CHAPITRE X
avait été publiquement insulté. M. de Stassart, député de Namur, après avoir failli être maltraité, quitta La Haye en secret et revint à Bruxelles. Les deux envoyés de Bruxelles furent conjurés par les députés belges de se dérober par un prompt départ au sort qui les menaçait si l'on découvrait l'objet de leur mission. Ils suivirent ce conseil et revinrent rapporter à Bruxelles l'état des esprits en Hollande et la position critique des députés. Ces détails causèrent une exaspération sans bornes (i).
Cette obstination du roi à ne voir qu'une émeute dans l'insurrection, l'animosité des journaux hollandais qui voulaient dompter les rebelles par la force, les mouvements continuels de troupes, la mise en état de siège de la ville de Namur, l'attitude hostile de la chambre, toutes ces circonstances n'étaient guère propres à ramener le calme dans les esprits.
Bruxelles se tenait toujours sur la défensive. Dans la crainte d'une attaque imprévue, on éle- .
vait de nouvelles barricades, et on renforçait les anciennes; des jeunes gens armés parcouraient, la nuit, en éclaireurs les routes et les campagnes; on réclamait l'organisation d'un gouvernement provisoire; on attendait des renforts. Le nom de de Potter fut
prononcé; on le disait en marche vers la Belgique à la tête des Belges qui venaient de Paris au secours de leurs frères. L'enthousiasme était à son comble; on appelait de tous ses vœux le moment du combat.
Sur le bruit de l'arrivée d'un escadron de cavalerie, un détachement d'éclaireurs s'était avancé vers Tervucren. Ils ne trouvèrent aucun ennemi, mais ils crurent devoir désarmer quelques maréchaussées qui habitaient encore le village, et emmenèrent leurs chevaux à Bruxelles.
(i) M. Th. Juste a raconté ce voyage d'après la relation que lui en a faite M. Vleminckx. Quand les délégués de la ville de Bruxelles arrivèrent à La Haye, ils y trouvèrent MM. Ch. de Brouckere, de Gerlache et de Langhe logés chez l'imprimeur du Bijenhorf. Ceux-ci les engagèrent à partir au plus tôt, leur vie étant en danger. — Comment, en danger! Vous êtes nos députés et nous nous mettons sous votre protection. — Sous notre protection! s'écria Ch. de Brouckere, mais à peine pouvons-nous nous protéger nous-mêmes. Au surplus, je ne suis pas député de Bruxelles; allez-vous-en trouver un des vôtres, Barthélémy, par exemple; remettez-lui vos adresses, et vous verrez ce qu'il en fera. Barthélémy les reçut fort bien, mais les conduisit tout droit à la poste aux chevaux, fit atteler une voiture et leur conseilla de fuir au plus vite.
Bakon de Gerlache.
D'après une gravure de De Mcersman
Un autre détachement avait pris la direction de Vilvorde; dans sa marche, il est rejoint par la diligence partant pour la Hollande; craignant que, par le conducteur, l'ennemi n'apprenne leur approche, les éclaireurs lui enjoignent de les suivre au pas, mais celui-ci jugea plus prudent de rétrograder, et rentra en ville.
Ces deux faits parurent à la commission de sûreté beaucoup plus sérieux qu'ils ne l'étaient. Elle se hâta de publier une proclamation pour désavouer ces deux expéditions : les termes dans lesquels elle était conçue excitèrent le mécontentement du peuple. Il ne pouvait concevoir qu'on lui défendît d'user de représailles envers un ennemi qui coupait toutes les communications et dont la présence au milieu de Bruxelles aurait été une menace constante. On cria à la trahison. Une foule immense se réunit devant l'hôtel de ville en demandant des armes et, le soir, la proclamation fut brûlée sur la Grand'Place.
Les patrouilles de garde bourgeoise parcouraient librement les rues ; mais des regards d'envie se portaient sur leurs fusils, et des individus à l'air déterminé suivaient les différents détachements, prêts à saisir l'occasion de les désarmer. Une tentative de ce genre força une des patrouilles à faire feu; deux ou trois de ces malheureux furent blessés. Cet acte de vigueur suffit pour prévenir toute autre entreprise.
Toute cette nuit (du dimanche 19 au lundi 20) fut très agitée. Des rassemblements nombreux ne cessèrent de se former; on pénétra de vive force dans les salles de l'hôtel de ville, on y découvrit des cocardes orange que l'on avait fait préparer pour l'entrée du prince; on trouva des fusils et des sabres mis en dépôt dans une des salles. Ces découvertes aigrirent le peuple : Voyez-vous, s'écriait-on, nous sommes vendus, on cache les armes, on prépare des cocardes orange, on renvoie chez eux les auxiliaires qui accouraient à notre aide, et les ennemis s'approchent. Aux armes ! Vengeance! Liberté!...
Il se serait porté à de regrettables extrémités sans le courage d'un jeune Liégeois qui se mit à la tète de cette multitude exaltée, la harangua avec chaleur et lui fit promettre de rester calme, en lui promettant que le lendemain on lui distribuerait des armes. Sur cette assurance, la foule se dispersa. Cependant, toute la nuit, quelques individus parcoururent la ville au son du tambour et aux cris de Vive la liberté! A bas les Hollandais !
Le lundi dans la matinée on annonça une victoire remportée par les Liégeois. Un jeune homme nommé Wibrin, se promenant à quelque distance de la citadelle de Liège, avait été tué par une des sentinelles. Ce meurtre avait exaspéré les Liégeois, qui prirent d'assaut la Chartreuse, une des deux forteresses qui menaçaient leur ville.
Cette nouvelle enflamma le courage des Bruxellois. Le peuple, à qui, la veille, on avait promis des armes, se présenta pour les réclamer. Mais on était hors d'état de tenir une promesse qu'on ne lui avait faite que pour se débarrasser de lui. Furieux, il cria de nouveau à la trahison, et se précipita dans l'hôtel de ville pour chercher des fusils, qui n'y étaient plus. Deçu dans son espoir, il désarma plusieurs postes de la garde bourgeoise, trop faibles pour opposer de la résistance. Dans