CHAPITRE X
C'est le dernier signe d'existence politique donné par le prince d'Orange. Le prince Frédéric avait déjà disparu de la scène. Un autre acteur entrait en scène : c'était le général Chassé, le commandant de la citadelle d'Anvers. Il avait fait mettre la ville en état de siège, inonder les polders des environs de la Tête-de-Flandre et faisait peser sur les Anversois sa main de fer et ses vexations militaires.
Malgré l'éloignement du prince d'Orange, un parti considérable s'agitait encore en Belgique en sa faveur. Ce parti voyait en lui le seul chef que pouvait choisir le nouveau royaume, le seul en situation de calmer les appréhensions des puissances alliées et les intérêts alarmés de la famille d'Orange. Toutes les concessions que faisait le prince au nouvel ordre de choses, la sanction qu'il donnait à la révolution, lui assuraient de nouveaux partisans; un seul jour lui fit perdre tous ces avantages.
Les volontaires belges, poursuivant leurs succès, étaient arrivés le 26 sous les murs d'Anvers, après s'être emparés, à la suite de trois jours de combats, de Berchem et de Borgerhout. Le peuple anversois, apprenant la présence des patriotes, s'insurgea et désarma d'abord quelques militaires isolés. Une cinquantaine de bourgeois armés se portèrent vers la place de l'IIôtel-de-Ville, où ils attaquèrent une troupe de Hollandais formés en bataillon carré. La garde communale, qui était réunie aux militaires, se retira dans les étages de l'hôtel de ville. Après une vive fusillade, les citoyens se rendirent maitres de ce poste et firent un grand nombre de prisonniers. Ce succès enflamma le courage des bourgeois, le nombre de leurs auxiliaires croissait à chaque instant; ils se dirigèrent vers plusieurs portes de la ville où le combat s'engagea avec acharnement et se poursuivit jusqu'à la nuit.
Le lendemain, 27, la lutte recommença avec la même ardeur. Secondés par une
Jknneval.
D'après une gravure de l'époque.
pénible, en m'éloignant de votre sol pour aller attendre ailleurs l'issue du mouvement politique de la Belgique ; mais de loin comme de près, mes vœux sont avec vous et je tâcherai toujours de contribuer à votre véritable bien-être.
Habitants d'Anvers, vous qui m'avez donné, pendant mon séjour dans votre ville, tant de marques de votre attachement, je reviendrai, j'espère, dans des temps plus calmes, pour concourir avec vous à l'accroissement de la prospérité de cette belle cité.
Donné à Anvers, le 25 octobre i83o, Guillaume, prince d'Orange.
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attaque à l'extérieur, les Anversois se rendirent enfin maîtres de deux portes, les ouvrirent aux volontaires patriotes, et le drapeau tricolore flotta sur les remparts de la ville, en témoignage de la victoire.
Les Hollandais, chassés de toutes parts, se retirèrent dans la citadelle; à l'abri derrière d'inexpugnables remparts, protégés par des frégates et des canonnières qui croisaient dans l'Escaut et menaçaient la ville, ils semblaient attendre qu'on vînt traiter avec eux pour l'évacuation de la forteresse. Une députation fut envoyée, en effet, des négociations s'entamèrent, chacun se livrait à l'espoir de voir se terminer sans autre effusion de sang cette glorieuse et téméraire entreprise. Tout' à coup les vaisseaux stationnés dans l'Escaut lâchent des bordées sur la ville; à ce signal, une horrible grêle de bombes, de boulets rouges, s'abat sur les édifices, qui s'écroulent ou s'embrasent. La citadelle, les forts, les frégates vomissent la mort et la dévastation sur la ville. On sonne le tocsin, on bat la générale, on n'entend que des cris de désespoir; les femmes, les enfants, les vieillards éplorés courent affolés pour se dérober à la mort; et pendant ce désordre, sous le feu ennemi, nos volontaires emportent à la baïonnette l'arsenal militaire défendu par le canon de la citadelle et par une troupe nombreuse. Tel était l'aspect d'Anvers pendant cette soirée et cette nuit désastreuse. L'entrepôt, où tant de richesses étaient entassées, et sur lequel on avait dirigé le feu, devient la proie des flammes; des matelots étrangers avaient même, dit-on, transporté vers cet édifice des tonneaux de goudron enflammé. La cathédrale semblait être un des points de mire de l'ennemi. Il avait lancé sur ce monument plusieurs projectiles qui, heureusement, ne l'atteignirent pas. Et tous ces désastres avaient été provoqués par quelques coups de fusil que des inconnus avaient tirés, du port, sur les frégates hollandaises.
