CHAPITRE X
Depuis le matin, les volontaires liégeois étaient venus occuper toutes les dangereuses positions de la place Royale et les arcades qui s'étendent jusqu'à la maison Hennessy. Ils y avaient placé une pièce de canon qui foudroyait toute la place, sillonnant de ses boulets le palais du roi et plongeant même dans les bas-fonds du Parc. Les Hollandais ne parvinrent pas à la démonter, ni à déloger les Liégeois de ce poste périlleux. Vers deux heures, un demi-bataillon sortit du Parc et fit mine d'attaquer, la baïonnette croisée. Le feu redoubla de toutes parts autour d'eux, et ils durent se borner à renforcer leur poste à l'escalier de la Bibliothèque, sans pouvoir faire reculer d'un pas les patriotes.
La position que l'ennemi y occupait était des plus importantes : elle protégeait la partie de l'armée campée dans les bas-fonds et prévenait, de ce côté, une attaque directe de la part des bourgeois. Aussi, ne pouvant s'emparer de vive force des maisons qui longeaient le Parc du côté de la rue Royale, ceux-ci parvinrent, en perçant les murs intérieurs, d'une part depuis la Montagne du Parc jusqu'à la maison qui forme l'angle de droite du passage de la Bibliothèque, et de l'autre, en passant par le quartier général jusqu'à l'angle de l'impasse du Parc, ancien hôtel de Lannoy. Embusqués dans les maisons, ils faisaient pleuvoir par les fenêtres et par les ouvertures pratiquées sous les corniches une grêle de balles dans toutes les directions. C'étaient autant de meurtrières, inaccessibles à la riposte.
La même manœuvre s'opérait dans la rue de Louvain. Vers le soir, des braves étaient parvenus, à force de travail, à percer aussi les murs intérieurs de l'hôtel de Galles et à occuper une partie de l'hôtel Torrington en se glissant, en outre, le long des toits et des gouttières. Quelques-uns même arrivèrent sans être aperçus jusqu'au pied des hauts murs du palais des États généraux et tuèrent un officier et plusieurs soldats qui regardaient aux fenêtres de ce côté, sans s'attendre à une telle attaque. Ils hésitèrent un instant s'ils mettraient le feu au palais : ils avaient la torche en main, il ne fallait que percer un mur; mais ils n'avaient pas d'ordre; ils s'arrêtèrent.
Pendant toute la journée les efforts de l'ennemi furent spécialement dirigés contre Y hôtel de Belle-Vue, qui était la clef de la place Royale. Ce fut en pure perte. Les tirailleurs qui le défendaient ripostèrent à leur feu avec un sang-froid qui neutralisa ces tentatives.
Ce fut au fort de cette attaque que des familles anglaises logées à Y hôtel de Bclle-Vuc et réfugiées dans les caves, voyant le danger augmenter à chaque minute et craignant de voir l'hôtel s'écrouler ou prendre feu, demandèrent à se sauver. Guidées par quelques volontaires, elles purent traverser la place Royale sans être atteintes et se réfugier dans le palais de l'Industrie, place du Musée.
Cependant tout paraissait disposé pour une tentative décisive contre le Parc. Vers une heure, Juan Van H al en, qui commandait en chef, ordonna de former une colonne d'attaque Montagne de la Cour. Elle fut entreprise avec vigueur, soutenue
par une batterie de deux pièces dont on disposait et par celle que Charlier manœuvrait avec tant d'adresse et de courage depuis le commencement des hostilités. Mais cette tentative ne produisit aucun résultat. Alors Charlier, sur les ordres de son chef, fit avancer sa pièce jusque devant le café de l'Amitié. Delà sa mitraille, plongeant dans le fond du premier ravin, força l'ennemi à rentrer dans ses retranchements.
Pendant que nos braves de la droite défendaient avec tant d'intrépidité la position qu'ils occupaient et qui seule tenait en échec nos ennemis, nos défenseurs de la gauche se signalaient, de leur côté, par leur courage et leur persévérance.
A l'impasse de la rue de l'Orangerie, Juan Van Halen faillit être victime de sa bravoure et de sa loyauté. Une compagnie de grenadiers, qui avait repris, pendant la nuit, la position que nous y occupions la veille, et que nous avions si chèrement achetée, se trouvant, depuis, vivement attaquée et sans retraite possible, se présenta, la crosse en l'air, pour parlementer. Van Halen, qui arrivait sur ces entrefaites, s'avançait vers les troupes ennemies, pour répondre à leur appel, lorsque Grégoire le saisit par le bras et le fit rentrer précipitamment derrière la barricade. Quelques minutes après, une fusillade partait des rangs ennemis et tuait un jeune tambour qui battait la charge.
Quelques heures plus tard, le chef d'état-major Pletinckx, qui, avec une pièce de canon, tenait l'ennemi en échec et l'éloignait de la caserne des Annonciades, s'avança seul en parlementaire dans la rue de Louvain. Il fut aussitôt arrêté, conduit prisonnier au quartier général du prince et de là envoyé à Anvers.
Nous passons sous silence les traits de bravoure qui signalèrent cette troisième journée; le courage des patriotes ne se ralentit pas un instant; et si le succès ne couronna pas toujours leur vaillance, c'est qu'ils manquaient en premier lieu de direction et de moyens d'attaque énergique. Néanmoins ils firent subir à l'ennemi des pertes considérables. Ce qui le prouve de reste, c'est la démoralisation qui se manifesta dans l'armée hollandaise. Dans leur découragement, les soldats exagéraient eux-mêmes leurs pertes. Des officiers affirmaient que la moitié de l'armée avait péri; qu'on tirait sur les soldats de toutes les fenêtres de la rue Royale sans qu'ils pussent riposter, parce qu'ils ne voyaient jamais personne; qu'ils devaient donc tirer au hasard, tandis qu'on les attaquait de tous côtés; que, ne pouvant emporter les morts, on les jetait dans les bas-fonds du Parc; que les blessés étaient soignés dans les trois palais et qu'on expédiait à Vilvorde ceux qui étaient transportables ; enfin que dans cette seule journée du 25, il en était déjà parti quarante chariots.
Une heure avant l'attaque du Parc on avait vu se présenter à la porte de Schaerbeek un prêtre, vêtu d'habits sacerdotaux, précédé d'une croix voilée de noir, accompagné de deux hommes en surplis et suivis de quelques paysans. C'était l'abbé Félix qui avait accepté la mission de présenter à l'hôtel de ville de nouvelles propositions du prince Frédéric. Elles furent énergiquement repoussées et le combat ne cessa de part et d'autre qu'à la chute du jour.