CHAPITRE X
la révolution des patriotes de 178g. Des souvenirs de famille avaient, toutefois, servi à me faire garder la mémoire de ces couleurs, tout à la fois nationales et démocratiques; je possédais les insignes militaires d'un parent qui avait servi dans l'armée du général Van der Mersch; ils étaient aux trois couleurs : rouge, jaune et noir, de l'étendard de notre république de 1789-1790, la première importation, sur notre continent d'Europe, des idées américaines : à preuve, l'appellation République des Etats bclgiqucs unis. Je proposai à Ducpetiaux de réarborer notre drapeau d'alors. Il s'en chargea, et courut, sur-le-champ, vers l'hôtel de ville, acheta sur sa route, dans un magasin d'aunages,troisbandes de mérinos aux couleurs susdites, qu'il fit coudre à la hâte, et alla les arborer, au bout d'une perche grossière, à la place du drapeau français, qu'il abattit sans opposition de personne.
« Ducpetiaux vint rendre compte au bureau du Courrier des Pays-Bas des heureux résultats de son expédition improvisée. Cela s'était passé de neuf à onze heures du matin ; je m'en
De Potter.
Dessiné d'après nature à la prison des Petits-Carmes le 2 décembre 1829. D'après une gravure appartenant a la collection de M. Molenschot.
souviens comme si c'était d'hier; le soir tout Bruxelles avait adopté les anciennes couleurs brabançonnes.
« Il eût été inopportun d'expliquer le symbole dans le sens où il avait été conçu. Un de nos collaborateurs au Courrier des Pays-Bas, F.-J. Claes, se chargea, le lendemain, de donner le change sur la signification du drapeau ressuscité. Dans le numéro du Courrier des Pays-Bas du 28 août, paraissant le 27, il en parla comme suit, sans dire un mot des circonstances qui l'avaient fait arborer
« Vers trois heures, le vieux drapeau brabançon flottait sur l'hôtel de ville, et des « détachements de la garde bourgeoise le promenaient dans les rues. Il est rouge, « jaune-orange et noir. Les trois couleurs sont horizontalement attachées à la hampe; « le rouge au-dessus, le jaune-orange au milieu. Cette bannière devrait devenir « vraiment nationale. La cocarde orange avait disparu, ce n'est d'ailleurs que la « cocarde d'une famille et non pas d'un peuple. Le tricolore bleu, blanc et rouge
- est hollandais et français. Le rouge, jaune et noir est belge tout à la fois et « national; le noir serait pour nous; le jaune pour la dynastie; le rouge pour la
- Hollande. »
M. le procureur général Faider, dans son discours de rentrée à la cour de cassation, le i5 octobre 1880, signala cette lettre et rappela en même temps que la croix de Fer avait été décernée, par l'arrêté royal du 2 avril i835 (n° 940), à M. Théodore Van Hulst, employé au ministère de la guerre, pour le motif suivant : « Le 26 août i83o, au matin, il promena dans Bruxelles le premier drapeau national. »
J'ai eu depuis la bonne fortune d'obtenir communication d'une lettre adressée par M. Van Hulst à M. le premier président De Longé, et complétant le récit de M. Jottrand. Le nom de ce dernier n'est pas prononcé dans cette missive; mais il se peut fort bien que M. Ducpetiaux, rencontré par M. Van Hulst dans la rue de la Montagne, fût déjà en route pour s'acquitter de la commission que lui avait donnée son collaborateur du Courrier des Pays-Bas.
Voici la lettre de M. Van Hulst à M. De Longé :
Etterbeek, le n novembre 1880.
Mon cher Président,
En réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 7 de ce mois, je vous dirai que le premier drapeau aux couleurs nationales a été arboré à Bruxelles, le 26 août i83o, au matin, par M. Edouard Ducpetiaux et par moi. — Voici dans quelle circonstance :
Pendant la nuit si agitée du 25 au 26 août i83o, un drapeau français avait été attaché à la lanterne de l'hôtel de ville, à côté de l'entrée sous la tour. — Ayant aperçu, avec indignation, ces couleurs dans un pareil moment, je me suis rendu immédiatement chez M. Ducpetiaux pour lui en donner connaissance; je le rencontrai rue de la Montagne et nous nous dirigeâmes ensemble vers la Grand'Place afin de nous assurer de l'exactitude du fait. — De là nous allâmes chez M. Abts, négociant, Marché-aux-Herbes, où nous fîmes faufiler deux drapeaux aux couleurs brabançonnes, qui sont devenues nos couleurs nationales. L'un de ces drapeaux remplaça celui aux couleurs françaises, à l'hôtel de ville; l'autre fut porté par moi à la tête d'une compagnie de garde bourgeoise, et promené ainsi dans tous les quartiers de la ville; nous disions au peuple : Voilà nos couleurs ! — Nous sommes Belges, nous voulons rester Belges ! — Pas de préfecture française ! — Et les