CHAPITRE X
les spectateurs avaient pris une part si active, une partie de l'auditoire sortit de la salle en poussant des cris de liberté. (Voir nos gravures pages 289, 292 et 293.)
Ces cris se répétèrent par intervalles au dehors. Des groupes y mêlèrent ceux de Vive de Potier! A bas Van Maanen! Justice! Cependant le cinquième acte fut joué sans opposition et la salle se vida paisiblement.
Tandis que la foule qui encombrait la place de la Monnaie s'écoulait par les rues adjacentes, quelques jeunes gens traversaient le Fossé-aux-Loups, rue voisine du théâtre. Là se trouvent les bureaux du National, journal de Libri Bagnano. Animés par les scènes qui viennent de les émouvoir, ces jeunes étourdis s'attroupent devant la maison et donnent un libre cours à leur haine, adressant aux propriétaires et rédacteurs de ce journal les injures les plus vives. Un rassemblement se forme, et bientôt des cris on passe aux voies de fait; des pavés sont arrachés et lancés contre les fenêtres qui volent en éclats (1).
Une voix s'élève tout à coup : - Mes amis! ce n'est pas à des murs qu'il faut vous en prendre : il faut aller chez Libri lui-même! - Chez Libri, chez Libri ! En un instant le Fosséaux-Loups est désert; c'est vers la rue de la Madeleine que la multitude se dirige, en se grossissant toujours.
Au milieu de la rue de la Madeleine s'élève une maison assez apparente, où naguère Libri Bagnano, riche de sommes énormes arrachées à l'industrie belge, avait établi une élégante librairie. La foule était parvenue à ce point; en un clin d'oeil les portes de la maison sont enfoncées, les chambres envahies. Libri a disparu!... il était temps (2). A une fenêtre du second étage on avait attaché un manche à balai muni d'un nœud coulant! (Voir notre gravure page 296.)
Ne pouvant assouvir leur fureur sur l'auteur présumé de tant de maux, les assaillants brisent et déchirent tout ce qu'ils trouvent. Meubles, literies, pendules,
( 1 1 D'après le récit de Lesur, les portes furent enfoncées, les presses brisées, le matériel de l'imprimerie détruit ; il ne resta que les quatre murs.
(2) Libri a raconté, dans la Ville rebelle, p. 26, qu'il avait quitté Hruxelles le 22 août; maison affirme qu'il se trouvait chez lui le 25 et qu'à l'approche des bandes populaires il s'échappa par une fenêtre donnant sur la cour des messageries. (Tu. Juste, La Révolution helge de i83o, II, p. i3.)
l'.-F. Van Meenen.
D'après une gravure de J. Demanne/.
volent par les fenêtres, et à peine tombés sur le pavé sont mis en pièces par ceux qui n'ont pu pénétrer dans la maison (1). Un homme s'empare de la robe de chambre de Libri, un autre d'un chaudron, et ils en font un drapeau et un tambour. Tous les livres sont lacérés et foulés aux pieds. La rue de la Madeleine est recouverte d'un épais tapis de papiers déchirés. On pénètre dans la cave, on en sort le vin que l'on boit en chantant le chœur du Solitaire :
Le vin par sa douce chaleur Et nous anime et nous possède.
On vit alors des hommes armés se mêler aux groupes. Les magasins de quelques armuriers avaient été pillés; des fusils magnifiques, des pistolets, des poignards, des sabres de prix étaient enlevés par quelques individus qui parcouraient les rues, arrachaient et brisaient les enseignes où se trouvaient les armes du roi et de la famille royale, et criaient à tue-tête : T'is revolidie! c'est la révolution!
Ici se place un curieux incident : M. Mackintosh dit que l'on fit un drapeau de la robe de chambre de Libri. Celle-ci probablement n'était pas tricolore. D'après le récit de Lesur, on fit avec les rideaux de l'appartement un drapeau aux couleurs françaises. La vérité, si étrange qu'elle puisse sembler à l'heure présente, est que le premier drapeau qu'on déploya à Bruxelles, après la manifestation faite au théâtre de la Monnaie et le pillage de la maison de Libri Bagnano, fut le drapeau français.
Ce drapeau avait été fabriqué avec les rideaux de l'appartement de Libri, et fut arboré à l'hôtel de ville.
M. Ducpetiaux fut décoré de la croix de Fer pour l'avoir enlevé (2) et y avoir substitué le drapeau brabançon; mais de quelle manière se fit cette substitution?
Les premiers éclaircissements à ce sujet furent donnés il y a quelques années, le 3 janvier 1876, par M. Lucien Jottrand, dans une lettre adressée à un petit journal de Bruxelles, intitulé le Droit.
« Nous étions, dit M. Jottrand, Edouard Ducpetiaux et moi, le 26 août au matin, — lendemain de la grande émeute de Bruxelles, à la sortie de la Muette de Portici, — dans le bureau de la rédaction du Courrier des Pays-Bas, lorsque l'on vint y rapporter que le drapeau tricolore français était arboré au balcon de la façade de l'hôtel de ville, par une main demeurée inconnue : nous comprîmes sur-le-champ toute la gravité du fait, et nous résolûmes de pourvoir, sans perdre de temps, aux conséquences fatales qu'il pouvait entraîner.
« La question du « comment faire? » nous jetait dans quelque perplexité. Presque tout le monde, surtout parmi les jeunes Belges, avait oublié les vieilles couleurs de
(1) D'après Lesur, pendant ce pillage le mot d'ordre de la populace était : Imitons les Parisiens! La bourgeoisie regardait faire et applaudissait. La haine qu'inspirait Libri semblait tout justifier.
(2j On a trouvé dans ses papiers une note d'où il résulte que le drapeau tricolore français fut arboré sur plusieurs points par des meneurs étrangers. •