CHAPITRE X
Le même jour on apprenait la reddition d'Ath, et on voyait arriver huit pièces de canon avec leurs munitions, conduites par des artilleurs de la garnison de cette ville. Des adhésions des collèges communaux parvenaient de toutes parts au gouvernement provisoire. Des dons patriotiques en argent, en linge, en médicaments affluaient pour les blessés; c'était un élan général; bientôt on manqua de locaux pour y déposer toutes les offrandes que l'on recevait. Les ambulances étaient abondamment pourvues de tout le matériel nécessaire ; les braves, morts pour la patrie, étaient inhumés à la place Saint-Michel, qui prit le nom de place des Martyrs (i). Enfin on envoya des secours à Louvain; des corps francs se mirent à la poursuite de l'ennemi, le harcelant, le fatiguant.
La victoire de Bruxelles avait décidé du sort de la Belgique. Bruges, Tournai, Mons, Ostende, Tirlemont, Furnes, Ypres, Menin arborent le drapeau national et ferment leurs portes aux Hollandais ; les officiers belges faisant partie de l'armée hollandaise déclarent au prince Frédéric qu'ils ne veulent plus porter les armes contre leurs compatriotes : le prince les fait mettre aux arrêts, on les envoie à Berg-op-Zoom ; les Liégeois remportent une nouvelle victoire à Sainte-Walburge; Philippeville, Mariembourg, Charleroi, Namur capitulent; toutes les villes des provinces méridionales se soumettent au nouveau gouvernement ; on offre de toutes parts des hommes, des armes, des munitions de guerre; le pays entier se soulève comme un seul homme; Gand même obéit à l'impulsion générale et se décide à envoyer son adhésion. Il ne reste plus aux Hollandais que Maestricht, Venloo, Termonde et Anvers.
Le prince d'Orange arriva dans cette dernière ville le 5 octobre, chargé par son père d'une mission extraordinaire. Pendant que l'on se battait en Belgique, on
(i) La proclamation portait : « Une fosse sera creusée sur la place Saint-Michel ; elle sera destinée à recevoir les restes des citoyens morts dans les mémorables journées de septembre. Un monument transmettra à la postérité les noms des héros et la reconnaissance de la patrie. Les patriotes belges prennent sous leur protection les veuves et les enfants des généreuses victimes. »
Jenneval, artiste distingué du théâtre de Bruxelles et auteur de la Brabançonnt, faisait allusion à l'arrêté de la commission administrative quand il modifia le dernier couplet de sa chanson guerrière et le termina par ces vers :
Sous l'humble terre où l'on vous range, Dormez, martyrs, bataillon indompté; Dormez en paix, loin de l'orange Sous l'arbre de la liberté.
Le 6 octobre, il rendit un nouvel hommage aux victimes qui reposaient à la place des Martyrs en leur dédiant cette épitaphe qu'il attacha lui-même à la croix qui s'élevait au centre du cimetière :
Qui dort sous ce tombeau, couvert par la victoire Des nobles attributs de l'immortalité?
De simples citoyens dont un mot dit l'histoire: MORTS POUR LA LIBERTÉ!!!
Une simple croix de bois entourée d'un crêpe et de quelques couronnes d'immortelles était à ce moment le seul ornement de la place. Elle y avait été déposée par l'un des combattants, le brave relieur Schavye, qui devint peu après major des volontaires.
délibérait en Hollande sur la question de la séparation. Ce point ayant été résolu affirmativement par les armes à Bruxelles, le roi Guillaume et ses Etats généraux voulurent bien déclarer qu'il y avait lieu de s'occuper de la question : la session fut déclarée close et les députés belges s'empressèrent de rentrer dans leur patrie. Le
Place des Martyrs de la liberté, le samedi 2 octobre i83o. Reproduction d'un dessin de Van Hemelryck, communiqué par M. Hippert.
gouvernement hollandais envoya le prince d'Orange pour gouverner temporairement, au nom du roi, les provinces méridionales; mais le peuple avait rompu les liens qui attachaient la Belgique à la Hollande; il avait conquis la liberté au prix de son sang; il voulait la conserver; les propositions du prince furent rejetées. Le roi et toute sa famille sont enterrés à la place des Martyrs ! disait le peuple.
Cependant le prince d'Orange cherchait, à force de concessions, à se concilier l'esprit des Belges. Il nomma une commission consultative composée d'anciens membres des Etats généraux : ceux-ci refusèrent ce mandat. Le prince essaya ensuite de former un noyau de gouvernement en imitant tous les arrêtés du gouvernement provisoire; il finit par renvoyer les prisonniers, sépara les soldats belges des hollandais, laissa afficher les actes du gouvernement provisoire, salua le drapeau tricolore, permit de