, écarter le détail encombrant pour plonger le regard jusqu'en l'essentiel, et braquer toutes les forces de

— Tj ~ son esprit vers les conclusions d'ordre pratique qui permettent d'agir. Enfin, troisième leçon, si importante, que les deux autres, à côté d'elle, paraissent quasi négligeables : les vérités ne se ressemblent pas.

«Il y a les vérités qui se définissent et se jugent par conformité avec leur objet, les vérités mathématiques, par exemple ; il y a d'autres vérités qui se définissent et se jugent par l'accord qu'elles soutiennent entre elles, par leur cohésion, par le système qu'elles forment, telles sont les hypothèses de l'ordre astronomique et de l'ordre zoologique ; il y a les vérités qui se définissent et se jugent par leurs conséquences, ce sont les vérités de l'ordre politique et de l'ordre social ; enfin, il y a les vérités comme celles que Bossuet nous enseigne, qui se définissent et se jugent par l'autorité de celui qui nous les a révélées l. »

Aux rationalistes impénitents qui rejettent ces dernières, sous le fallacieux prétexte qu'elles ne relèvent pas directement de la raison, il rappelle que ce pauvre compas est bien étroit pour mesurer l'univers, et que ce qui se tient hors de ses branches aussi écartées que l'on voudra, ce sont précisément les réalités les plus augustes, les plus profondes et les plus utiles à savoir.

Certes, il n'est pas arrivé à cette conclusion de plain-pied. Quand il s'est mis à étudier Bossuet,

i. Ce qu'on apprend à V école de Bossuet, brochure citée, Bossuet et Brunetière, p. 3o.

c'était avec un esprit imbu des progrès du siècle. Longtemps, il a résisté. Le génie, l'autorité, le bon sens de Bossuet ont fini par l'emporter.

Victoire complète, aujourd'hui î Victoire sur toute la ligne.

On le vit bien à sa déclaration faite au cours de la réception solennelle offerte le soir à l'orateur. Il faut la relire avec soin, car c'est une confession générale du plus haut intérêt. Elle explique Brunetière tout entier. Elle indique avec précision d'où il est parti, par où il a passé, où il a abouti. Elle énumère, en un raccourci puissant, les motifs de son adhésion au catholicisme. Et Dieu sait s'il s'entendait à démêler les affinités secrètes de notre religion avec les âmes ! Témoin cette page si pleine et d'un si beau mouvement oratoire : « Ce serait, Messieurs, tout un livre qu'il faudrait écrire, et un gros livre, si je voulais montrer la diversité des motifs sur lesquels un Pascal, un Bossuet, un Chateaubriand, un J. de Maistre, ont fondé leur apologétique. Celui-ci donc, l'auteur des Pensées, âme énergique et « démesurée », presque violenle, moins soucieuse d'ailleurs de soi — je veux dire de l'individu — que de la misère de notre commune condition, ce qu'il a vu dans le christianisme, c'est l'explication de notre destinée, c'est l'énigme de notre nature éclaircie, et c'est l'humanité réintégrée, par le mystère de la Rédemption, dans son union primitive avec Dieu- Mais celui-là, l'éloquent auteur des Oraisons funèbres et du Discours sur Vhistoire universelle, poète

peut-être autant qu'orateur, mais en qui l'impétuosité de l'imagination s'équilibrait par la fermeté du bon sens, maître de sa pensée comme de sa parole, génie ami de l'ordre et de l'autorité, n'a rien senti plus profondément, ni rien exprimé plus majestueusement que ce qu'il appelait « les maximes d'état de la politique du ciel », l'action de la Providence, l'intervention d'une « force majeure » dans les affaires des hommes, et le gouvernement de Dieu sur le monde. Un troisième survient à son tour qui s'avise que, si la beauté des choses est une présomption de leur vérité, jamais doctrine assurément n'exerça plus de prise que la chrétienne, ou ne donna plus de satisfactions plus complètes et plus intimes, à ce qu'il y a de plus noble en nous, et sous cette impression qui l'a rendu lui-même à la religion de ses pères, il écrit, au lendemain de la Révolution, le Génie du christianisme. Et voici qu'éclairé par cette même Révolution, ce qu'un autre s'efforce d'établir, c'est que les sociétés des hommes ne vivent que de la quantité de divin qui s'y mêle, à proportion de ce divin, et dans la mesure où elles savent sacrifier aux nécessités quotidiennes de leur existence l'orgueil insensé de prétendre lutter contre lui. Vous semble-t-il, Messieurs, que s'ils aboutissent aux mêmes conclusions, ils y arrivent par les mêmes chemins ' ? »

