CHAPITRE X
Courrier de laSambre (1), 1 du Journal de Verviers (2) : en tout 3o articles, 3o procès.
« Tout à coup Paris jette un cri de liberté ; Charles X et ses coups d'Etat échouent devant les barricades; et les portes de la France s'ouvrent pour nos bannis, ces portes que leur avait fait fermer la haine du ministère hollandais.
« La Belgique avait un grand exemple sous les yeux ; mais elle reculait toujours devant les terribles résultats d'une résistance armée, quand l'Europe entière était intéressée à comprimer son élan. Quelques turbulents, qui n'avaient rien à perdre, appelaient de tous leurs vœux le moment de la vengeance. Les gens sensés, les industriels, les commerçants, s'opposaient de tous leurs efforts au mouvement qui semblait se préparer.
« Sur ces entrefaites, le roi vint à Bruxelles; il visita les salons d'exposition, donna une audience et repartit pour La Haye. On ne témoigna ni enthousiasme ni haine trop marquée. La Gazette des Pays-Bas (3) et le National seuls se permirent à cette occasion les flatteries les plus inconvenantes; ils vantaient le bonheur et la joie extraordinaire des Belges; parlaient de faction perdue parmi les bons citoyens, d'efforts inutiles de la faction pour dépopulariser un bon roi, et annonçaient l'anniversaire de
Jules Van Praet.
(1) « Le Courrier de la Sambre, journal des provinces de Namur et de Luxembourg, parut à Namur de 1829 à i832. MM. Misson et Lesire, fondateurs-éditeurs de ce journal, furent décrétés d'arrestation par le gouvernement hollandais. M. Biabant, bourgmestre de Namur, M. de Stassart et le capitaine J. Mejan étaient collaborateurs de cette feuille. » Cette notice est empruntée à M. Warzée; mais sur l'exemplaire de son livre que nous avons sous les yeux et qui appartient à la bibliothèque léguée à l'Académie royale de Pelgique par M. de Stassart, nous trouvons la note suivante écrite de la main de lancien président du Sénat : « Il est faux, il est de toute fausseté que j'aie fourni le moindre article à ce journal. On a pu y insérer des actes de mon administration, mais cela ne me regardait point. St. »
(2) Le Journal de Verviers fut fondé en 1818 par M. Charles Perin, de Paris, qui l'édita jusqu'en 1826. Ses successeurs, MM. Peaufays et Eugène Coumont, en conservèrent le titre. M. Coumont fut décoré de la croix de Fer pour avoir été le principal moteur du départ des volontaires verviétois pour Liège en i83o. Ses principaux rédacteurs étaient MM. l'avocat Foccroulle, Lardinois, Lejeune et Mullendorf. (André Warzée, loc. cit.)
(3) La Gazette des Pays-Bas avait pour directeur M. Gréban.
ce bon roi, comme devant être célébré avec Y enthousiasme et Y amour les plus vifs. »
L'idée d'une révolution fermentait partout, on murmurait les refrains de la Parisienne. Il ne fallait qu'une étincelle tombée sur cet amas de matières inflammables pour décider l'explosion; et cet état d'angoisse et d'attente dura plus d'un mois.
Le 24 août, c'était l'anniversaire de la naissance du roi. Le programme officiel de la journée annonçait une illumination générale du Parc et un feu d'artifice. De nombreux indices faisaient prévoir que la solennité ne se passerait pas sans quelque grave incident. Des placards s'étalaient aux coins des rues, avec ces mots en grosses lettres rouges : Lundi feu d'artifice; Mardi illumination; Mercredi révolution. Cependant les autorités civiles et militaires ne prenaient pas la moindre mesure en cas d'événement. Une sérénade donnée le 24 août à M. Louis de Wellens, bourgmestre, faillit amener des désordres. Un groupe d'inconnus s'étant dirigé au milieu de la foule réunie pour écouter la sérénade fit entendre des cris de Vive le roi! qui provoquèrent de nombreux sifflets.
Le lendemain, mercredi 25, l'affiche du spectacle portait la Muette (1), annoncée depuis plusieurs jours, mais que l'autorité avait voulu défendre et ne permettait que par crainte de désordres. Tous les jeunes gens se réunissaient, se félicitaient de la représentation de cet opéra comme d'une victoire remportée sur la police, se promettaient d'applaudir tous les passages en faveur de la liberté, et d'empêcher de jouer le 5e acte, voulant que la pièce s'arrêtât au triomphe du peuple.
Dès l'ouverture des bureaux, la salle fut envahie; trop petite était l'enceinte pour la foule avide qui se précipitait comme à une première représentation. Ceux qui n'avaient pas été assez heureux pour obtenir des billets se promenaient dans les environs du théâtre, attendant les suites de la résolution annoncée d'empêcher le 5e acte d'être joué. Car alors, c'était là le seul but, la seule intention des jeunes gens.
La pièce est exécutée avec un ensemble admirable. Jamais Lafeuillade-Mazaniello n'avait déployé des moyens aussi étendus. Son enthousiasme embrasait tout l'auditoire. Ce n'étaient que bravos et trépignements; des cris de joie, de triomphe, saluaient les scènes de révolte et les cris aux armes; les allusions étaient saisies avec fureur, et après le quatrième acte, dans l'effervescence du triomphe à laquelle tous
(ij On a parfois imprimé à tort que la Muette de Purtici fut jouée pour la première fois à Bruxelles le 25 août i83o. La première représentation eut lieu le 12 février 182g, en présence de la famille royale. Le roi et la reine, le prince d'Orange, le prince et la princesse Frédéric, et la princesse Marianne y furent salués, tant à leur entrée qu'à leur sortie, par les acclamations des spectateurs. (Voir le Journal delà Belgique du 14 février 1829.) Il y avait salle comble, et l'on fit une recette de plus de 2,000 florins des Pays-Bas. — Le 25 août i83o, les principaux rôles étaient distribués comme suit : Mazaniello, M. Lafeuillade; Alphonse, M. Fouchet; Pietro, M. Cassel; Fenella, Mme Benoni; Elvire, Mme Dorus. — Pour perpétuer le souvenir de la représentation mémorable du 25 août, on frappa une médaille dont voici la description : Muette de Portici. Façade du théâtre, place de la Monnaie. A l'exergue : Bruxelles XXV août MDCCCXXX. Revers : Courage et Force. Un lion debout protégeant le drapeau tricolore planté sur une base qui porte ce mot : Indépendance, et surmonté du bonnet de la liberté. A l'exergue : Réuolution belge. i83o. La médaille fut gravée par M. Borel. (Frédéric Faber, Histoire du théâtre français en Belgique. Bruxelles et Paris, 1879, III, p. 146 et i5g.)