CHAPITRE VII
de la cour autres lettres de réintégration, hormis quelques-uns, lesquels avec le temps seraient nommés. Était dénoncé par ce Pardon à tous ceux qui s'étaient soustraits de la religion catholique romaine qu'ils auraient à recourir avec pénitence non simulée en toute submission et humilité au giron de mère sainte Église pour recevoir absolution et relèvement d'excommunication de ceux qui à cela seraient commis à condition de persister de là ou après en la dite religion romaine. Et était ce pardon non seulement offert à ceux qui pour lors étaient résidents en pays sujets à Sa Majesté, mais aussi à ceux qui s'étaient retirés en pays ennemis, en cas que dedans deux mois après cette publication ils vinssent rechercher la grâce du Roi ; au défaut de quoi ils étaient avertis d'attendre rude traitement et rigueur extrême. Était aussi contenue en ce pardon continue promesse de liberté à ceux mêmes qui par les lois et juges ordinaires avaient été convaincus et condamnés, en sorte toutefois que les biens confisqués et appropriés au profit du roi demeureraient confisqués, n'étant que ceux qui en prétendaient la restitution fissent paraître par témoignages légitimes qu'ils s'étaient toujours et partout comportés en bons catholiques. Ce pardon portait la restitution des Etats des pays, des collèges et communautés à condition que de là en après, ils se soumettraient aux lois qui leur seraient données pour s'y conformer, par ceux qui de la part du Roi à cela seraient ordonnés, lesquelles lois et ordonnances seraient tellement dressées qu'un chacun pourrait témoigner et reconnaitre qu'elles procédaient de l'amour du Roi envers le pays; voire même que pour lors elles étaient utiles et nécessaires. Toutes personnes de jugement apercevaient bien que ce Pardon ne tendait sinon à attraire les absents et les conduire à retourner, pour les prendre au filet. Mais cet artifice ne servit à Don Louis cette fois non plus qu'auparavant il avait servi au duc d'Albe qui avait pratiqué le même. Quelque mine que Jasse le chat, il est toujours ennemi des souris. L'Espagnol demeure toujours semblable à soi-même. Quelque gouverneur qu'il envoie aux Pays-Bas, un duc d'Albe ou un don Louis, un séculier ou un ecclésiastique, jamais leur affection ne peut être sinon espagnole envers les habitants du pays (i). -
Le commandeur étant mort en i5jô, emporté en quelques jours par une maladie aiguë, les États prirent en main les affaires du pays et déléguèrent le pouvoir exécutif à quelques seigneurs, parmi lesquels figuraient le duc d'Arschot, les comtes de Berlaimont et de Mansfeldt, le sire d'Assonleville et le président Viglius. Ceux-ci furent autorisés provisoirement jusqu'à ce cjuc le roi eût pourvu à la nomination d'un nouveau gouverneur. Le conseil, dans lequel s'étaient glissés quelques Espagnols, fit de grands efforts pour apaiser les mutineries de la soldatesque étrangère qui réclamait à cor et à cri sa solde. Sous la pression des États et de l'opinion publique, il fut obligé de déclarer ces soudards ennemis du roi et du pays, d'appeler les métiers aux
(i) Description, etc., p. 160.
armes et de leur enjoindre de courir sus aux Espagnols, pour les tuer partout où ils pourraient les trouver. Malgré ces efforts, les délégués furent soupçonnés de connivence avec l'étranger, et les États de Brabant résolurent de s'emparer des membres du conseil d'État et de les constituer prisonniers. Le sire de Glimes, gouverneur du Brabant, n'ayant à sa disposition qu'une enseigne de soldats, se chargea de l'exécution de cet ordre hardi. Il fit enfoncer les portes de la salle du conseil et arrêta ses membres, les comtes de Mansfeldt et de Berlaimont, Viglius et d'Assonleville, qui furent aussitôt conduits et enfermés à la Maison du Roi, le 5 septembre.
On voit que le Broodhuys occupe une place importante dans l'histoire des troubles religieux du xvie siècle.