Quant à lui, le chemin qu'il a suivi est tracé de

i. Discours de combat, nouvelle série, p. 281.

main de maître, et dès le début, par M. Victor Giraud, dans les Maîtres de l'heure. Après ces mots révélateurs, « un homme chez lequel la préoccupation morale et la préoccupation sociale sont prédominantes, chacune des deux aidant et renforçant l'autre, n'est-ce pas ainsi que si nous avions dû le faire d'un mot. nous aurions à peu près défini Brunetière », il ajoute :

« Voilà un homme qui, comme tant d'autres de ses contemporains, a cru pouvoir fonder une morale, — une morale non pas seulement individuelle, mais sociale, — sur des idées philosophiques ou des constatations positives, et qui, un jour, s'aperçoit que ce fondement croule. Saisi de stupeur et d'inquiétude, incapable de dilettantisme ou de scepticisme moral, passionnément épris d'action, il cherche alors autre chose. Il sent vaguement qu'en dehors de Tidée religieuse il n'y a pas de fondement solide à la morale ; et même, qu'en dehors du christianisme, il n'y a point, pour une âme moderne, de religion véritable. Convaincu d'ailleurs que, selon le mot de Renan, le catholicisme est « la plus caractérisée et la plus religieuse de toutes les religions », c'est alors qu'il se retourne vers Rome. Son entretien avec Léon XIII confirme ses pressentiments. De sa visite au Vatican, il a emporté comme la vivante vision de cette autorité morale qu'il cherche, de ce pouvoir spirituel qu'il désire, de cette révélation mystique dont il a besoin. Et, sans doute, il prend alors l'engagement avec lui-même de

faire tout ce qui sera en son pouvoir pour faire tomber les derniers obstacles ou les dernières objections intimes qui l'écartent encore de cette croyance qu'il veut conquérir....

« Il a bien tenu sa promesse *. »

Mais rien ne valant l'étude directe des documents, venons-en à la déclaration elle-même, puisqu'aussi bien elle est le schéma, très au point, d'une conversion intellectuelle.

J'insiste sur le mot. Car n'a-t-on pas prétendu que les hésitations de Brunetière, ses tergiversations, ce que les malveillants prenaient pour un agaçant piétinement sur place, provenaient d'autre chose que du désir qu'il avait d'un supplément d'informations, et qu'en dernière analyse le cœur se mettait en travers de l'esprit? Mais telle était la droiture de cette âme d'élite, que, pour qui l'a connu, la question ne se discute même pas.

Une assemblée d'élite était réunie dans cette même salle qui avait déjà entendu les précédentes déclarations de l'illustre conférencier ; M. Georges Pernot, président de la Conférence et avocat à la Cour d'appel, le salua, lui rappelant ses titres à l'admiration et à la reconnaissance des catholiques français.

Monsieur,

Il y a quatre ans, lorsque pour la première fois nous avions l'honneur de vous voir au

i. Les maîtres de l'heure, par V. Giraud, p. 104.

milieu de nous, voulant d'un mot tracer une ligne de conduite à la jeunesse bisontine, accourue pour vous entendre, vous nous disiez : « Défiez-vous du dilettantisme. »

Cet enseignement, nous l'avons précieusement recueilli. Et, en le méditant, il nous semblait chaque jour davantage qu'il n'était pas seulement une parole profonde tombée de vos lèvres de philosophe, mais qu'il était en quelque manière le résumé complet de votre doctrine, l'esprit général et conducteur de votre vie tout entière. Partout, en effet, où vous avez rencontré le dilettantisme, sous quelque forme qu'il se déguise et de quelque nom qu'il se pare, toujours vous l'avez combattu.