La consternation était générale. La lueur du terrible incendie que l'ennemi avait allumé à Anvers se projetait jusqu'à Bruxelles. On y entendait les détonations répétées des bouches à feu qui bombardaient la métropole du commerce. Émus du sort de leurs frères, une masse de citoyens armés, sans ordre, sans chef, quittent Bruxelles pour aller les défendre ou les venger. La route était couverte de volontaires. Des canons, des caissons roulaient dans cette direction, et au milieu de cet élan général, un cri s'échappait de toutes les bouches : - Le prince d'Orange est complice de cette lâcheté, l'incendie d'Anvers a détruit tous ses titres!... -
Cependant, un armistice avait été négocié et conclu : la ville ne serait plus bombardée sous la condition de la plus stricte inaction de la part des patriotes.
C'est au milieu de ces circonstances que les élections des membres du Congrès national s'étaient faites par toute la Belgique (i). La révolution allait changer de
(i) Voici les noms des élus de Bruxelles : MM. J.-B. Kockaert, ancien membre du conseil de Brabant et des Etats provinciaux, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats, premier président de la cour supérieure de Bruxelles; le marquis de Trazegnies, ancien membre de la première chambre des Etats généraux (opta pour Charleroij; le comte d'Aerschot, ancien gouverneur du Brabant méridional, ancien membre de la première chambre des Etats généraux, ancien conseiller d'Etat;
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terrain. La discussion venait remplacer la force des armes, la Belgique allait proclamer son indépendance et se donner enfin un chef de son choix.
C'est le 10 novembre que fut constitué le Congrès national ; de nombreux détachements des diverses sections de la garde civique, dans leur nouvel uniforme, étaient rangés en bataille sur la place Royale et la place des Palais. Une foule immense encombrait les avenues et se portait vers les tribunes de l'ancienne salle des États généraux, disposée maintenant pour les assemblées du Congrès; le trône, au dais d'or et de pourpre, était remplacé par un fauteuil, des chaises, des drapeaux tricolores; le lion belgique était substitué aux armes de l'ancien royaume des Pays-Bas.
Cent cinquante-deux membres étaient présents; on organise un bureau provisoire; le vénérable M. Gendebien père, doyen d'âge, occupe le fauteuil. Une députation est chargée d'introduire les membres du gouvernement provisoire, qui viennent se placer devant le bureau, aux applaudissements réitérés de la salle et des tribunes.
M. de Potter, l'un des membres du gouvernement, après avoir obtenu la parole du président, se lève et lit le discours suivant :
« Au nom du peuple belge, le gouvernement provisoire ouvre l'assemblée des représentants de la nation.
« Ces représentants, la nation les a chargés de l'auguste mission de fonder sur les bases larges et solides de la liberté l'édifice du nouvel ordre social, qui sera pour la Belgique le principe et la garantie d'un bonheur durable.
