CHAPITRE X
Cette nouvelle alarma un instant la population. Mais, vers onze heures et demie, la bourgeoisie et le peuple reprirent courage et ne crurent plus la résistance impossible : la bravoure des hommes placés à l'ancienne porte de Louvain, centre des communications ennemies, avait provoqué ce mouvement de confiance.
Il fut accru par la nouvelle, bientôt répandue dans la ville, de la résistance héroïque que des volontaires liégeois, au nombre de cinquante, opposèrent aux Hollandais qui tentaient de s'emparer de l'Observatoire. Grâce au courage et aux généreux efforts des volontaires liégeois, ils restèrent maitres de la position.
En ce moment, l'ennemi occupait le quart environ de la ville : la partie droite du boulevard, à partir de la porte de Schaerbeek; la rue de Louvain jusqu'à celle de l'Orangerie; toute la rue de l'Orangerie; la rue Ducale; partie de la rue de la Loi; toute l'enceinte du Parc; les palais du roi et du prince d'Orange; la rue de la Pépinière; la rue Verte; la rue de Namur jusqu'au débouché de cette dernière et celle des Petits-Carmes; enfin le boulevard, à droite de la porte de Namur jusque vers le nouveau Pachéco et tous les boulevards intermédiaires.
Le temps qu'avait mis l'armée hollandaise pour prendre ses positions suffit à la population armée de Bruxelles, un instant surprise, pour organiser la résistance et se préparer au combat. Partout retentit le cri : Aux armes! Cette noble ardeur fut secondée par des renforts qui arrivaient aux Bruxellois : les volontaires de Wavre étaient accourus se joindre à eux (1); des Belges qui avaient abandonné les rangs hollandais venaient offrir leurs services à leurs compatriotes, et les bourgeois que la crainte d'un insuccès avait un instant retenus loin du théâtre du combat, avaient repris courage et venaient augmenter le nombre des combattants.
Les Hollandais, maitres de leurs positions, tentèrent quatre attaques à la fois : l'une sur le boulevard, du côté de la porte de Hal; la seconde, vers l'ancienne porte de Louvain; La troisième, vers la Montagne du Parc; la quatrième, vers la place Royale. Les trois premières, malgré les forces dont disposait l'ennemi, échouèrent successivement sous les efforts des patriotes.
Restait la principale attaque, celle de la place Royale. Son succès eût livré à l'ennemi tout le haut de la ville; mais elle fut repoussée avec une vigueur et un ensemble qui firent bien augurer de la victoire. Citons quelques-uns des épisodes qui signalèrent cette remarquable défense :
La compagnie tournaisienne de Renard et quelques-uns des volontaires namurois et bruxellois les mieux armés, allèrent occuper la barricade principale joignant Y hôtel
(1) Des l'aube, les cloches de toutes les communes environnant Bruxelles répondaient au tocsin de Sainte-Gudule qui appelait les patriotes au secours de la ville. De plus de vingt bourgs ou villages des volontaires accouraient; ils venaient d'Uccle, d'Anderlecht, de Hal, de Gosselies, de Genappe, de Waterloo, de Braine-l'Alleud, de Nivelles, etc. Pendant toute la nuit Pletinckx et G. Nique avaient parcouru à cheval les campagnes du Brabant wallon, faisant sonner le tocsin et dirigeant sur Bruxelles une foule de braves gens auxquels se joignirent des patriotes de Seneffe, de Jemmapes et du canton de Charleroi ; ces derniers amenés par Lesbroussart et Plaisant. Parmi les volontaires de Seneffe- M anage se trouvaient les deux frères Dechamps, le futur cardinal-archevêque de Malines et le futur ministre d'Etat.
de Belle-Vue au café de l'Amitié, ainsi que la balustrade en pierre qui longe le commencement de la rue Royale, et de là, soutenus par une pièce de canon que les bourgeois y avaient placée, dirigèrent vers la porte du Parc, qu'occupaient les Hollandais, un feu meurtrier qui les refoula et leur fit subir des pertes considérables.
Charlier, surnommé la Jambe de bois, avait établi vers le Pont-de-Fer une pièce chargée à mitraille avec laquelle il balaya toute l'avenue qui de là conduisait au Parc; il serait difficile d'énumérer les victimes qu'il fit dans les rangs de l'ennemi.
Un autre trait d'audace et de courage peu connu mérite d'être rapporté. Un homme robuste dirigeait, à lui seul, une de ces petites pièces de canon grossièrement montées, venues du pays wallon. Il la chargeait à l'abri de l'angle de la place Royale, la prenait ensuite sur ses épaules, traversait ainsi la barricade, la pointait sur le Parc, vers la rue Royale ou vers le palais, selon son caprice, y mettait le feu; la pièce reculait et se renversait à chaque coup. Alors il la reprenait, s'en chargeait de nouveau et revenait recommencer. Il répéta ce manège plus de cent fois.
A midi, les premiers succès de l'ennemi furent partout arrêtés et paralysés; en apprenant la réussite des bourgeois aux portes de Laeken et de Flandre, le premier cri de victoire se fit entendre dans Bruxelles.
Vers cinq heures et demie, les Hollandais mirent le feu à la caserne des Annonciades, rue de Louvain.
A la vue des flammes, une clameur s'éleva : - Il y a de la poudre aux Annonciades, nous allons tous sauter. En avant! - La fureur des bourgeois n'eut plus de bornes; des femmes, des vieillards, des enfants s'élancèrent sur les incendiaires qui reculèrent et furent repoussés vers la place d'Orange.
On se rendit maitre du feu. Les trois quarts de la caserne furent sauvés. Des barils de poudre furent ramenés en triomphe presque au milieu des flammes.
A l'intérieur de la ville toutes les barricades, toutes les fenêtres étaient hérissées de canons de fusils. Les hôpitaux se remplissaient; des maisons transformées en ambulances regorgeaient de blessés ; tout cela ne faisait que redoubler l'ardeur. On avait remarqué que beaucoup de ces malheureux, échauffés par la fumée, par l'odeur de la poudre, avaient bu avec trop d'empressement le vin et les liqueurs qu'on offrait de toutes parts avec profusion, et s'étaient après cela portés trop imprudemment en avant. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir de leur imprudence et dès lors ils répétaient à tous ceux qui voulaient leur donner à boire : De l'eau, de l'eau ! après la victoire nous boirons la goutte.
A six heures et demie, Charlier fit avancer sa pièce sur la place Royale. Le capitaine liégeois Pourbaix planta au milieu de cette place un drapeau tricolore et l'y maintint au milieu d'une grêle de balles et de biscaïens. L'enthousiasme était au comble : on n'entendait que le cri : En avant! Des hommes armés semblaient sortir de terre; ils débouchaient de toutes les rues et ruelles sans ordre, sans chef,