Dans cette seconde moitié du xixe siècle, l'art tendait de plus en plus à devenir individuel, personnel, peut-être même égoïste, et volontiers les littérateurs et les artistes se laissaient aller à penser qu'ils étaient déchargés de toute responsabilité morale et sociale. Vous avez compris tout le danger d'une semblable doctrine, et, flétrissant les principes funestes de ces dilettantes, imbus de la théorie de l'art pour l'art, vous avez proclamé bien haut que toute pensée humaine devait se ramener à la morale comme à sa fin essentielle et nécessaire. Aussi, sera-ce certainement l'une de vos gloi-

res, et non la moindre peut-être, d'avoir vaillamment et brillamment joué le rôle de critique moraliste dans les batailles littéraires de notre société moderne.

Bientôt, ce fléau, que vous veniez de combattre en littérature, envahissait le domaine de la politique. Au nom de l'individualisme, on menaçait l'idée de patrie. Une nouvelle lutte devenait nécessaire ; aussitôt nous vous voyons l'entreprendre. Vous vous jetez avec ardeur dans la mêlée ; vous rappelez à tous la grandeur de nos traditions nationales et à tous vous enseignez que c'est un impérieux devoir que d'aimer profondément sa patrie et de l'aimer non seulement en elle-même, mais dans son moyen de défense, c'est-à-dire dans son armée, cette « grande niveleuse » qui doit nous être d'autant plus chère qu'elle est plus lâchement attaquée.

Mais là ne devaient pas se borner vos efforts, car telles n'étaient pas les seules conséquences de ce dilettantisme, de cet individualisme, dont vous vous étiez proclamé l'adversaire acharné. Au point de vue moral, au point de vue social même, ce manque absolu d'idéal faisait des ravages plus considérables encore, et c'est à vous qu'il appartenait de chercher à les enrayer. A ceux qui prétendaient qu'en dehors des faits

et des groupements qu'on peut en faire, il n'y a rien que d'hypothétique, d'incertain et d'illusoire, vous êtes venu répondre ici même qu' « au delà de la scène où se joue le drame de l'histoire et le spectacle de la nature, une cause invisible, un mystérieux auteur se cache, qui en a réglé d'avance la succession et les péripéties » Aux adversaires de toute métaphysique et de toute religion, vous avez répondu avec éloquence que le besoin de croire s'imposait à l'homme comme une impérieuse nécessité. En un mot, vous avez consacré les trésors de votre intelligence à contribuer à cette renaissance de l'idéalisme, dont vous nous annonciez naguère les premiers symptômes. Et lorsque, par une gracieuse bienveillance dont nous apprécions tout le prix, vous venez aujourd'hui nous parler de l'immortel Bossuet, c'est bien encore la même cause que vous défendez. Glorifier Bossuet, c'est glorifier la doctrine catholique, dont il fut un des plus illustres apôtres ; c'est glorifier l'Église, dont il est une des plus grandes figures ; c'est, en un mot, faire revivre dans les âmes cet idéal chrétien, cette morale chrétienne, qui sont seuls capables de diriger les sociétés humaines.

Cette tâche sublime, nous savons, Monsieur, sous quels illustres auspices vous l'avez com-

inencée et nous savons aussi quelle haute distinction elle vous a déjà valu. Il y a quelques jours, à Rome même, au centre du monde catholique, vous étiez l'objet d'acclamations enthousiastes. A ces acclamations, nous voudrions, ce soir, joindre les nôtres. Quelque faibles qu'elles puissent paraître, daignez, je vous prie, les agréer comme un témoignage de l'admiration de la jeunesse catholique de Besançon pour celui qui se consacre tout entier au triomphe des idées morales, patriotiques et religieuses.

Quand les applaudissements eurent cessé, M. Brunetière fit cette déclaration mémorable, qui marque le couronnement de l'évolution accomplie vers le catholicisme par le directeur de la Reçue des Deux Mondes.

Monsieur le Président,

Je suis heureux, mais un peu confus, je vous Ta voue, de tout ce que vous venez de me dire de trop flatteur, et c'est peut-être qu'on ne se voit pas très bien soi-même, mais assurément, je ne m'étais jamais vu sous un jour si favorable. Permettez-moi donc de vous en remercier bien sincèrement, vous et la Conférence Saint-Thomas d'Aqniu, pour m'avoir donné cette sensation, très douce, mais très dangereuse aussi, de mon importance.