Transportons-nous à deux années plus loin, au 20 janvier 1578. De grands événements se sont passés dans les Pays-Bas. Les dix-sept provinces ont signé la Pacification de Gand, se promettant appui et secours pour chasser du territoire les troupes espagnoles. Don Juan d'Autriche, le vainqueur de Lépante, a été reconnu par les États à la condition de ratifier les stipulations de cet acte patriotique. Il a signé YEdit perpétuel à Marche-en-Famenne, mais les populations toujours défiantes ont appelé le prince d'Orange pour lui conférer le titre de Ruwart de Brabant. Le Taciturne a été reçu avec enthousiasme à Anvers et à Bruxelles. Mais, dit un contemporain, « comme l'ombre suit le corps, ainsi la prospérité est suivie d'envie ». Les grands du pays, le duc d'Arschot et le marquis d'Havré son frère, le comte de Lalaing et le sire de Montigny son frère, le comte d'Egmont, d'autres encore ne furent guère satisfaits de ce que le prince eût été reçu partout avec tant de caresses et d'applaudissements. Ceux à qui il déplaisait de le voir en cette autorité craignaient aussi que la religion romaine ne fût pas assurée sous son gouvernement. Pour ces motifs les grands résolurent d'appeler et établir un gouverneur général et décidèrent ainsi entre eux, en l'absence d'une bonne partie de la noblesse, à l'insu des Etats généraux, du prince, du clergé et des villes. François de Valois, duc d'Anjou, frère du roi de France, avait autrefois offert ses services au pays, de même l'archiduc Mathias, frère de l'empereur Rodolphe II, troisième fils de l'empereur Maximilien II et neveu et beau-frère du roi d'Espagne. Après quelques délibérations, les grands du pays conclurent de choisir le dit archiduc Mathias pour gouverneur général, comme le jugeant le plus propre à leur dessein, et afin que les Pays-Bas ne tombassent pas en mains étrangères. Ils envoyèrent en Allemagne le sieur de Malstede, gentilhomme du pays de Flandre, pour requérir sa dite Altesse de vouloir venir en toute diligence aux Pays-Bas et accepter le gouvernement pour le service du roi. Il s'acquitta tellement de cette sienne commission qu'il induisit l'archiduc à venir promptement avec lui. Ils partirent de nuit en poste de Vienne en Autriche, le 2 octobre 1577. Il ne prit avec lui que fort peu de gens : à savoir le sieur de Sauwitz, son valet de chambre, Ferdinand Zymeran et Christophe de Calzerich, son cocher, et quelque petit nombre de serviteurs. Ils voyagèrent à grandes journées jusqu'à leur arrivée
au Pays-Bas. Tout ceci se fit sans connaissance de l'empereur, d'autant que l'archiduc tenait pour assuré qu'il n'y eût pas consenti, craignant d'irriter le roi d'Espagne. Qui plus est, l'empereur ayant été averti que son frère s'était acheminé vers le Pays-Bas à telle intention, envoya après lui et lui manda par lettres qu'il eût à retourner. Il écrivit à don Juan et à d'autres seigneurs faisant ses excuses, comme la chose ayant été faite sans son aveu.
« Les États généraux et le prince d'Orange furent très émerveillés de l'élection et appel de l'archiduc Mathias et de sa venue inopinée. Mais le prince mettant de côté toute affection privée, considérant d'autre part l'extraction illustre de l'archiduc et son naturel doux et courtois, résolut de prendre les choses du meilleur côté, afin de ne pas apporter une plus grande désunion au pays. Il en résulta que Son Altesse fut reçue honorablement à Anvers et admise pour gouverneur, avec la condition expresse que le prince d'Orange et nul autre serait son lieutenant général. L'archiduc fit son entrée solennelle à Anvers le n novembre 1577. Il y fut reçu par le prince d'Orange et la bourgeoisie. C'était un fort beau jeune homme, représentable et débonnaire. Il composa sa cour et son entourage de naturels du pays. Après avoir séjourné pendant quelque temps à Anvers, il s'achemina par Malines vers Bruxelles avec le Taiseur et y fut magnifiquement reçu le 18 janvier 1578. Le surlendemain il fut accepté par les Etats comme gouverneur avec le prince d'Orange pour lieutenant. Il jura devant la maison de ville ès mains et en présence des Etats généraux certains articles parmi lesquels figurait l'observation rigoureuse et complète de la Pacification de Gand (1). »
La gravure que nous publions à la page 27 représente la prestation du dit serment. Don Juan d'Autriche écrivit sur-le-champ aux Etats que cette affirmation était contraire à la paix et à l'autorité du roi. Quelques jours après (le 3i janvier) le lieutenant de Philippe II battait l'armée des États dans les plaines de Gembloux. L'hiver avait été marqué par l'apparition d'une comète dans laquelle le peuple avait vu le présage de « grands et étranges malheurs ».
