‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 113 sur 192 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

s'élancer pour refouler la multitude. « Restez », lui dit son camarade, « s'il y avait « moyen d'employer la force, nos compagnons ne seraient pas demeurés en repos. » Et comme il ne paraissait pas persuadé : « Laissez-les faire », ajoute M. de Potter, « cela se bornera à quelques carreaux de vitres. Ne provoquez pas de plus graves « conséquences. »

« Le mouvement extérieur avait jeté l'alarme dans la prison. A peine voulait-on en ouvrir les portes pour recevoir le prisonnier patriote.

Enfin les difficultés furent levées, et un dernier cri de la foule salua M. de Potter, sur lequel se refermèrent soudain les grilles et les verrous.

« Des poursuites eurent lieu pour atteindre les auteurs du tumulte; des citoyens honorables furent cités à diverses reprises et interrogés inquisitorialement; les menées les plus infâmes furent mises en usage pour découvrir les auteurs ou les complices de la scène nocturne qui avait troublé la fête du ministre. M. Coché-Mommens, imprimeur du Courrier des Pays- Bas, fut accusé d'avoir été vu lançant des pierres, de sa propre main, gante'e, contre les fenêtres de Son Excellence, et excitant la foule à suivre son exemple. La fermeté du prévenu déconcerta le dénonciateur, qui, poussé dans ses derniers retranchements, avoua qu'il n'avait fait qu'obéir à M. de Knyff, directeur de la police, en inventant cette accusation; cet individu, nommé Coume, et jouant le rôle d'espion, fut sacrifié à La réputation de son digne tuteur, et un jugement porté contre lui le condamna comme calomniateur, non de M. Coché, mais bien du directeur de Knyff.

* Un autre citoyen, M. Oorlof, se rendait à la loge des Philanthropes, au Petit-Sablon, en face de l'hôtel Van Maanen. Un mouvement de la foule lui fait faire une chute; il est blessé. Un de ses amis, M. H. Remy, qui se rendait â la même loge, l'enlève et le transporte dans un cabaret voisin, où il panse sa blessure. Le lendemain, les deux citoyens paisibles furent arrêtés, mis au secret et retenus pendant dix jours... et pourquoi? Parce que, la veille, le cocher du fiacre qui avait

KR^SMR-r.OlIlS BARON SURLET DE CHOKIER.

servi à transporter M. de Potter, avait déclaré qu'au moment où l'on entourait sa voiture de trop près, il avait assené sur la tête d'un des assaillants un coup de la clef dont il se servait pour serrer les essieux. M. Oorlof avait été blessé, donc M. Oorlof avait voulu délivrer de Potter, et c'est lui qu'avait atteint la clef du cocher!!! *

Le jour même de la condamnation de de Potter, la seconde Chambre avait voté le budget à la majorité d'une voix!

Le prévenu avait eu pour avocats MM. Van Meenen et Van de Weyer (1); il alla

rejoindre Lucien Jottrand dans la prison des Petits-Carmes. Ces trois noms sont gravés sur la colonne érigée à la mémoire du Congrès national.

Dans sa cellule, dont nous reproduisons à la page 285 un dessin fait d'après nature, de Potter continua d'écrire. C'est de là qu'il data ses lettres de Dcmophile à ses concitoyens, au roi, à M. Van Gobbelschroy; c'est de là qu'il fit parvenir au Courrier des Pays-Bas un article dans lequel il proposait de fonder, sous le nom de souscription nationale, une espèce de contribution permanente en vue d'indemniser les fonctionnaires destitués par le gouvernement hollandais et de donner des récompenses d'honneur aux citoyens qui, par leur conduite, auraient bien mérité de la patrie. La première idée de cette souscription avait été émise, dans le Courrier de la Meuse, par MM. J. Lebeau, d'Oultremont et le chevalier Stas (2). De Potter, en souscrivant pour cent florins sur la liste, envoya au Courrier le plan complet d'une confédération qui aurait assuré une rente viagère aux victimes des rigueurs gouvernementales. Le résultat de la publication de cet acte fut la mise au secret de de Potter et la saisie de tous ses papiers. On découvrit ainsi une correspondance intime qu'il entretenait avec M. Tielemans, employé à cette époque à La Haye en qualité de référendaire au ministère des affaires étrangères. Cette correspondance contenait,

Jean-Louis-Joseph Lebeau.

