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CHAPITRE X

couleurs nationales furent définitivement admises par acclamation. — Les autres qui avaient été répandues à profusion disparurent comme par enchantement.

Voilà, mon cher Président, tout ce que j'ai à dire sur l'origine de nos couleurs nationales. — Mon brevet de la croix de Fer porte :

u Le sieur Van Hulst, Alexandre-Théodore, employé au ministère de la guerre à Bruxelles. — Le 26 août i83o, au matin, il promena dans Bruxelles le premier drapeau national; vers sept heures du soir, il réclama à haute voix, sur la place publique, la suppression immédiate des impôts mouture et abatage; lors de l'incendie du manège, le 24 septembre, il se distingua en s'exposant, sous le feu de l'ennemi, aux endroits les plus périlleux (1).

« Sur la proposition de notre Ministre de l'intérieur, etc. »

Veuillez agréer, mon cher Président, l'assurance de mon parfait dévouement.

A. -T. Van Hulst.

Les vieilles eoulcurs brabançonnes furent donc adoptées par la population dès le 26 août i83o. Dans son arrêté du 3o septembre sur la garde urbaine, le gouvernement leur donna le baptême officiel, et dans ses arrêtés des 16 et 27 octobre relatifs à l'armée, il décréta que la cocarde nationale rouge, jaune et noire serait portée par toute l'armée. L'article 125 de la Constitution déclare que « la nation belge adopte les couleurs rouge, jaune et noire », et M. Raikcm, dans son rapport du 24 janvier i83i, disait : - C'est sous cette bannière que nos braves ont volé à la victoire. Ces couleurs seront désormais le signe de l'indépendance de la Belgique. -

Cette question vidée, reprenons le récit des événements qui se passèrent à Bruxelles pendant la nuit du 25 au 26 août.

La police, requise par le procureur du roi (M. Schucrmans), avait en vain essayé d'arrêter l'émeute. Le bourgmestre (M. de Wellcns) était à la campagne. La troupe ne reçut des ordres qu'après minuit. A cette heure tardive, un détachement de grenadiers fut dirigé vers la rue de la Madeleine. L'arrivée des militaires engagea quelques spectateurs paisibles à rentrer chez eux. Les plus acharnés et ceux dont de copieuses libations avaient surexité l'exaspération résistèrent à la troupe. Une lutte s'engagea vers le haut de la rue; deux malheureux tombèrent morts et pour la première fois le sang belge rougit les pavés. On n'est pas d'accord sur les causes qui provoquèrent cette hostilité de la part de la troupe, qui, cependant, se borna ensuite au rôle de paisible spectatrice.

Avant cette rixe, le gros de la foule s'était dirigé, par la rue de l'Empereur et la rue de Ruysbroeck, vers l'hôtel du ministre Van Maanen, situé à l'angle de la rue des Petits-Carmes, en face de la prison. Elle brise en chemin les vitres du Palais de justice où siégeait la cour d'assises. Arrivée au Petit-Sablon, elle se met en devoir de piller l'hôtel du ministre. La gendarmerie, dont la caserne était à deux pas, intervient : Restez neutres, et l'on ncvonsjcra pas de mal ! s'écrie la multitude. Ce conseil, qu'appuyait la vue de piques et de baïonnettes, fut suivi par la maréchaussée. Cependant on abat des arbres au Petit-Sablon, on en fait des barricades pour éviter une surprise, et le pillage commence. La maison du protecteur fut plus maltraitée

(1) Moniteur belge. iO avril i835, p. 22.

encore que celle du protégé. Livrée aux flammes, après avoir été dévastée de la manière la plus pitoyable, elle s'affaissait lentement aux regards avides d'une multitude satisfaite, qui ne permettait aux pompiers d'approcher que pour empêcher le feu d'atteindre les maisons voisines. (Voir notre gravure page 3oo.)

La maison du commandant de place, le général Wauthier, au Grand-Sablon,

celles du procureur du roi Schuermans (rue du Poinçon) et du directeur de la police, M. de Knyff de Gontreuil, furent également saccagées. Le général Wauthier essaya en vain d'arrêter les désordres ; il fut désarmé dans la bagarre, forcé de crier Vive la liberté! et heureux de trouver un asile à l'hôtel de ville. Le directeur de la police demeurait dans la rue de Berlaimont. Mme de Knyff fit preuve d'un grand courage; malgré les avis que son mari lui avait envoyés, elle refusa de quitter la chambre où elle se trouvait avec ses deux enfants. L'hôtel fut dévasté, mais le peuple , admirant le courage de cette femme, respecta la chambre où elle s'était réfugiée et qui contenait tout ce qu'elle possédait de plus précieux en papiers et en

Alexandre Gendebien, Valeurs (i).

membre du gouvernement provisoire. Tandis que l'on pille les maisons

des personnages les plus impopulaires, les insignes de la maison d'Orange tombent partout brisés sous les crocs de fer dont le peuple s'est armé. Les mots roi, royal, disparaissent soit par la main du peuple, soit par celle des propriétaires qui les dissimulent en badigeonnant leurs enseignes.

