CHAPITRE VII
l'Écuyer n'offrait aucune solution de continuité. Le centre, qu'occupent aujourd'hui le nouveau théâtre et les rues adjacentes, était un vaste terrain où paissaient des chèvres et des ânes, et où les ménagères étendaient du linge parmi les décombres de l'ancien couvent des Dominicains et les hangars servant de magasin de décors. La façade, malgré son fronton orné d'un bas-relief, avait un aspect banal; par contre, l'intérieur de la salle offrait un certain caractère de distinction. Point de colonnes, sinon à l'avant-scène. Le pourtour en forme de guitare, les loges assez basses, sans séparation apparente, donnaient à l'ensemble l'air d'un cercle de salon. A partir de l'emplacement du Café des Mille Colonnes se trouvait le café de la Monnaie, puis dans le bâtiment du théâtre la porte des voitures, l'estaminet de la Limette et la porte des piétons (i).
Vers la même époque un autre théâtre s'ouvrit dans l'estaminet du Coffy, à la Grand'Place. Un sieur Martin Van der Haeghen y dirigeait une troupe de comédiens amateurs, dont voici la très curieuse supplique adressée à l'Electeur de Bavière :
* A Son Altesse Electorale,
« Remonstre très humblement Martinus Van der Haeghen, directeur de la trouppe des bourgeois de cette ville de Bruxelles, représentant le petit opéra au Coffy, assisté de quelques amateurs italiens qu'ayant cy devant faict de grandes dépences, jusques à s'estre exposé à sa ruine totale dans son entreprise, il at eu le malheur de se voir plusieurs fois traversé par quelques envieux, quoy qu'il n'estoit capable de donner le moindre ombrage à qui que ce soit, puisque le petit passetemps qu'il avoit inventé n'estoit propre que pour le commun ; qu'il y prend tant plus de goust que chacun se peut divertir à un petit frais. Or comme le remonstrant avec sa trouppe se trouve fort arriéré, il s'at trouvé conseillé de l'augmenter desdits amateurs Italiens afin qu'ils puissent de temps en temps donner le petit divertissement au dit commun, et cela dans le mesme temps lors que le Grand Théâtre ne jouera pas. Pourquoy le remonstrant joinctement ceux de sa trouppe souhaiteroient bien d'en obtenir la permission de Votre Altesse Électorale, sujet qu'il prend son recours vers sa protection.
- Le suppliant en toute humilité estre seroit d'accorder au suppliant et à ses consorts la permission qu'ils pourront jouer les jours que le Grand Théâtre ne jouera pas, c'est la grâce qu'ils espèrent de Votre Altesse Electorale, quoy faisant, etc.. (2). -
Bruxelles fut la victime de nouveaux désastres en 1746. L'année précédente Louis XV avait envoyé dans les Pays-Bas le maréchal de Saxe à la tète d'une armée
(1) Frédéric Faber, Histoire du théâtre français en Belgique, I. p. 80. Nous réservons pour un autre chapitre tout ce qui concerne l'histoire de l'art dramatique et lyrique à Bruxelles.
(2) Ibid.. p. 90.
de 100,000 hommes qui battit les Anglais dans les plaines de Fontenoy. La campagne terminée, Bruxelles reçut une garnison hollandaise. Le duc de Cumberland vint alors camper au village de Willebroeck, tandis que le roi de France cantonnait son armée à Lippeloo, le canal du Rupel séparant les avant-postes. Le 26 janvier 1746, le maréchal de Saxe fit marcher ses troupes sur Bruxelles et établit son quartier
Le Bombardement de iôg5. — Dessin de l'album de Coppens.
général à Laeken. Le même jour la ville lut investie. Le magistrat députa deux de ses membres au maréchal pour le prier de ne pas abattre les arbres de l'Allée-Verte. Cette demande fut accueillie, mais dans la nuit du 7 au 8 février les assiégeants ouvrirent la tranchée depuis Schaerbeek jusqu'aux fossés d'où l'on tirait le sable à proximité des remparts. Le 10 ils jetèrent des bombes dans la ville. La première qui fut lancée tua le portier de la porte de Schaerbeek en l'écrasant sous les ruines de sa demeure. Pendant les cinq jours suivants les Français tirèrent sans relâche sur la ville, sans toutefois faire beaucoup de mal. La rue qui souffrit le plus fut celle de la Blanchisserie. Le 16 l'ennemi avait fait une brèche, et une épouvante générale se répandit dans la cité. Le magistrat courut chez le comte de Kaunitz, plénipotentiaire du gouvernement autrichien, chez le comte de Lannoy,