le baron Joseph Vanderlinden d'Hooghvont, ancien membre des Etait provinciaux du Brabant méridional; le comte Cornet de Grez, ancien membre de la deuxième chambre des Etats généraux; Huysman d'Annecroix, ancien membre de la deuxième chambre des Etats généraux, ancien conseiller d'État en-service extraordinaire; A.-J. Barthélémy, ancien membre de la deuxième chambre des Etats généraux; le comte Félix de Mérode, membre du gouvernement provisoire (opta pour Maestricht); Sylvain Van de YVeyer, avocat, bibliothécaire de la ville de Bruxelles, professeur de philosophie au Musée, un des principaux collaborateurs du Courrier des Pays-Bas, membre du gouvernement provisoire; Jean Barbanson, avocat; Alexandre Gendebien, avocat, membre du gouvernement provisoire (opta pour Mons); François de Munck, négociant (n'accepta point'; le comte de Celles, ancien préfet sous l'empire, ancien membre de la deuxième chambre des Etats généraux; le baron Guillaume de Viron, membre de la députation des États provinciaux du Brabant méridional. — Deuxième élection. MM. Guillaume-Joseph Marcq, échevin de Bruxelles, remplaça le comte de Celles, le i8mai; le baron Verseyden de Varick, ancien greffier des Etats provinciaux du Brabant méridional, remplaça L. Huysman d'Annecroix.
Furent élus suppléants : MM. le baron Emmanuel Vanderlinden d'Hooghvorst, ancien membre des Etats provinciaux du Brabant méridional, membre du gouvernement provisoire (n'accepta point); le baron Van Volden de Lombeke, ancien membre des Etats provinciaux du Brabant méridional (remplaça le marquis de Trazegnies); Pierre-François Van Meenen, avocat à Louvain, procureur général près la cour supérieure de justice de Bruxelles (opta pour Eouvain); le baron Beyts, avocat, ancien membre du conseil des Cinq-Cents, ancien préfet sous le consulat, ancien premier président de la cour impériale de Bruxelles, ancien membre des Etats provinciaux du Brabant méridional (remplaça le comte P'élix de Mérode); Lucien Jottrand, avocat, rédacteur du Courrier des Pays-Bas (remplaça M. Alexandre Gendebien) ; Jacques-André Coghen, administrateur général des finances (n'accepta point); le baron Joseph de la Vielleuze, ancien membre de la deuxième chambre des Etats généraux, commissaire du district de Bruxelles (n'accepta point) ; Albert Lefebvre, conseiller à la cour supérieure de justice de Bruxelles (remplaça M. de Munck): I'ierre-Théodore Verhaegen, avocat (n'accepta point); Ferdinand Meeus, gouverneur de la Société Générale pour favoriser l'industrie nationale (remplaça M. Kockaert); Nicolas-Jean Konppe, bourgmestre de Bruxelles (remplaça le comte Cornet de Grez); Huysman, échevin de la ville de Bruxelles (n'accepta point); Jacques Engler, banquier (n'accepta point); Hagemans père (n'accepta point). — Deuxième élection. MM. Guillaume-Hippolyte Vari Volxem, échevin de la ville de Bruxelles; Froidmont, docteur en médecine.
« Vous le savez, messieurs, à l'époque de notre réunion à la Hollande, une loi fondamentale fut présentée à des notables, désignés par le pouvoir, non pour l'examiner, la discuter, la modifier et enfin l'accepter et en faire la condition du pacte entre le peuple et le chef de l'Etat, mais uniquement pour s'y soumettre
aveuglément ou la rejeter dans sa totalité. Elle fut rejetée, comme on devait l'attendre du bon sens et de la loyauté belge.
Mais, par un subterfuge sans exemple, elle fut déclarée acceptée : et une constitution, imposée par la Hollande, pesa sur notre patrie.
« Si du moins cette loi fondamentale avait été franchement exécutée dans toutes ses dispositions, avec le temps peut-être et à l'aide des progrès que l'arbitraire ministériel nous forçait chaque jour à faire dans la carrière de l'opposition constitutionnelle, elle aurait pu devenir l'espoir de la liberté belge.
