LA RÉVOLUTION BRABANÇONNE
aintes fois, dans des publications antérieures, j'ai essayé de caractériser cet étrange épisode de nos annales, et après avoir consulté de nombreux documents qui m'étaient inconnus jadis, je ne vois rien à changer aux vingt pages que j'ai consacrées à La Révolution brabançonne dans mon Histoire populaire de la Belgique. Aujourd'hui, comme il y a vingt-trois ans, l'histoire impartiale de cette époque est difficile à écrire. Aujourd'hui comme alors, les partis
s'inspirent des idées et des passions qui divisaient le pays en 1790. Catholiques et libéraux sont toujours les statistes et les vonckistes. Nous assistons toujours aux mêmes luttes, aux mêmes querelles à propos de l'enseignement, à propos de l'indépendance du pouvoir civil. Les anathèmes dirigés par la plus récente encyclique contre la
liberté de conscience sont exactement ceux que fulmina le clergé brabançon et flamand contre la liberté de conscience décrétée par Joseph II.
Ce prince, parmi de grandes qualités, n'avait pas celles qui de tout temps ont gagné le cœur des Belges. Il pratiqua sur le trône cette doctrine adoptée après lui par Guillaume Ier, et que les historiens modernes appellent le despotisme éclairé. Eclairé ou non, c'était le despotisme. La simplicité de ses mœurs lui fit du tort aux yeux du peuple qui aimait le faste. Son dédain pour les antiques traditions et les vieilles formules lui valut l'inimitié des avocats; ses idées voltairiennes lui aliénèrent le clergé ; la maladresse de ses agents fit le reste.
J'ai sous les yeux une très curieuse brochure publiée à Vienne en 1787 et intitulée : Pourquoi Joseph II n est-il point aimé de son peuple (1)? « Sur la gravure qui accompagne cet opuscule et que nous reproduisons en tête de ce chapitre, on voit la déesse de la Paix, fille de Jupiter et de Thémis, n'ayant que la moitié des attributs qui la caractérisent. Au bas est le. peuple qui lui tend les bras en implorant son secours; à gauche on voit des canons et d'autres instruments de guerre auxquels on a fait faire volte face, parce qu'on croit ne plus en avoir besoin. Au milieu de l'estampe les citoyens se divertissent et la fête se termine par un superbe feu d'artifice, qui sera exécuté à Vienne et dans les Pays-Bas autrichiens lorsque les vœux des souverains et ceux du peuple seront accomplis.
« Joseph II, dit l'auteur, aspire à devenir le père de son peuple, et cependant le peuple ne l'aime point. Il a voyagé pour s'instruire; il est revenu dans ses États après s'être enrichi de mille nouvelles connaissances, et cependant son peuple ne l'aime point. Il -a puni l'usurier et le concussionnaire, et cependant son peuple ne l'aime point; il a donné à tous le droit de parler et d'écrire; alors que la majeure partie de ses provinces gémissait dans les chaînes odieuses de la servitude, il a brisé ces chaines ; il a fait connaître les vrais rapports qui doivent exister entre le souverain et les sujets; l'homme qui ne faisait point profession publiquement de la religion dominante était exclu de la majeure partie des droits du citoyen. Joseph II a rendu à chaque citoyen les droits et les prérogatives qu'il tenait de la nature, et cependant son peuple ne l'aime point. L'accès à sa personne est ouvert à toute heure, et cependant son peuple ne l'aime point. Les lois étaient obscures, le cours de la justice était lent, les juges se faisaient un jeu des meilleures lois; les avocats ne cherchaient que les moyens de s'engraisser des biens des clients qu'ils trompaient. Joseph II améliora les lois, il s'attacha à les faire observer avec plus d'assiduité, il borna l'avarice des avocats; commit des juges incorruptibles à la place de ceux qui se laissaient corrompre... et cependant son peuple ne l'aime point. La majeure partie des ecclésiastiques étaient encore attachés à l'ancienne superstition, ils connaissaient bien peu ou point du tout la doctrine simple et naturelle du Sauveur du monde, et
(1) Appartient à M. Raymond Janssens.