CHAPITRE X
États généraux qui se trouvaient à Bruxelles. Il s'agissait de prendre des mesures décisives dans les circonstances critiques où se trouvaient presque toutes les provinces méridionales. Mais il manquait un centre d'action; on proposa de créer une commission de sûreté publique chargée de veiller au maintien de la dynastie, d'assurer le principe de la séparation du Nord et du Midi et de veiller aux intérêts commerciaux et industriels. On forma, à cet effet, une liste de candidats qu'on eut la bonhomie de soumettre à la régence. Celle-ci fit choix de huit d'entre eux, et se permit de modifier leur mandat. Ils avaient pour mission d'assurer le principe de la séparation, la régence leur imposa l'obligation de maintenir le vœu de la séparation. Ce changement déplut aux membres de la commission; tous refusèrent leur mandat et ne consentirent à s'en charger de nouveau que lorsque l'on en eut rétabli les premiers termes.
Cependant les députés aux Etats généraux, qui d'abord avaient pris la résolution de ne pas se rendre à La Haye pour la session extraordinaire, avaient changé d'avis; et sous le spécieux prétexte que l'on s'était soumis à la décision de la chambre, ils se déterminèrent à assister aux débats. Cette résolution fut diversement jugée et appréciée. Les uns y voyaient un excès de courtoisie coloré d'un scrupule de légalité; d'autres un élan presque chevaleresque, avec mépris de tous dangers; un petit nombre, un acte réfléchi de patriotisme et de dévouement, conciliant leurs serments à la dynastie avec leur fidélité à la cause de la séparation; d'autres enfin, un acte de faiblesse, presque de trahison, dans l'état des choses, et dont ils devaient subir les conséquences. Tous partirent pour La Haye, avec la confiance que le discours du trône, à l'ouverture de la session extraordinaire, expliquerait les intentions du monarque, annoncerait son adhésion à la séparation du Nord et du Midi sous la même dynastie et amnistierait ce que quelques-uns refusaient encore d'appeler la révolution. On était bien résolu, si la décision des Etats n'était pas conforme au vœu de la nation, à ne pas s'y soumettre et à rejeter leur patronage.
Bruxelles avait repris son aspect accoutumé. Les familles que la crainte du pillage en avait éloignées étaient revenues. Le théâtre était rouvert. On y applaudissait chaque soir la Brabançonne, que l'on répétait dans les estaminets et les réunions publiques. La Gazette des Pays-Bas avait reparu après une courte interruption. Seulement son ton s'était modifié, elle se contentait de reproduire chaque jour des fragments de la loi fondamentale et du traité de Londres, qui insinuaient qu'il n'appartenait pas au roi des Pays-Bas de trancher la question de la séparation.
En attendant, le mouvement insurrectionnel se propageait avec une étonnante rapidité. Les provinces wallonnes surtout saluaient avec enthousiasme l'espoir qui leur était offert. Au cri de liberté, les plus petites communes volaient aux armes et annonçaient l'intention de reconquérir leurs droits. Si l'on avait voulu profiter de cet élan général, on aurait pu prendre une attitude qui eût prévenu bien des désastres. Mais le désir de rester dans les bornes de la légalité comprimait ce généreux
mouvement. Ces masses voulaient accourir à Bruxelles, et de Bruxelles leur arrivait la prière de rester chez elles et d'attendre qu'on les appelât.
Enfin s'ouvrit la session des Etats, et le fameux discours du trône fut connu de la Belgique. C'était le manifeste de la royauté absolue contre la liberté des peuples. Cependant, à travers les phrases injurieuses ou menaçantes, on entrevoyait encore
L'Union des patriotes.
Fac-similé d'une lithographie communiquée par M. Th. Hippert.
la possibilité de la séparation, et cette annonce hypothétique contre-balança, dans quelques esprits, l'impression produite par le discours.
Une réunion de chefs de sections s'était formée à l'hôtel de ville. On y rédigea une adresse aux députés belges à La Haye; on leur exposait l'état d'exaspération des citoyens et on les engageait à obtenir du trône une mesure rassurante et décisive ou à quitter l'assemblée pour ne pas légaliser par leur présence les vues et les actes hostiles qui consommeraient la ruine de la patrie.
MM. Vleminckx et Nicolay se chargèrent de porter cette adresse à La Haye. Ils y trouvèrent nos députés soumis à un véritable régime de terreur, et ils ne purent communiquer qu'avec cinq d'entre eux; ceux-ci n'osaient se montrer dans la ville, vivaient retirés, en proie aux plus vives inquiétudes. M. de Gerlache, député de Liège,