Car, entre nous, je n'ai rien fait que de bien simple et de bien naturel, en m'attaquant à tous les ennemis que vous venez d'énumérer, si je n'ai fait que suivre, après tout, les indications de ma conscience, avec, il est vrai, l'inquiétude et la perplexité d'un homme qui, cherchant à se connaître lui-même, essaie pour cela de comprendre d'abord son temps. Dirai-je encore quelque chose de plus? Au début de ma vie littéraire, je n'ai peut-être obéi qu'à un mouvement de mauvaise humeur, en attaquant ces nombreuses écoles, dont les adeptes avaient la rage de se mettre toujours en scène, et de ne parler de rien, de ne s'intéresser à rien qu'à propos d'eux et de leur personne. Mais ma mauvaise humeur, en ce cas, m'avait bien inspiré, j'ai su depuis le reconnaître, et ce n'était pas moi, mais hors de moi, qu'elle avait ses raisons et ses causes. Dilettantisme, Individualisme, Internationalisme , j'ai vu depuis que tout cela se tenait, et que les conséquences n'en étaient pas seulement littéraires, et que l'influence dissolvante en menaçait jusqu'aux plus chères et aux plus nécessaires des idées dont la France avait vécu jusqu'alors.

Et j'ai tâché de m'élever plus haut, et c'est encore ici ce que j'ai dû aux leçons de Bossuet.

Pour combattre ces doctrines, j'ai cherché un point d'appui, et après l'avoir inutilement cher-

ché dans les leçons de la science ou de la philosophie, je l'ai trouvé, et je ne l'ai trouvé que dans le catholicisme. Oui, je n'ai trouvé qu'en lui l'aide et le secours dont nous avons besoin contre l'individuolisme. C'est à la lumière de ses enseignements que j'ai compris toute la vanité du dilettantisme. Et j'ai compris aussi, à voir, dans le présent et dans le passé, comment le catholicisme et la grandeur de la France étaient inséparables l'un de l'autre, que nous n'avions pas de plus sûre protection, ni d'arme plus efficace contre le progrès de cet internationalisme dont vous parliez tout à l'heure. Indépendamment de toute idée personnelle, ce sont là des faits certains, ce sont des vertus qui s'imposent, et du jour où l'évidence m'en est entièrement apparue, c'est de ce jour que je me suis déclaré catholique.

J'ajouterai ce soir que tout ce que j'ai vu depuis lors, toutes les épreuves que nous avons traversées m'ont affermi dans cette conviction. Ni dans les laboratoires, ni dans les systèmes, ni dans la vie de tous les jours, je n'ai rien découvert, on ne m'a rien montré qui l'ébranlât. Si j'y suis venu, j'ai l'espérance que d'autres y viendront. Et, Messieurs, puisque j'ai l'honneur de me retrouver une fois de plus au milieu de vous, je suis heureux et il m'est doux que d'une

évolution commencée à Besançon, voilà tantôt quatre ans, ce soit à Besançon que j'aie trouvé le terme.

Les dernières paroles de cette déclaration consacrent définitivement Brunetière comme un Bisontin de cœur. C'est un honneur pour la Conférence Saint- Thomas d'Aquin qu'elles y aient été prononcées, pour de là faire triomphalement le tour du monde. Et de fait, un homme de ce mérite , qui a tout lu, tout médité, tout approfondi; un homme préoccupé jusqu'à l'angoisse de l'éternel problème de la destinée humaine , qui en est obsédé , et qui ne demande pas autre chose à la science, à la philosophie, à la religion que la clef de cette poignante énigme, — aussi porte-t-il sur le front les rides si creusées de Pascal, et même quand il rit, ce n'est pas pour rire ! Voyez comme son ironie est hautaine , cinglante et pas du tout drôle î — un homme, instruit à lond de l'insuffisance des doctrines qui lui ont prêté un abri provisoire , et qui a commencé à entrevoir par les déchirures des systèmes qu'il a traversés que la religion catholique pourrait bien être l'explication dernière de notre nature : un homme qui, du jour où un rayon pâle lui est parvenu , va bravement à la lumière, à pas comptés, sans brûler l'étape, et sans jamais dévier, malgré les clameurs hostiles, les railleries, malgré les préjugés qui lui barrent la route, les illusions chères qui jonchent son chemin : un homme de cette trempe, de ce désintéressement,

de cette sagacité profonde, quand il se tourne enfin vers l'Église, et proclame : « Je crois! » Certes, il est émouvant ! certes , il est une apologétique vivante, et si la méthode qu'il préconise par la suite prête le flanc à certaines critiques que ne lui a pas ménagées une orthodoxie sévère, si les voies qu'il a suivies sont trop personnelles pour devenir universelles, si son souci d'adapter la religion à la société présente porte trop la marque du temps pour se plier aux exigences de tous les temps, laissons tomber doucement de son apologétique les parties caduques, mais n'oublions pas le haut exemple de sincérité qu'il a donné , la force intellectuelle qu'il a mise à notre service, les arguments nouveaux qu'il a ajoutés a l'arsenal de la tradition.