« Mais, loin de là : les consciences violées; l'enseignement enchaîné; la presse condamnée à n'être plus que l'instrument du pouvoir, ou forcée au silence ; la substitution arbitraire du régime des arrêtés au système légal établi par le pacte social ; le droit de pétition méconnu ; la confusion de tous les pouvoirs, devenus le domaine d'un seul; l'imposition despotique d'un langage privilégié; l'amovibilité des juges, abaissés au rôle de commissaires du pouvoir; l'absence complète de la garantie de la publicité et de celle du jury; une dette et des dépenses énormes, seule dot que nous eût apportée la Hollande lors de notre déplorable union ; des impôts accablants par leur hauteur et plus encore par leur répartition, tout impopulaire, toute au détriment des classes indigentes; des lois toujours votées par des Hollandais pour la Hollande seulement, et toujours contre la Belgique, si inégalement représentée aux États généraux; le
Le chevalier Dechez, Louis-Alexandre, dit Jenneval, Né à Lyon en i8o3, tué entre Lierre et Malines, le 19 octobre i83o. Eugène Verboeckhoven aux amis de Jenneval (Communiqué par M. Moltnsehot.)
Grand service a la mémoire du comte Frédéric de Merode et des braves morts pour la patrie.
CÉLÉBRÉ LE 4 OCTOBRE l8Jo DANS L'ÉGLISE DE SaINTE-GudULE.
Fac-similé d'une ancienne estampe communiquée par M. Hippert.
3g4 BRUXELLES A TRAVERS LES AGES.
siège de tous les grands corps constitués et de tous les établissements importants fixé dans cette même Hollande; la scandaleuse distraction des fonds spécialement destinés à favoriser l'industrie; et enfin la plus révoltante partialité dans la distribution des emplois civils et militaires, un gouvernement aux yeux duquel la qualité de Belge était un titre de réprobation; en un mot, la Belgique entière traitée comme une province conquise, comme une colonie : tout, messieurs, nécessitait une révolution, la rendait inévitable, en précipitait l'époque.
« De si justes griefs, des griefs si réels devaient aussi en assurer le résultat.
« Nous étions insurgés contre le despotisme pour reconquérir nos droits : nous fûmes traités par la tyrannie comme des rebelles.
« Nos villes incendiées, les actes les plus barbares exercés jusque sur des vieillards et des femmes; les lois de l'humanité, les droits de la guerre foulés aux pieds, témoignent encore de la férocité de nos ennemis, en faisant bénir la victoire du peuple qui en a purgé notre sol.
« Le fruit de cette victoire était Y indépendance, le peuple l'a déclaré par notre organe. Interprète de ses vœux, le gouvernement provisoire vous a appelés, messieurs, vous, les hommes choisis par la nation belge, pour constituer cette indépendance et la consolider à jamais.
« Mais, en attendant que vous puissiez venir remplir cette tâche, un centre d'action était nécessaire pour pourvoir aux premiers, aux plus urgents besoins de l'Etat. Un gouvernement provisoire s'est établi, et il a suppléé temporairement à l'absence de tout pouvoir. La nécessité d'un gouvernement quelconque justifiait sa mission; l'assentiment du peuple confirma son mandat.
« Tout était à faire; tout était à créer. Il fallait réorganiser l'administration intérieure, le pouvoir judiciaire, les finances, l'armée, et cette garde citoyenne, sur laquelle désormais s'appuieront les empires modernes. C'est à vous, messieurs, et à la nation à juger si avec le peu de moyens qui étaient à notre disposition, nous avons réussi à préparer pour la Belgique un avenir de force et de prospérité.
« Nos actes, vous les connaissez, messieurs, et la nation, nous osons l'espérer, les a ratifiés. L'impôt odieux de l'abatage aboli ; une entière publicité rendue aux procédures criminelles ; l'institution du jury promise, et de nouvelles garanties assurées aux prévenus devant les cours d'assises ; l'abolition de la dégradante punition de la bastonnade; les élections populaires des bourgmestres et des régences, et l'élection directe des députés au Congrès national; plus de directions générales de police, plus de haute police; affranchissement de l'art dramatique; abolition de la loterie; publicité des comptes et budgets des communes; et finalement liberté pleine et entière pour la presse, pour l'enseignement, pour les associations de toute espèce, et pour les opinions et les cultes, désormais délivrés de toute crainte de persécution et de tout danger de protection : voilà, messieurs, les principaux titres avec lesquels le gouvernement provisoire s'offre devant la nation et ses représentants.