CHAPITRE X
la garantie que l'ordre serait maintenu par la garde bourgeoise seule, et que cet ordre de choses serait observé jusqu'au retour d'une députation que les habitants de la ville enverraient au roi, pour lui soumettre les vœux des citoyens relatifs au redressement des griefs.
En conséquence de ces stipulations, une ordonnance fut envoyée sur-le-champ par le général de Bylandt, pour arrêter la marche des troupes dirigées sur Bruxelles. Près de Malines se trouvaient déjà deux régiments d'infanterie avec huit pièces de canon, et un régiment de hussards arrivait de Gand. Tous obéirent à l'ordre du général.
Vers le soir, sur l'invitation de M. le baron d'Hooghvorst, il se forma une réunion de citoyens notables, à l'effet de délibérer sur des objets d'ordre et de sûreté publique. M. le baron de Sécus, membre des États généraux, fut nommé président de cette assemblée, et M. Van de Weycr, avocat, secrétaire. On proposa d'envoyer une députation au roi; la régence, invitée à y coopérer, s'y refusa, en invoquant ses règlements, et en annonçant que, de son côté, elle s'occupait d'une adresse au souverain sur les événements actuels. L'assemblée décida néanmoins que la députation serait envoyée, et l'on nomma une commis-
* ' LE GENERAL PLETINCKX.
sion chargée de rédiger, séance tenante, un D'après une lithographie de Schubert,
projet d'adresse au roi. Cette commission
se composait de MM. le comte Félix de Mérode, Gendebien, S. Van de Weycr, le baron J. d'Hooghvorst et Rouppe.
Voici l'adresse que la députation était chargée de présenter :
Sire,
Les soussignés, vos respectueux et lidèles sujets, prennent la liberté, dans les circonstances difficiles où se trouvent la ville de Bruxelles et d'autres villes du royaume, de députer vers Votre Majesté cinq de ses citoyens, MM. le baron J. d'Hooghvorst, le comte Félix de Mérode, Gendebien, Frédéric de Sécus, Palmaert père, chargés de lui exposer que jamais dans une crise pareille les bons habitants ne méritèrent davantage l'estime de Votre Majesté et la reconnaissance publique. Ils ont, par leur fermeté et leur courage, calmé en trois jours l'effervescence la plus menaçante et fait cesser de graves désordres. Mais, Sire, ils ne peuvent le dissimuler à Votre Majesté, le mécontentement a des racines profondes ; partout on sent les conséquences du système funeste suivi par des ministres qui méconnaissent et nos vœux et nos besoins. Aujourd'hui, maîtres du mouvement, rien ne répond aux bons citoyens de Bruxelles que, si la nation n'est pas apaisée, ils ne seront pas eux-mêmes les victimes de leurs efforts; ils vous supplient donc, Sire, par tous les sentiments généreux qui animent le cœur de Votre Majesté, d'écouter leurs voix et de mettre ainsi un terme à leurs justes doléances. Pleins de
confiance dans la bonté de Votre Majesté et dans sa justice, ils n'ont député vers vous leurs concitoyens que pour acquérir la douce certitude que les maux dont on se plaint seront aussitôt réparés que connus. Les soussignés sont convaincus qu'un des meilleurs moyens pour parvenir à ce but si désiré serait la prompte convocation des Etats généraux.
