‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 144 sur 192 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Une partie de la bourgeoisie était consternée. De leur propre initiative, quelques citoyens se rendirent de nouveau au quartier général hollandais pour obtenir soit l'évacuation du Parc, soit un armistice. Le prince Frédéric leur répondit qu'il ne demandait pas mieux que de faire cesser l'effusion du sang, à la condition expresse que la garde bourgeoise se ralliât à son armée.

Mais il n'y avait plus de garde bourgeoise ; il n'y avait plus aucune autorité ; il n'y avait plus de chefs, hormis le baron Vanderlinden d'IIooghvorst qui était resté seul au moment du péril et au plus fort de la tempête. Tous avaient cru la partie perdue et avaient disparu.

Le prince, cependant, ne pouvait dissimuler sa surprise de voir le combat se prolonger si longtemps. « Où donc prennent-ils leurs armes, leur poudre, leurs munitions? » demanda-t-il.

Cette journée avait coûté à l'ennemi 200 hommes; du côté des patriotes, on comptait 20 tués, 60 blessés.

Les secours s'organisaient grâce à l'initiative privée. Outre les hôpitaux ordinaires qui commençaient à s'encombrer, on comptait dix-huit ambulances provisoires établies dans divers édifices publics et dans des maisons particulières. La population entière courait au secours de ses défenseurs mutilés ou expirants. Un grand nombre de combattants blessés furent reportés chez eux sur des civières.

Vers dix heures, après la cessation du feu, on lut, au son du tambour, une proclamation de l'hôtel de ville dans laquelle on remarquait le passage suivant :

Bourgeois de Bruxelles, qui redoutez le pillage de vos maisons, savez-vous l'espoir criminel qu'on ne craint pas de faire éclater dans les rangs des soldats : le pili.a(;e ! Prenez la ville, leur dit-on, et deux heures de pillage payeront vos efforts.

Bourgeois de Bruxelles, redoublez donc de vigilance. A vos barricades, formidables fortifications, ajoutez de nouvelles barricades. Les pavés lancés des fenêtres ont fait à moitié la révolution parisienne. Continuez aussi de tenir vos croisées garnies de ces redoutables projectiles, et que l'ennemi écrasé apprenne ce qu'il en coûte à venir attaquer dans son sein ure population qui veut être libre.

Ces conseils furent promptement suivis. Pendant une grande partie de la nuit, de nouvelles barricades furent construites aux endroits qu'on s'attendait à voir attaqués. Les femmes elles-mêmes s'en mêlaient et, grâce â leur concours, 200,000 pavés furent remués en quelques heures.

Dans plusieurs quartiers on fit bouillir de l'eau et on s'approvisionna de chaux vive. Des roues, des échelles, des tonneaux, des cuves, des établis, destinés à devenir des projectiles, furent montés dans les chambres et dans les greniers.

Le soir du même jour les patriotes se choisirent un chef, un Espagnol réfugié en Belgique depuis quelques années, et dont M. Rogier avait eu l'occasion d'apprécier les qualités éminemment appropriées à ces circonstances critiques. C'était don Juan Van Halen, descendant d'une famille limbourgeoise établie en Espagne. Né le 16 février 1790, il était entré fort jeune dans la marine et s'y était distingué dans plusieurs combats. Il avait pris part ensuite à la guerre de l'indépendance et

était devenu le chef d'état-major du célèbre Espoz y Mina. Après la capitulation de Barcelone, en 1823, il vint chercher un asile dans notre pays, où il publia, en 1827, des Mémoires à la rédaction desquels M. Rogier avait coopéré (1). Le 24 septembre i83o, fort tard dans la soirée, il reçut l'invitation de se rendre à

l'hôtel de ville de Bruxelles.

Il s'y trouva en présence de MM. Rogier, Vanderlinden d'Hooghvorst et Jolly.

