CHAPITRE VII
rues, et s'exercer en toutes sortes de passe-temps ou pour dire mieux, de sottises. Ils célébrèrent sur le Grand-Marché de magnifiques tournois, esquels fut blessé grièvement en la jambe le marquis d'Havré, recevant de la douleur et tristesse au lieu de joye. Mais les Espagnols n'en tinrent pas grand compte, comme qui désiraient
Décapitation de dix-huit centilshommes sur la place du Sablon, le r" juin i568. Fac-similé d'une gravure appartenant à M. Lambert Vandervelde.
de voir morts et défaits tous les seigneurs belges si bien et loyalement que de leurs biens et vies ils servissent nu Roy. -
- Il arriva en ce temps à Bruxelles un légat envoyé du pape Pic Y, Charles d'Eboli, Napolitain, avec des lettres pour le duc d'Albe, dans lesquelles il le nommait son fils bien-nime, lui faisait présenter une épée fort précieuse d'or fin, avec un chapeau de même étoffe, garni de pierres précieuses, le tout bénit par Sa Sainteté, qui offrait ce cadeau au duc d'Albe comme protecteur et défenseur signalé de la religion catholique et romaine et dompteur des hérétiques. -
Ces dons furent présentés au duc en grande pompe après la messe chantée par l'archevêque de Malines à Sainte-Gudule. - Il fut alors semée entre le peuple et
affichée en quelques endroits une pasquinade huguenote par laquelle fut brocardé et mocqué l'envoi desdits chapeau et épée, en la manière qui suit :
Le pape envoie au duc d'Albe une espée d'or,
Pour faire peur aux gueux, moult affligés encor, etc..
« Les États des Pays-Bas présentèrent au duc d'Albe, en récompense des bons services que le pays avait reçus de Son Excellence, la somme de 120,000 ducats, que de prime saut il fit semblant de refuser (peut-être ne jugeant la proie assez grasse); mais il changea bientôt d'avis et les accepta. Il lui était avis, et aussi à ses adhérents, que dorénavant ils étaient de tout assurés, et qu'il introduirait en ces pays une telle forme de régime qu'il plairait au Roy et à lui sans que personne s'y osât opposer ou contredire. — Mais ils chantaient le triomphe avant la victoire (1). «
Le duc d'Albe essaya en vain de dompter la résistance héroïque de la nation. S'apercevant qu'aux Pays-Bas toutes choses commençaient à lui être contraires, il sollicita le roi de le décharger du fardeau du gouvernement, s'excusant sur sa vieillesse, qui lui rendait cette charge insupportable. Philippe II lui donna pour successeur don Louis Zuniga de Requesens, grand commandeur de Castille, chevalier de la Toison d'or et gouverneur de Milan. Celui-ci fit son entrée à Bruxelles le 17 novembre i5j3 et y fut magnifiquement reçu. « Le duc d'Albe lui résigna son entier gouvernement, lui donnant instructions touchant les affaires du pays et justifiant envers lui ses déportements, en leur donnant plus belle couleur qui lui était possible. Le bruit courut que ce nouveau gouverneur avait charge du roy de conduire les Pays-Bas avec plus de douceur, support et discrétion que n'avait fait le duc d'x\lbe. Même on disait qu'il était d'intention de ne rien faire sans avis et agréation des États. » Le duc quitta Bruxelles (voir t. Ier, p. 3o5) le 2 décembre suivant, après avoir envoyé en Espagne « force coffres et bahuts richement étoffés et remplis d'argent, laissant partout sa gendarmerie sans payement, nonobstant qu'il eût reçu d'Espagne diverses notables sommes de deniers, et qu'il eût fait plusieurs levées d'argent au pays. Avec lui délogea Jean de Vargas, son plus intime et fidèle conseiller, président du conseil de sang, Aimantaro son secrétaire et quelques autres de semblable sorte. » Le roi d'Espagne, désirant faire agréer le nouveau gouverneur, envoya un Pardon, daté de Madrid le 8 mars 1574. La publication en fut suspendue jusqu'au 5 avril, pour être faite en grande cérémonie ce jour-là sur la Grand'Place, devant le Broodhuys, les États étant réunis. « Ce Pardon (voir p. 23) s'adressait aux pays, villes, collèges, métiers et toutes privées personnes et portait rémission de tous forfaits, rébellions, pillages d'églises, violences et actes commis, soit contre Dieu et l'Église ou contre Sa Majesté, depuis l'an i566 jusqu'au jour de sa publication, chacun remis en ses honneurs et bonne réputation, sans avoir besoin de rechercher
(x) Description, etc., p. 71 et suiv