Désormais, il est bien nôtre, et au contraire de ce qu'ont prétendu certains libres penseurs de marque, loin de faiblir après sa conversion, jamais son talent ne s'est affirmé davantage. Pouvait-il en être autrement ? En pleine possession de tous ses moyens, à l'âge où l'homme est le plus largement épanoui, il a eu cette bonne fortune de s'assimiler une doctrine haute et riche . le catholicisme , dont les principes l'ont merveilleusement aidé à résoudre et même à poser les problèmes qu'il creusait. L'unité s'est faite alors dans ce puissant esprit : la religion l'a aiguillé dans la bonne direction ; elle lui a fourni nombre d'indications utiles pour les solutions cherchées ; il y a trouvé la paix intellectuelle , une force de pénétration nouvelle , le fil d'Ariane conducteur, et ce

sentiment de réconfort, si vif chez un traditionaliste de son envergure, de sentir, de penser avec les siècles. Il s'est donc trouvé au centre de la circonférence à décrire. Rien ne vaut cette place de choix. Que d'esprits, faute d'avoir pu l'atteindre, ont erré à l'aventure, emportés çà et là par leurs tendances éparpillées, leurs opinions divergentes, leurs doutes dispersés. Et que d'intelligences, au contraire, médiocres par elles-mêmes, pour s'être coulées dans ce moule parfait , ont pour ainsi dire pris la forme de la vérité et en ont paru, du coup, démesurément agrandies !

Par malheur, l'apogée fut de courte durée. Le labeur écrasant auquel il se livrait devait user avant le temps une santé qui resta toujours chétive et ne se soutenait qu'à force d'énergie et d'une incroyable tension des nerfs. Il s'en rendait un compte exact et douloureux. Quelle magnifique résignation de chrétien dans les paroles qui suivent : « Si la santé ne me manque pas encore, mes forces diminuent pourtant, et avec elles naturellement sinon mon zèle , mais mon activité. Dieu l'a sans doute ainsi voulu. Mais en vérité , mon cher Père, ce n'est pas une des moindres misères de cette vie mortelle, que les forces nous défaillent au moment même qu'il nous semble qu'une expérience plus étendue et des convictions mieux assises nous permettraient d'en faire un plus sûr et plus utile emploi *. »

i. Lettre du 14 décembre 1902.

La même inquiétude perce à travers tous ses projets d'avenir. Chaque fois qu'il se risque à en bâtir un, c'est sous la réserve expresse que la maladie ne le vienne pas détruire. « Pourrai-je aller quelque jour jusqu'au bout de ma pensée? J'ai, en effet, dans la tête , deux ou trois conférences encore qui compléteraient ma campagne de cette année, la dernière peut-être ! mais la ferai-je ? Aurai-je la force de la faire ' ? »

Ne croyez pas pourtant qu'il songe à prendre prétexte de sa fatigue pour se résoudre à un repos bien gagné. Jouer en quelque sorte avec la mort a toujours paru aux âmes héroïques le plus divertissant des sports. N'est-ce pas une gageure que ce programme de travaux pour l'hiver 1903 ?

c< Mais quand pourrai-je aller à Besançon? C'est le problème, et je vous avoue que je ne sais comment le résoudre. Je vais mardi prochain faire à Bruxelles deux conférences qui me retiendront en Belgique jusqu'au i5 février. J'en reviendrai précipitamment pour préparer mon rapport annuel de directeur de la Revue des Deux Mondes et de président du syndicat de la presse périodique. Je publierai un grand article sur la religion comme sociologie qui est un épisode de ma campagne en faveur de l'utilisation du positivisme ; je retournerai à Louvain; je reviendrai tenir, le 7 mars, l'assemblée de nos actionnaires : on me fera sans doute parler, le i3, en faveur et au nom de la Ligue du repos du

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