‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 21 sur 192 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

la chapelle des Espagnols, celles de Salazar, de Sainte-Anne, Saint-Eloy et de la Madeleine, sans compter plusieurs autres maisons et fondations pieuses.

« Quelques-uns du magistrat qui ne connaissoient pas la force des bombes, donnèrent un très mauvais conseil aux bourgeois qui demeuroient vers les portes d'Anderlecht et de Flandre, de sauver tous leurs effets dans l'intérieur de la ville, où tout fut brûlé pendant que les maisons vers les portes restèrent dans leur entier. C'est de là que quantité de richesses et papiers de familles ont été détruits dans le couvent des Dominicains qu'on croyoit faussement être assez éloigné pour être à l'abri des bombes. Deux frères laïcs y périrent sous les ruines.

« Malgré le soin qu'on avoit pris de transporter les malades du grand hôpital, il ne laissa pas d'en périr quatre dans les flammes, lesquels on ne pouvoit secourir en tems. Un nombre presque infini d'hommes, femmes et enfans qui n'avoient pas pu se retirer de la ville, allèrent se camper sous des tentes au Parcq (1), et remplirent l'air de leurs gémissemens et hurlemens. Les Pauvres Claires se réfugièrent chez les Carmélites et les Riches Claires chez les Annonciates, etc.

« L'Électeur de Bavière, qui avoit quitté le camp de Namur avec quelques troupes, arriva pendant ce bombardement pour encourager les bourgeois. S. A. E. se porta partout nuit et jour à cheval pour donner les ordres nécessaires. Il fut décidé de faire sauter quelques maisons par des tonneaux de poudre qu'on y mit, affin de couper le cours des flammes et sauver le reste : entre autres furent l'hôtel du prince de Chimai, rue de l'Hôpital, et les Quatre Seaux à la Bergh-Straete. A ce sujet un bourgeois outré de colère de ce qu'on faisoit sauter aussi sa maison, lâcha un coup à feu au général comte de Valsassines qui faisoit exécuter les ordres susdits; mais par bonheur la blessure ne lui fut pas mortelle.

« Enfin le dommage fut inestimable : c'étoit un spectacle affreux que de voir les ruines des rues entières. Il se commit des vols et larcins sans fin, qu'on ne pouvoit punir pendant que tout étoit en trouble. Quantité de bourgeois ci-devant fort à leur aise furent réduits à la mandicité. D'autres n'avoient ni lit ni chaises pour se reposer,

(1) M. Bernard de Smedt, dans son ouvrage intitulé le rare de Bruxelles ancien et moderne (Bruxelles, Vandale, 1847), rapporte à cette occasion l'anecdote suivante : « Un bourgeois qui avait dû fuir sa maison située près de Saint-Nicolas, et s'était réfugié comme tant d'autres dans le Parc, suivait des yeux avec quelque anxiété la direction des bombes qui portaient spécialement dans son quartier la destruction et l'incendie. C'est qu'entre autres objets qu'il n'avait pu sauver du désastre, ce bourgeois regrettait surtout une tonne de vieille bière qu'il s'était promis tant de joie à déguster. Enfin prenant une résolution subite, notre homme se saisit d'un immense cruchon et annonce à ses voisins son dessein d'aller le remplir de la précieuse bière qu'il gardait en dépôt. En vain les objections se croisent contre ce projet téméraire et puéril; rien ne l'arrête; il part emportant son cruchon. Les obstacles, les dangers n'arrêtent point sa course ; il arrive à sa demeure déjà toute dégradée par l'artillerie française ; il en gémit mais ne descend pas moins à la cave où il trouvera quelque consolation. L'immense cruchon s'emplit ; le bourgeois à regret rebouche le tonneau et se dispose à partir, quand une bombe énorme traverse le plancher et la maçonnerie. Le sang-froid n'abandonne pas le bourgeois. Une mort horrible est sous ses yeux; mais la mèche doit brûler encore quelque peu pour enflammer le projectile. Alors, sans hésiter, notre homme épanchant son précieux nectar, éteint la mèche fatale. Plus tard on le vit rentrer dans le Parc avec sa rustique amphore qui débordait. »

Fac-similé d'une ancienne estampe de la collection de M. Th. Hippert.

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