CHAPITRE X
de Wavre, de Binche, de Tournai et autres y pénétrèrent à leur suite sans ordre, sans direction. Le brave baron de Fellner, arrivé près du Parc, essaya, l'épée à la main, de mettre un peu d'ordre dans la foule qui l'entourait et de la conduire par pelotons d'attaque à l'abordage des bas-fonds, qu'il voulait enlever à la baïonnette. Mais il tomba blessé à mort et expira peu de temps après.
Vers cinq heures, une dernière tentative, à laquelle la nuit seule vint mettre un terme, fut entreprise par la barricade du centre avec le concours du général Mellinet. Le major Kessels, à la tête de tous les hommes qu'il avait pu réunir, se porta sur le Parc, mit en fuite les tirailleurs hollandais qui bordaient la grille en face de la Montagne du Parc, franchit la haie et arriva jusqu'à portée de pistolet des bataillons ennemis. Un combat sanglant s'engagea dans lequel les patriotes firent preuve d'une rare bravoure. Mais ils durent céder devant le nombre et la mitraille de l'ennemi. Néanmoins cet acte de courage imposa à l'armée hollandaise. Kessels ramena en triomphe, au quartier général, à travers une grêle de balles, deux avant-trains hollandais et leurs caissons chargés d'obus et de fusées.
Quittons un instant ce champ de bataille illustré par l'intrépidité des patriotes, et voyons ce qui se passait dans les autres quartiers occupés par l'armée hollandaise.
Sur tout le front de l'extrême gauche, vers la porte de Schaerbeek et le boulevard, le 1e1' corps franc, joint aux volontaires de Louvain, complétait notre ligne de défense et assurait les positions que nous avions reprises de ce côté dans la journée.
Derrière le palais du prince d'Orange, la batterie d'obusiers qui l'avant-veille avait failli incendier la ville, et qui depuis était restée muette, bombarda pour la seconde fois Bruxelles pendant cette terrible journée. Une soixantaine d'obus furent lancés sans néanmoins allumer de nouveaux incendies. Mais il était évident que le but de ce second bombardement était de mettre la ville en feu.
Ne passons pas sous silence un fait, insignifiant peut-être par lui-même, mais qui prouve surabondamment qu'il n'est pas de subterfuges auxquels n'ait recours un peuple qui veut secouer le joug qui l'opprime.
Au tournant de la rue de l'Orangerie, où l'on avait élevé une barricade, les bourgeois avaient dressé deux mannequins, auxquels ils faisaient baisser la tête au moyen d'une corde, à chaque coup de feu de l'ennemi. Les Hollandais, se laissant prendre à cette ruse, visaient spécialement ces adversaires de paille et s'imaginaient avoir tué un bourgeois chaque fois qu'un des mannequins s'inclinait.
Le soir venu, les patriotes ayant abandonné la barricade, les soldats s'en approchèrent et prirent la fuite devant ces hommes de paille, restés seuls gardiens du poste.
Le même stratagème fut employé avec le même succès dans la rue du Marais et dans celle des Petits-Carmes.
Après les attaques successives et infructueuses dirigées contre le Parc, on comprit 11. 43
que ce poste ne pourrait être emporté qu'à la baïonnette. Il fut clone décidé qu'on suspendrait ce jour-là toute nouvelle entreprise et que le lendemain on recommencerait la lutte par un assaut général, non plus avec le canon, mais à l'arme blanche.
A la nuit tombante, alors que les restes de l'incendie de l'hôtel Torrington éclairaient encore une partie du champ de bataille, s'élevèrent, de l'autre côté du Parc, des flammes qui projetaient dans l'air une lueur sinistre. On crut d'abord que le palais du roi était en feu, et le bruit s'en répandit par toute la ville; mais on reconnut bientôt que c'était l'hôtel qui l'avoisinait à gauche. C'étaient nos volontaires qui, dans le but de déloger l'ennemi qui occupait le palais, avaient allumé cet incendie avec l'espoir qu'il se propagerait rapidement et dévorerait la résidence royale. Celle-ci ne dut sa conservation qu'à l'épaisseur de ses murs. Le feu dura jusqu'à minuit, sans que personne songeât à y porter secours, les balles sifflant sans cesse à travers les flammes.
Le prince Frédéric fut, dit-on, vivement impressionné à la vue de l'incendie qui dévorait les bâtiments avoisinant le palais du roi. Ces tentatives désespérées du peuple lui firent perdre tout espoir de conciliation et influèrent grandement sur ses résolutions.
C'est par l'incendie que les Hollandais avaient commencé leurs attaques contre Bruxelles, et c'est par l'incendie que se terminait ce drame à jamais mémorable qui mit fin à la domination étrangère. Dès le premier jour, en effet, sans aucune de ces nécessités stratégiques qui peuvent, dans une guerre, sinon autoriser, au moins justifier de pareilles extrémités, ils mirent le feu aux maisons formant l'angle de la rue de Schaerbeek vers le boulevard. Le sinistre éclata vers deux heures de l'après-midi, et comme la construction solide et moderne de cette file de bâtiments était un obstacle à la rapide propagation du feu, les incendiaires y portèrent la torche séparément et successivement. C'était un spectacle désolant et terrible. Rien ne put être sauvé; les habitants eurent à peine le temps de s'échapper par les cours et les jardins. Les troupes postées dans le Jardin Botanique faisaient un feu continuel pour empêcher de porter le moindre secours. Seize maisons furent ainsi complètement consumées.
Encore une fois, la nuit seule mit un terme aux hostilités.
Plus de 1,400 coups de canon avaient retenti dans Bruxelles pendant cette quatrième journée. Le nombre de bourgeois mis hors de combat s'élevait à plus de 200. On évaluait au triple la perte de l'ennemi.
Cependant l'aspect de Bruxelles, pendant ce dernier jour, n'était plus aussi morne que les jours précédents; la certitude d'une victoire prochaine et décisive exaltait le courage de nos braves défenseurs; le mouvement renaissait. Les dames mêmes paraissaient aux ambulances; tous les secours étaient prodigués aux blessés; partout on faisait des cartouches, des gargousses, de la mitraille; on portait aux combattants des vivres, des munitions; Bruxelles, en un mot, était devenu à la fois un inépuisable