L'année suivante le parti des malcontents ayant recruté des forces considérables dans les provinces wallonnes, Philippe d'Egmont tâcha de remettre la ville de Bruxelles en l'obéissance du roi d'Espagne. Le 4 juin 1579 il s'approcha des portes que les bourgeois essayèrent en vain de fermer, et parvint jusqu'à la Grand'Place où il se vit bientôt enserré de toutes parts (voir p. 14). Le commandant des forces communales eut beaucoup de peine à empêcher ses hommes de mettre le feu aux maisons qui entouraient le marché, et d'étouffer le comte avec ses gens dans les flammes. « D'Egmont étant ainsi enserré fut contraint d'ouïr divers blâmes et reproches, d'aucuns lui disant qu'en ce même jour, onze ans auparavant, sur la même place, son père avait été décapité par les Espagnols, auxquels lui maintenant
Ci) Description, etc., p. 26C et suiv
IV4J-EXANDRR. FARNLSIVS PAR^L LT PLACENT!*, DVX., GVBER.ET CAP . CEN.BELGIC/L .
Alexandre Farnèse, prince de l'arme. — D'après une ancienne estampe.
favorisait, et ajoutant qu'il eût seulement à tirer deux ou trois cailloux du pavé et qu'il y verrait encore du sang de son dit père, répandu par ces dits Espagnols. Ces reproches, accompagnés du dépit qu'il avait d'être ainsi enclos et de ne voir son dessein aller avant, lui firent sortir les larmes des yeux. Le sieur de Liesvelle, conseiller d'État, et d'autres députés du duc Mathias et du prince d'Orange mirent fin à ce désordre, après avoir usé de prières et de menaces envers les uns et les autres. Egmont d'un côté se voyait pressé de faim et redoutait le secours qu'il entendait venir de Malines pour l'assistance des Bruxellois. D'autre part les bourgeois appréhendaient le danger d'effusion de sang, de pillage, embrasement, violence et autres effets de guerre qui leur étaient mis au devant. Pourtant ils se laissèrent induire en accord, qui fut que le comte, avec tous ses gens et avec les bourgeois de sa faction, se retirerait de la ville, sans empêchement ni dommage, ce qui advint deux jours après sa venue. Par ce moyen cessa cette alarme sans effusion de sang, à la joie des bourgeois et à la honte du dit comte et de ses complices (i). -
Revenons au Broodhuys. Cet élégant édifice, restauré par les archiducs en iÔ25, puis en partie réduit en cendres par le bombardement de i6g5, fût rebâti avec un médiocre respect pour la tradition en 1763. L'ancien perron, qui était un joyau d'architecture gothique, fit place à une entrée banale; les façades latérales si gracieuses sous leurs pignons élancés revêtirent une allure bourgeoise; le monument ne fut plus que l'ombre de ce qu'il avait été jadis. Après la conquête de la Belgique par les armées françaises il appartint tour à tour à la ville et à un particulier, le marquis d'Arconati Visconti. Un spéculateur le racheta pour le louera une société particulière la Loyauté. Celle-ci y donna des concerts et des bals jusqu'au jour où la Maison du Roi devint le local du Cercle artistique et littéraire. Elle est redevenue aujourd'hui propriété communale et depuis 1873 la ville a dépensé plus de 800,000 francs en vue de rendre à la capitale, au pays et à l'art l'un des plus beaux monuments connus du xvie siècle (2).