D'après une lithographie de Baugniet.

(1) Après la plaidoirie de ses avocats, de Potter se défendit lui-même. Il termina en répétant ces mots : Honnissons, bafouons les ministériels ! guerre ouverte, guerre à mort à la corruption, aux corrupteurs qui l'organisent, aux lâches qui se laissent corrompre! Périssent à jamais les honteux marchés où l'on trafique de l'honneur et de la vertu, et où la palme de l'infamie est disputée entre les acheteurs qui les marchandent et les vendeurs qui les livrent.

(2) Poplimont, p. 29. — Le Courrier de la Meuse, créé à Liège en juillet 1820, y parut jusqu'à la fin de 1840, époque où il fut remplacé par le Journal de Bruxelles, publié dans la capitale. Le premier propriétaire et fondateur fut M. Dieudonné Stas, ayant pour rédacteur principal M. Kersten, et plus tard l'abbé Louis. (Warzée, loc. cit., p. i5g.)

à côté d'observations sur la marche du gouvernement, des renseignements piquants sur quelques membres du ministère ou des États généraux, désignés par des sobriquets, et sur le roi lui-même, qu'on nommait le Tuteur. Sur ce fait le ministère bâtit un acte d'accusation au premier chef, et l'avocat général, M. Spruyt, rédigea un réquisitoire qui ne tendait à rien de moins qu'à faire condamner à mort MM. de Potter, Tielemans, Bartels (i), homme de lettres, rédacteur du journal le Catholique, et les trois imprimeurs-éditeurs du Courrier des Pays-Bas, du Belge et du Catholique (2), comme coupables d'un complot ayant pour but de changer ou de détruire le gouvernement du pays.

La correspondance incriminée fut livrée à la publicité par Libri Bagnano, éditeur du National, que l'on accusait d'être à la solde du pouvoir (3). Ce Libri, dont on orthographie mal le nom en l'écrivant Libry, était le père du fameux comte Guillaume - Brutus-Julius-Timoléon Libri Carrucci de la Saumaia, membre de l'Institut et bibliophile célèbre, qui profita de ses fonctions d'inspecteur général des bibliothèques de France pour soustraire des dépôts publics des manuscrits précieux qui allèrent enrichir des collections étrangères et entre autres celle de

0 Paul Devaux

lord Asllburnham (4). Le COmte Libri Daprès une lithographie de Baugniet.

Bagnano, Florentin de naissance, proscrit

d'Italie à cause de ses opinions démocratiques attestées par les prénoms qu'il donna à son fils, se réfugia en France et fut condamné en 18 16 par la cour d'assises du Rhône à dix ans de travaux forcés et à la marque pour faux en écriture de commerce. Gracié par Louis XVIII, il vint s'établir en Belgique et y devint, on ne sait trop comment, l'agent secret du roi Guillaume. Doué d'une rare intelligence

(1) M. Adolphe Bartels était alors âgé de vingt-sept ans. Il avait abandonné la religion protestante pour le catholicisme et se signalait par l'ardeur, le zèle et l'enthousiasme quelquefois irréfléchi d'un néophyte. (Th. Juste, La Révolution belgt de i83o, t. I'1, p. 191. J

(2) MM. Coché-Mommens, Van der Straeten et de Nève. Le Catholique se publiait à Gand. Il a eu pour rédacteurs MM. Ad. Bartels, le chanoine J.-J. de Smet, Léon Buquet, Coomans aîné et Becq. Le 4 octobre i83o il prit le titre de Journal des Flandres.

(3) Ce fut, dit M. Th. Juste, une odieuse et stérile exploitation. M. de Potter a signalé Libri comme l'exploitant, tandis que M. le procureur du roi Schuennans, dans ses Souvenirs, dit que ce fut M. le greffier Audoor.

(4) Une partie de ces documents a été restituée récemment à la suite des réclamations du gouvernement français.

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