CHAPITRE VII
l'Océan »? Peut-on considérer comme un blâme ces deux lignes de Voltaire disant que l'incendie de Bruxelles fut une vengeance inutile que Louis XIV prenait sur le roi d'Espagne de ses villes bombardées par les Anglais? Macaulay (i) me parait avoir parfaitement résumé l'appréciation de l'époque en ces quelques mots : « Le mouvement du maréchal de Villeroi fut une tactique ayant pour but d'obliger les alliés de lever
Le Bombardement de 1695. — Dessin de l'album île Coppens.
le siège de Namur. - Si le bombardement de Bruxelles inspira quelque regret à la cour de Versailles, ce fut uniquement parce qu'il ne produisit pas les résultats qu'on en attendait. Quant aux ruines qu'il avait causées, on ne s'en souvint guère, et M. Guizot n'en fait pas même mention dans son Histoire de France.
Les Bruxellois, de leur côté, ne s'abandonnèrent pas à des lamentations stériles. Nous avons dit à diverses reprises avec quelle rapidité la ville se releva de ses cendres grâce à l'action collective du magistrat, des corporations et du prince. En suivant la chronologie de l'abbé Mann, nous voyons en mars 1696 l'Electeur poser la première pierre de la rue de Bavière ouverte entre la rue de l'Escalier et celle des
(1) Histoire d'Angleterre, chap. XXI.
Alexiens. L'année suivante il inaugura la reconstruction de l'église des Récollets; en 1698 on établit une route pavée le long du canal et une autre de la porte de Namur à Waterloo par Boitsfort, Groenendael et La Hulpe; en 1700 l'Électeur décréta la construction, sur la place de la Monnaie, du théâtre qui y subsista jusqu'en 1817, époque à laquelle l'édifice actuel fut érigé d'après les plans de l'architecte Damesme. Nous aurons à revenir plus tard sur l'histoire des spectacles à Bruxelles. Bornons-nous pour le moment à dire que jusqu'à l'établissement des théâtres réguliers le public ne connut dans notre cité que les farces jouées par les chambres de rhétorique, les pièces mythologiques et les mystères représentés dans les couvents. Le vrai spectacle populaire se donnait dans la rue, le jour de la sortie de YOmmegang. En 1681, deux étrangers, les sieurs Jean-Baptiste Petrucci et Pierre Farisseau, résolurent de doter la capitale des Pays-Bas d'un théâtre d'opéra. A cet effet ils louèrent un terrain situé près du quai au Foin et y firent élever une salle à laquelle ils donnèrent la dénomination pompeuse d'Académie de musique. On y joua l'opéra italien, fort en vogue à cette époque, mais l'entreprise ne réussit guère, car en 1688 le matériel fut saisi et vendu à la requête des créanciers. Il y avait une autre salle de spectacle dans le voisinage de la montagne Sainte-Elisabeth, d'où est resté le nom de la rue des Comédiens. Le lecteur trouvera singulier que l'on ait songé à fonder un nouveau théâtre avec les deniers publics, presque au lendemain du bombardement, alors qu'on avait tant d'autres édifices à reconstruire. Mais une véritable fièvre de bâtir s'était emparée des Bruxellois. On songea d'abord à percer une rue de l'hôpital Saint-Jean à la rue de la Madeleine et à y ériger un théâtre. Les instances des religieuses, qui redoutaient ce voisinage profane, firent échouer ce projet (1). Un Italien, architecte de son état, Paul de Bombarda, sollicita alors de l'Electeur de Bavière l'autorisation de construire une salle de spectacle sur la place de la Monnaie. Il l'obtint, et les travaux durent être poussés avec une rare activité, car dès l'hiver de 1700 des représentations furent données par des troupes ambulantes au Grand Opéra. La spéculation ne fut pas plus lucrative que celle de Petrucci, car en 1703, dans une requête adressée au magistrat, les comédiens criaient famine. Mais ce n'est pas le moment de parler des diverses péripéties que traversèrent les entreprises théâtrales. Nous réservons ce sujet pour un autre chapitre. Il ne peut être question ici que de l'édifice. L'emplacement qu'il occupait n'était pas celui du théâtre actuel. La façade, dont nous publions le dessin, se trouvait beaucoup plus en avant, flanquée de maisons des deux côtés, de telle sorte que la place de la Monnaie n'était en réalité qu'une rue allant de la rue des Fripiers à la rue Notre-Dame, appelée plus tard la rue Neuve. La rue Léopold actuelle était fermée aux deux bouts par des maisons. Le pâté formé par la Montagne-aux-Herbes- Potagères, la rue des Fossés-aux-Loups, la place de la Monnaie et la rue de
(1) Henné et Wauters, III, p. 201.