— Nos volontaires ont besoin d'un chef, lui dit M. Rogier. Vous allez-vous mettre à leur tête; il faut prendre le Parc.

— Messieurs, répondit-il, accordez-moi deux heures pour me décider et vous répondre.

— Pas même deux minutes, répliqua M. Rogier.

Van Halen accepta, disant à ses interlocuteurs : - Messieurs, donnez-moi la main et votre parole d'honneur que l'hôtel de ville ne sera plus abandonné et que je vous trouverai toujours à votre poste; quant à moi, je vous réponds de bien le défendre (2). *

En sortant du cabinet de la commission il rencontra Pletinckx et lui dit à brùle-pourpoint :

— « Charles Rogier m'a fait nommer, par la commission administrative, comman-

Don Juan Van H\len.

Fac-similé d'une lithographie de la collection de M. Th Hippert.

ii) On trouve sa biographie très détaillée dans la Notice sur le lieutenant général Pletinckx. Après la révolution, don Juan Van Halen fut nommé lieutenant général en disponibilité, décoré de l'ordre de Léopold et de la croix de Fer. Accusé quelque temps après de favoriser la cause orangiste, il fut arrêté, puis relâché. Rentré en Espagne en i836, il y combattit les Carlistes, les vainquit dans la Navarre, devint en 1840 capitaine général de la Catalogne et fit subir en 1842, à Barc elone insurgée, un terrible bombardement. L'année suivante il se trouva impuissant à comprimer l'insurrection qui venait de nouveau d'éclater en Catalogne, et après la chute d'Espartero, il suivit l'ex-régent en Angleterre. Profitant d'une amnistie, il retourna encore une fois dans la Péninsule et fut membre, puis président du tribunal suprême de guerre et de marine jusqu'en i856, époque où il rentra dans la vie privée. Il mourut à Cadix le 8 novembre 1864, ayant touché jusqu'à cette époque sur le trésor belge une pension de 10,000 francs, dont la moitié était réversible sur sa veuve.

(2) Esquisses historiques de la révolution belge, p. 365 et suiv. — Les Quatre Journées de Bruxelles, par J. Van Halen, p. 17. — Th. Juste, La Révolution belge. II, p. 125.

dant supérieur des forces révolutionnaires ; secondez-moi de votre connaissance des hommes et des localités; devenez mon chef d'état-major. »

— « Volontiers, répondit M. Pletinckx, j'accepte; comptez sur moi, sur tout mon concours. »

Et ensemble ils composèrent de la façon suivante l'état-major des patriotes : Chef : le lieutenant-colonel Pletinckx de la garde bourgeoise; Adjudants avec le grade de major : baron de Fellner et docteur Graux ; Capitaines aides de camp : Godefroid Nique, Ernest Grégoire, Lochtmans et Denys Habekok;

Officiers d' ordonnance : Eusèbe Kessels, commandant l'artillerie, et Jean Palmaert (ce dernier en permanence à l'hôtel de ville) ;

Adjudant : détaché à la garde des portes de Flandre et de Ninove, Van Dormael (i).

Le commandant en chef établit son quartier général dans l'hôtel du prince de Chimay, d'où il le transféra ensuite à l'hôtel de Tirlcmont.

Ainsi la résistance s'organisait régulièrement, et de nouveaux succès devaient bientôt couronner les efforts des patriotes. Cependant les journaux hollandais et orangistes, le Messager de Garni surtout, persistaient à soutenir que les troùpes royales venaient à bout du petit nombre de brigands qui appelaient sur Bruxelles les horreurs de la guerre.

Ce petit nombre de brigands opposait aux troupes une résistance admirable. Les uns, postés dans les greniers, dans les caves, sur les toits, faisaient une chasse active aux Hollandais; d'autres, affrontant la mitraille, allaient planter des drapeaux tricolores jusque dans le Parc. Un volume suffirait à peine pour rappeler tous les traits d'héroïsme qui signalèrent les quatre journées.

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