CHAPITRE X
Les éditeurs du Courrier des Pays-Bas et du Belge, qui avaient prouvé un alibi, furent absous (1).
On ne s'attendait pas à un arrêt si sévère; tout l'auditoire en parut consterné. Les abords du palais étaient encombrés de curieux , attendant le passage des condamnés, conduits par la force armée et suivis par la foule, aux cris de Vive de Potier! Vive Ticlcmans! En face des Petits-Carmes il y eut une tentative pour délivrer les prisonniers, et les gendarmes furent obligés d'employer la force pour disperser la multitude. Les quatre proscrits espéraient trouver un asile en France. Mais l'ambassadeur français refusant de viser leurs passeports, ils se dirigèrent vers la Suisse. Les fêtes qu'on leur fit à leur passage dans quelques villes de la Belgique purent les distraire un moment de la douleur de quitter leurs familles, mais d'autres chagrins les attendaient en Allemagne. Une surveillance sévère les suivit au lieu de leur exil, jusqu'au moment où la révolution de juillet sonna leur délivrance et les rendit à leur pays.
Cinq mois séparèrent cet événement de la catastrophe finale. La session des Etats généraux fut marquée par des débats d'une extrême violence, et M. Surlet de Chokier, que nous citons de préférence à cause du rôle considérable qu'il joua plus tard, fit D'après une lithographie de Baugniet.
entendre cette fois des paroles dans lesquelles résonne en quelque sorte le glas funèbre de la monarchie.
« S'il y a accord chez les gouvernements pour nous opprimer, s'écria-t-il, qu'on s'attende aussi à ce qu'il y ait accord chez les peuples pour secouer le joug qu'on veut leur imposer; car, quoi qu'on dise, la conscience de leurs droits et la nécessité de les réclamer parleront tôt ou tard chez eux, et alors plus les gouvernements auront fait d'efforts pour les enchaîner, plus les citoyens en auront à faire pour s'en affranchir; de là ces convulsions effrayantes qui ébranlent parfois le monde entier,
répéter la question en flamand; il disait alors en flamand : C'est moi. — Comment! vous qui ne savez pas le français vous avez écrit cet article français? — Je sais le français, répondait en flamand M. de Nève, mais je ne veux pas m'en servir. Loin de redouter les condamnations, il les appelait de tous ses vœux. Lors du dernier procès de M. de Potter, M. de Nève était le plus heureux des hommes; il était fortement convaincu qu'il allait être guillotiné. Être guillotiné pour sa patrie, quelle joie! Il pleura de douleur en apprenant qu'il n'était condamné qu'à cinq ans d'exil. » (1) Voir l'ouvrage cite de M. Mackintosh et \ Annuairt de Lesur.
et par suite desquelles le pouvoir se trouve dépouillé de tout, parce qu'il a voulu tout envahir. C'est là, messieurs, ce qu'il nous faut éviter à tout prix, excepté cependant au prix du sacrifice de notre liberté, qu'il eût été à désirer sans doute de voir apparaître à l'orient d'un ciel sans nuages, et que j'ai cru, hélas! entrevoir le 21 septembre i8i5; mais si, par malheur, notre émancipation ne peut sortir triomphante que du sein ténébreux des orages et des tempêtes, il ne faut pas nous en effrayer, ni pour cela renoncer à la conquête; il nous faut, au contraire, redoubler de fermeté et d'énergie et répondre aux écarts des ministres, non par des écarts aussi blâmables, mais les ramener dans la voie légale et constitutionnelle par notre exemple et notre conduite.
« Oui, Messieurs, croyez à la sincérité et surtout au désintéressement de mes paroles, comme à celles d'un homme qui serait prêt à descendre dans la tombe, qui n'a nul intérêt à déguiser la vérité. Je vous le dis, c'est sans passion, c'est sans flatterie, il n'est pas permis de faire haïr le gouvernement, parce qu'il est de l'intérêt de tous qu'il dure et qu'il s'affermisse, mais un ministère peut changer... et, grâce au ciel, j'espère qu'il changera, et lorsque nous avons la conviction qu'il est menaçant pour la liberté de nos institutions constitutionnelles, nous pouvons appeler sur lui la juste défiance du monarque; c'est notre droit, je dis plus, c'est notre devoir. »
Malgré ces déclarations solennelles, le ministre se faisait illusion sur l'état des esprits. En prononçant le 2 juin la clôture de la session législative, il se félicitait « de voir le plus heureux accord régner entre le trône et les représentants de la nation ».
Bruxelles présentait d'ailleurs une physionomie rassurante. Pendant le printemps et une partie de l'été, les habitants des provinces vinrent en foale visiter l'Exposition des produits de l'industrie nationale, ouverte dans le nouveau palais construit sur la place du Musée (1).
« Les brillants progrès que nos fabriques avaient faits depuis quinze ans , dit M. Mackintosh, les fêtes sans cesse renaissantes, l'affluence d'étrangers, l'aspect de Bruxelles, plus animé que jamais, tout semblait devoir conjurer l'orage. On murmurait toutefois en retrouvant à chaque pas aux salons d'exposition l'image du roi Guillaume et des membres de sa famille. On trouvait ces marques d'adulation trop prodiguées . Les feuilles ministérielles tiraient avantage de la richesse de nos produits pour vanter le bonheur du pays et étourdir la nation sur ses griefs. Les feuilles de l'opposition répondaient à leurs arguments, et les parquets ne restaient pas inactifs. Vers la fin de juillet, pour en donner un échantillon, le ministère public poursuivait à la fois 12 articles du Courrier des Pays-Bas, 3 du Belge, 4 du Politique, 4 du Courrier de la Meuse, 3 du Catholique, 3 du
(1) Nous en avons donné une vignette au chapitre V (tome Ier, p. 287).