CHAPITRE X
population exaspérée du quartier. De toutes les fenêtres, de tous les toits, des pavés, des meubles, des bûches, de la ferraille, des poêles tout allumés et jusqu'à de la chaux furent lancés sur les soldats; hommes et chevaux furent écrasés; le désordre se mit dans les rangs ennemis. Les soldats prirent la fuite : la cavalerie passa sur le ventre aux fantassins; la rue était semée de shakos, de fusils et de munitions. Nos tirailleurs, après un feu très nourri, chargèrent l'ennemi à la baïonnette et le poursuivirent jusqu'au delà de Molenbeek.
Un lieutenant-colonel de hussards resta prisonnier, avec bon nombre de militaires qui furent conduits à la caserne des pompiers, aux acclamations des habitants.
La porte de Schaerbcck fut le point de la véritable attaque de Bruxelles ; il avait été choisi sans doute comme le plus favorable au jeu de l'artillerie; et, en effet, les boulets pouvaient plonger sur toute la longueur de la rue Royale, jusqu'au Pont-de-Fer. Il paraissait que la ville entière dût succomber et se rendre dès que cette position aurait été enlevée.
Le corps d'armée qui débouchait sur ce point comptait plus de 7,000 combattants.
Trois barricades avaient été élevées en dehors de la porte. Au moment de l'attaque, elles n'étaient défendues que par une soixantaine de citoyens, y compris les tirailleurs avancés, et sans aucun chef reconnu. Bientôt cependant le nombre des défenseurs fut doublé et, sous le feu, ils choisirent le brave Stildorf pour capitaine. Mais, trop faibles et dépourvus d'artillerie, ces remparts improvisés ne purent tenir contre le feu de l'ennemi, et nos braves furent forcés de se replier en se retranchant successivement dans toutes les maisons qu'ils défendaient pied à pied.
Seize bouches à feu canonnaient la rue Royale dans toute sa longueur. Sous leur protection, les grenadiers et chasseurs comptant 1,800 hommes, commandés par le général Bylandt, se précipitèrent au pas de charge dans cette longue avenue et purent arriver aux deux barricades du Trcurenberg, après avoir perdu plus de 40 hommes tués ou blessés. Mais là ils furent arrêtés par le feu soutenu des patriotes, auquel ils répondirent vigoureusement. Des feux non moins violents partaient de la rue de Louvain; deux compagnies de grenadiers furent détachées pour balayer cette rue et faire leur jonction avec les troupes entrées par la porte de Louvain. Arrivées au coude de la rue de l'Orangerie, elles essuyèrent un feu meurtrier et voulurent revenir sur leurs pas. Il était trop tard, les bourgeois les avaient suivies et cernées, et vers midi, i5o grenadiers, voyant qu'ils allaient être fusillés jusqu'au dernier, déposèrent leurs armes et se rendirent. Ces prisonniers furent conduits également à la caserne des pompiers.
La même scène à peu près se répéta rue Notre-Dame-aux-Neiges, que l'ennemi attacjua par la place d'Orange (place Vésalc). \ 'ivement repoussé par les patriotes, il se dirigea vers le Parc, après avoir éprouvé des pertes sérieuses, et s'y établit, occupant les rues environnantes et les palais.
La ge division, qui ne suivait que de loin les colonnes de la garde royale se dirigeant vers le Parc, fut coupée, obligée de reculer et de reprendre la direction de la porte de Schaerbeek et des boulevards. Nos braves rétablirent aussitôt les barricades du Treurenberg, barrèrent la rue Royale et celle de Louvain et rendirent désormais imprenable ce poste important. C'est cette manœuvre hardie qui amena la capitulation de la rue de Louvain.
La porte de Louvain. — L'attaque de la porte de Louvain fut simultanée avec celle des portes de Flandre, de Laeken et de Schaerbeek. Au premier coup de canon, le faible poste bourgeois qui l'occupait et auquel toute résistance était impossible en présence des forces de l'ennemi, se retira en bon ordre par la rue de Louvain, renversant nombre d'ennemis par un feu décousu, mais meurtrier.
La porte fut forcée par un escadron de cuirassiers et de lanciers, fort de 700 hommes environ et commandés par le général Trip qui, tout fier d'entrer dans la ville, s'écriait en brandissant son sabre : En avant, mes enfants, au galop, à la Grand' Place !
Cette troupe se précipita dans la rue de Louvain, mais de fortes barricades arrêtèrent son élan; au lieu de continuer son chemin vers la Grand'Place, elle partit au galop dans la direction de la porte de Namur sans être parvenue à dégager lés grenadiers cernés dans le prolongement de la rue de Louvain.
La porte de Namur. — C'est par l'intérieur de la ville que les Hollandais arrivèrent à la porte de Namur. Ses défenseurs se retirèrent sur Ixelles, rentrèrent plus tard par la porte de Hal, se dirigeant vers la rue de Namur qu'ils occupèrent. Plusieurs fois les Hollandais tentèrent de s'avancer jusqu'auprès de l'athénée (école militaire), mais les balles et les pavés les forcèrent à rétrograder avec perte.
Dans ce premier moment, l'aspect de la ville était désespérant. Tout semblait perdu ; on ne voyait pour la défendre que quelques hommes presque isolés, manquant d'ensemble et n'ayant que peu de chefs déterminés.
La mitraille sifflait sur tout Bruxelles, les boulets pleuvaient, les feux de pelotons répandaient l'effroi. Des quatre points d'attaque, c'est-à-dire de la porte de Hal, de l'ancienne place de Louvain vers Sainte-Gudule, de la Montagne du Parc et de la place Royale, toutes soutenues par de l'artillerie, partaient des feux successifs et soutenus. Le tocsin sonnait sans interruption; on battait la générale dans tous les coins de la ville ; des cavaliers parcouraient les rues pour réclamer des armes et des bras; et au milieu de ce tumulte effroyable, de tout ce fracas, on voyait transporter des blessés et des morts; des femmes faisaient de la charpie; on courait porter des vivres et des rafraîchissements aux combattants qui volaient au feu en chantant la Marseillaise...
Le bruit se répandit que les portes de Laeken et de Flandre étaient forcées et que l'ennemi s'avançait par le bas de la ville.