Il serait téméraire d'affirmer qu'au milieu d'un pareil désordre des individus qu'animaient d'autres sentiments que celui du pur patriotisme ne se soient livrés à

(i) Ch. de Leutre, p. 78 — Mes parents demeuraient à cette époque Montagne de l'Oratoire, à peu près à l'angle de la Montagne Sainte-Elisabeth, c'eot-à-dire à deux pas de l'hôtel de Knyff. Mon père était absent, et ma mère m'a raconté souvent que, seule à la maison avec moi, elle l'avait quittée, m'emportant dans ses bras. J'avais alors un peu plus d'un an. Je possède encore le bail de la maison.

La Feuillade dans lk rôle de Mazaniellc. - Représentation de « la Muette de Portici ».

LE 25 août i83o.

Fac-similé d'une lithographie de Madou, appartenant à la collection de M. A. Outteiet.

des actes coupables : il y a toujours, dans les mouvements populaires des hommes pour qui la foule est un élément propice, et ceux-là ne se font pas scrupule de s'emparer de ce qui se trouve à leur convenance. Voici cependant des faits qui témoignent de l'honnêteté publique : au sac de la maison Libri, un enfant ramasse une boucle d'oreille qui est à ses pieds; un homme mal vêtu s'aperçoit de son action, saisit la boucle, la jette à terre et l'écrase sous son pied, sans dire un seul mot. Chez de Knyff, un individu s'empare d'un magnifique manteau en drap bronze, et s'en affuble; des cris unanimes s'élèvent contre son action, on le saisit, on le terrasse, on lui arrache le manteau que l'on met en pièces. C'est ainsi que le peuple, ne songeant qu'à la vengeance, punissait les objets de sa haine en détruisant tout ce qui leur avait appartenu.

Par degrés les jeunes gens, première cause du mouvement, avaient disparu. La fatigue, la vengeance satisfaite en avaient diminué le nombre. Celui des gens du peuple s'était accru. C'est à eux que l'on doit le ravage causé dans l'hôtel du gouvernement, la destruction des archives cadastrales, etc. Ils avaient pris l'hôtel provincial pour le siège du gouvernement ; ils s'y sont précipités, ont brisé les meubles, brûlé la voiture du gouverneur (baron Vanderfosse) et jeté les registres dans la rue.

Cependant ces scènes de pillage pouvaient entraîner des désordres plus graves encore. Déjà quelques machines à vapeur avaient été brisées, les ouvriers menaçaient de détruire des métiers dans les usines. La magistrature et la police ordinaire étaient hors d'état d'arrêter ce mouvement de destruction. La bourgeoisie comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour protéger les propriétés et rétablir l'ordre : une garde urbaine, promptement improvisée, s'arma de fusils de chasse ou de munition, et s'interposa entre la populace et l'armée, se faisant livrer les postes occupés par les militaires. C'était le seul moyen d'arrêter l'effusion du sang. La troupe alla se ranger en bataille sur le Grand-Sablon et devant les palais du roi et des princes. Les citoyens montaient la garde à tous les édifices que l'on craignait de voir livrer au pillage.

Au Café Suisse, place de la Monnaie, un gros de gens armés entre pour se rafraîchir; on leur abandonne des liqueurs en abondance; un jeune garçon de quatorze à quinze ans s'avise de demander du faro ; sur la réponse qu'au café on ne vend pas de faro, il s'emporte, grimpe sur une table, brise un lustre et décharge son fusil dans une immense glace qui vole en éclats. Son exemple est suivi par quelques-uns de ses compagnons, et ce bel établissement allait être entièrement dévasté, sans l'arrivée d'un détachement de garde bourgeoise qui dispersa, non sans peine, cet attroupement (i).

Dans d'autres quartiers, la présence des militaires exaspérait le peuple. Des rassemblements nombreux s'étaient portés autour du Grand-Sablon, où les chasseurs et les grenadiers s'étaient réunis. Vers six heures du matin, un officier ordonna sur

(i) Peut-être le Café Suisse dut-il la préférence dont il fut l'objet à ce que Libri Bagnano en était l'un des clients assidus . et y passait toutes ses soirées.

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