La Grand'Place, à laquelle on avait accès par les sept rues de la Colline, des Harengs, du Poivre, au Beurre, de la Tête d'Or, de l'Étoile et des Chapeliers, avait, il y a quatre cents ans déjà, une physionomie originale et pittoresque; mais il ne faut pas croire que l'ensemble des constructions fût en harmonie avec le caractère grandiose de l'hôtel de ville et de la Maison du Roi. On a pu s'en faire une idée par les planches que nous avons empruntées à la Relation de l'entrée solennelle de l'archiduc Ernest d'Autriche à Bruxelles en 1594 (3). Tout à la fin du xvie siècle, alors que l'architecture ogivale avait dit son dernier mot, nous voyons sur la plus belle place de Bruxelles d'informes bâtiments dépourvus de style et d'élégance, n'ayant rien de
li) Description, etc., p. 32X.
(21 Voir les explications à l'appui du Budget de la ville pour l'exercice i883, p. 126 et suiv.
(3) Descriptio et explicatio ptgmatum. arcuum, et sfectaculorum qua BruxelU exhibita ftiere. etc.. Bruxells, apud Joannem Mommaert, 1594. (Voir p. 16 et I7>)
cette grâce coquette et somptueuse que l'on essaye de ressusciter aujourd'hui. Presque entièrement construites en bois, par opposition aux steenen ou châteaux de la noblesse édifiés en pierre, les maisons particulières offraient un aspect plus curieux qu'imposant, et l'ensemble du Marché ne revêtit son caractère monumental qu'après les grands travaux qui succédèrent au bombardement de i6g5. Du xme au xvie siècle, on ne disait point bâtir, on disait charpenter une maison (timmeren). La plupart étaient en torchis ou en bois. On les construisait de la façon suivante : sur un soubassement en pierre s'élevaient perpendiculairement de longues et fortes poutres reliées entre elles par des traverses posées les unes longitudinalement, les autres en croix ou en diagonale, puis l'on remplissait les intervalles de mortier, de briques ou de torchis, comme on fait aujourd'hui pour la construction des chalets suisses. On couvrait les murs, à la façade et aux autres parties apparentes, d'une couche de terre glaise enduite d'une autre couche de plâtre, ou d'un simple badigeon; ou bien on clouait, sur toute leur surface, des planches ou des lattes, que l'on revêtait souvent en ardoises. Les maisons les plus communes n'avaient généralement qu'un rez-de-chaussée surmonté d'un grenier. Aux autres, les étages supérieurs, au nombre d'un ou de deux, étaient bâtis en saillie et se débordaient mutuellement, de manière à laisser à nu les extrémités des poutres, parfois ornées de curieuses sculptures. Cette ornementation s'étendait aussi à d'autres parties de la façade, principalement aux côtés du pignon en angle aigu qui la terminait. Au xme et même au xive siècle, lorsque l'emploi du verre à vitres était encore fort rare dans les habitations d'un ordre inférieur, il n'y avait aux maisons ordinaires qu'un petit nombre de fenêtres; plus tard, au contraire, ces ouvertures y furent très nombreuses. Dans les maisons en bois, la façade, au rez-de-chaussée surtout, ne se composait pour ainsi dire que d'une seule suite de fenêtres carrées à croisillons et séparées les unes des autres par un simple montant en pierre ou en bois. Les vitres, découpées en losanges, en carrés à angles coupés, en ellipses et autres figures, et enchâssées souvent de manière à présenter des compartiments du dessin le plus compliqué, étaient fort petites et d'un verre épais, plus ou moins opaque. La porte, placée au centre ou à l'un des angles du bâtiment, était, dans les boutiques, surmontée d'une enseigne sculptée en pierre ou en bois. Les toits étaient couverts en tuiles, même jusque vers le milieu du xve siècle, plus souvent en chaume, surtout ceux des habitations des gens du peuple. Voilà pour l'extérieur des maisons bourgeoises des xme, xive, xve et en partie du xvie siècle. Quant à l'intérieur, disposé suivant les besoins et le goût des personnes qui les habitaient, il suffira de dire que les escaliers étaient étroits, tortueux et de la forme la plus grossière; que les chambres, non seulement au rez-de-chaussée, mais encore aux étages supérieurs, étaient généralement pavées en carreaux de terre cuite, et que leurs couvertures non plafonnées laissaient à découvert les poutres et les traverses de la charpente. Ce n'est pas non plus dans les maisons de cette espèce que l'on trouvait les murs des