(Signé) Le baron Emmanuel d'Hooghvorst, commandant de la garde bourgeoise; le baron Ch. d'Hooghvorst; le baron de Sécus; Moyard, major de la garde bourgeoise; le comte Werner de Mérode; Frédéric de Sécus, membre des Etats provinciaux de Hainaut; F. Michiels, capitaine de la 8e section; le comte de Lalaing, garde; F. Opdenbosch, fabricant; Ed. Stevens, avocat; Ed. Ducpetiaux, avocat; L. Jottrand, avocat ; Plaisant, avocat; J. Palmaert fils, major des 5° et 6e sections ; Fréd. Vanderlinden, notaire; Ed. Vanderlinden, avocat; Palmaert père, négociant; Eug. Vander Meeren, major des ire et 2e sections ; Rouppe, ancien maire de Bruxelles, lieutenant de la 5e section ; le comte Cornet de Grez, membre des Etats généraux; Ph. Lesbroussart, professeur; Ad. Bosch, avocat; Charlier Dodomont, aide de camp; Vleminckx, docteur en médecine; le comte Ch. d'Andelot, lieutenant; J.-B. Giesbrecht, lieutenant; le baron F. de Wyckersloot ; le comte Félix de Mérode, garde; le baron J. d'Hooghvorst, ancien maire de Bruxelles; J. Vari Delft, rentier, lieutenant; Max. Delfosse, négociant; le comte de Bocarmé, adjudant ; Gendebien, avocat ; G. Hagemans, capitaine de la 5° section ; le major de Sécus, membre des Etats généraux, garde; S. Van de Weyer, avocat et bibliothécaire; J. de Wyckersloot, capitaine; Fleury-Duray, major; Huysman d'Annecroix, membre des Etats généraux, garde; Van der Smissen, commandant en second ; F. Maskens, propriétaire; Pletinckx, lieutenant-colonel; Hauman, avocat; Hotton, commandant la garde à cheval.
Le choix de l'assemblée s'était fixé par acclamation sur MM. J. d'Hooghvorst, ancien maire de Bruxelles et membre des États provinciaux, le comte Félix de Mérode, Gendebien, Frédéric de Sécus et Palmaert. Ces messieurs, munis de passeports signés par le général de Bylandt, partirent le 29 au matin pour La Haye (1).
Liège avait déjà, de son côté, envoyé une députation de trois citoyens pour exposer au gouvernement par quels moyens conciliatoires il pouvait assurer la tranquillité publique.
L'attention des autres villes demeurait fixée sur Bruxelles et sur Liège. Une fermentation sourde couvait dans Louvain, Ath, Mons, Verviers, Bruges, Namur. On rédigeait des adresses au roi, on organisait des gardes bourgeoises, on arborait le drapeau brabançon. Partout, en un mot, les populations, vivement surexcitées, attendaient, avec une impatience fébrile, le résultat des négociations entamées et la réponse du roi aux députations qui lui avaient été envoyées.
Cependant les troupes s'avançaient de tous les points de la Hollande; les journaux
(1) Lorsque les délégués de la bourgeoisie de Bruxelles arrivèrent à La Haye, le 3o août, la populace s'ameuta contre eux et ils furent l'objet de manifestations menaçantes et odieuses. Gendebien a rapporté lui-même les détails de l'audience royale : « Je lus le mandat et dis les noms des mandataires. — C'est vous qui êtes M. Gendebien ! dit Guillaume Ier. ' — Oui, Sire. — C'est la première fois que je vous vois; pourquoi n'êtes-vous pas venu à mes audiences? — Sire, je n'avais aucune qualité pour m'y présenter. — Mais tout le monde pouvait s'y présenter, je recevais tout le monde. — Sire je n'avais rien à demander à Votre Majesté ni pour moi, ni pour personne; j'ai cru inutile d'augmenter le nombre souvent trop grand des importuns. » L'entretien s'étant porté ensuite sur la responsabilité ministérielle et les griefs des Belges, Gendebien défendit énergiquement ses concitoyens. En congédiant les délégués des notables bruxellois, le roi leur dit : « Allez chez le ministre de l'intérieur (M. De la Coste). Il est Belge; entretenez-le de tout ce que vous m'avez dit. Voyez avec lui ce qu'il est possible de faire pour calmer les Belges. » Il ajouta en s'adressant à MM. Gendebien et J. d'Hooghvorst : « Aussitôt votre arrivée à Bruxelles, allez voir mes fils, ils auront besoin de conseils; je suis persuadé que vous ne leur en donnerez que de bons. » En résumé la mission avait été inefficace, mais elle fit surgir dans l'esprit de Gendebien l'idée de la séparation du Nord et du Midi. (Th. Juste, Alexandre Gendebien. Bruxelles, 1874, P- IO0