‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 5 sur 192 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

On est généralement d'accord pour faire remonter à 1401, c'est-à-dire au règne de Jean sans Peur, les premiers travaux de construction de l'hôtel de ville. On aurait commencé dès i38o (1), sous Wenceslas, la démolition de quelques bicoques voisines d'un marais (de Moer) près duquel se trouvait la Halle aux Draps, dans la rue actuelle de l'Amigo, baptisée aujourd'hui par nos édiles la Vrocnde straat (2). Dans cette halle se débitaient au xive siècle les produits fameux de la draperie bruxelloise, et les chefs de la Laekengulde, espèce de tribunal de commerce, y tenaient leurs séances. Elle devait être aménagée comme la Halle de Bruges et présenter l'aspect animé d'une foire. Les transactions se faisaient à l'étage. Au rez-de-chaussée, onder der stadt halle (sous la halle), on remisait les chariots dans le wagenhuys ; on clouait les caisses d'emballage dans le timmerhuys (3). Le commerce de la draperie, gravement atteint par les discordes politiques, souffrit bien plus encore par le fait d'un incendie qui détruisit 1,400 maisons et des milliers de métiers dans la paroisse de la Chapelle. Les derniers vestiges de la halle aux draps furent détruits par les boulets du maréchal de Villeroy. Quant à l'hôtel de ville, on le construisit en deux fois. L'aile gauche ou orientale fut achevée en 1442. L'année précédente on avait placé le cadran marquant les heures sur la tourelle du côté de la rue de l'Etoile (aujourd'hui la rue de l'Hôtel-de-Ville). L'aile droite ou occidentale ne fut commencée qu'en 1444, le jour du Vendredi-Saint. Le comte de Charolais en posa la première pierre et à cette occasion, sur la Grand'Placc magnifiquement ornée, autour d'une fontaine d'où jaillissait du vin, fut donné un splcndide tournoi auquel prirent part 225 princes et gentilshommes. Le nom de l'architecte qui traça le premier plan de ce vaste édifice n'est pas connu avec certitude. On présume cjuc ce fut Jacques Van Thiencn (de Tirlemont). Jean Bornoy, maitre-ouvrier juré de la ville, dirigea les travaux, puis Jean de Ruysbroeck fut chargé de l'achèvement de la tour (4). Nul n'ignore la sotte

(1) Il y a lieu de remarquer que les murs de la seconde enceinte avaient été terminés en 1379. On songea dès lors tout naturellement à construire l'hôtel de ville en i38o.

(2) Il s'y trouvait une maison d'arrêt appelée la Vrunte. Ce mot voulait dire lieu ferme. Les Espagnols comprirent Vriend, Ami, et l'appelèrent Amigo, ce qui prouve qu'ils avaient avec lui des relations intimes. D'après une tradition populaire, il faut, pour être bourgeois de liruxelles, avoir été conduit une fois à l'Amigo et y avoir passé la nuit. C'est une allusion à la faveur qu'avaient les bourgeois de Bruxelles, en cas d'arrestation, d'être conduits à la Salle Saint-Martin, estaminet de la rue de l'Étoile, tandis que les étrangers ou non-bourgeois étaient conduits à l'Amigo. (Esquisses historiques, etc.)

(3) D'après VVauters le wagenhuys servait à conserver les chariots nécessaires à la ville en cas de guerre, et le timmerhuys à préparer les sculptures en bois des édifices communaux. Notre interprétation nous paraît plus simple et plus rationnelle. Si plus tard on y plaça des canons et des arquebuses, ce n'est pas une raison pour que ces locaux n'aient été à l'origine les dépendances naturelles d'un vaste magasin de commerce.

(4) L'œuvre qui appela sur lui l'attention et qui sera toujours son plus beau titre, c'est sa participation à l'achèvement de la tour de l'hôtel de ville. On ne peut lui attribuer l'aile gauche de l'édifice, commencée en 1402 alors qu'il était à peine né ; on ne peut, avec certitude, le reconnaître comme l'auteur des plans de l'aile de droite, entreprise en 1444. La partie inférieure de la tour n'est pas non plus de lui, car elle appartient évidemment à la même époque que l'aile de gauche, et l'on sait, par des témoignages irrécusables, que dès 1448, il y avait une grande tour au milieu de l'édifice, mais on a certainement modifié les étages supérieurs de cette tour dans les années suivantes. Le 23 janvier 1448-1449, les receveurs de la ville le retinrent pour maitre de la maçonnerie de la tour aux conditions suivantes : il devait tracer (dessiner) le travail de la tour, faire amener à ses propres frais les modèles nécessaires, modèles que la ville se chargea de fournir, venir tous les jours surveiller

légende recueillie par Regnard dans un voyage qu'il fit en Belgique et d'après laquelle ce grand maitre maçon se pendit de désespoir en constatant que la flèche n'occupait pas le milieu de la façade. Si l'aile droite est plus courte que l'autre, c'est pour la raison bien simple qu'on n'a pas voulu rétrécir la rue de la Tête-d'Or sur laquelle donnait la façade latérale (i).

L'hôtel de ville, avec ses dix-sept arcades ogivales, sa terrasse à parapet, sa balustrade crénelée, ses quatre tourelles hexagones et ses pignons gothiques, est trop connu pour qu'il y ait lieu d'en donner une description détaillée dans un livre qui a pour objet principal de remettre en lumière ce qui n'existe plus. La plus belle vue que l'on possède de ce splendide édifice a été publiée à la page 184 du premier volume de Bruxelles à travers les âges. Les anciennes publications qui pourraient nous renseigner à cet égard sont postérieures au bombardement. En fait de visiteurs anciens qui aient laissé une description quelque peu intéressante de l'hôtel de ville au xvie siècle, nous ne connaissons que l'auteur du Très Heureux Voyage de don Philippe aux Pays-Bas en 1549 (2). « Les bâtiments de la maison de ville forment, d'après lui, l'édifice le plus grandiose et le plus vaste du pays. Les angles sont flanqués de quatre tours, merveilles de grâce et de délicatesse. Au milieu, au-dessus de la porte principale, s'élance une flèche en pierre fort élevée, construite en forme de pyramide; elle fait légèrement saillie sur le corps de la façade et elle offre les proportions les plus justes : elle est carrée jusqu'au milieu, ronde depuis le milieu jusqu'à la pointe, et ornée sur toute sa hauteur de feuillages et de moulures délicatement sculptés. Quatre tourelles élancées se dressent aux quatre coins de la base, en guise de campaniles. Toute la tour, du sommet à la base, qui forme l'entrée de la maison de ville, est percée de fenêtres grandes et petites. La flèche va se rétrécissant petit à petit, avec d'admirables proportions jusqu'au sommet du campanile, qui se termine par une pointe aiguë surmontée de la statue de saint Michel terrassant le dragon. Ce groupe est tout en bronze et fort grand. L'archange est armé d'une épée qu'il brandit en l'air et comme il est mobile et sur un pivot, il indique la direction du vent; on dirait qu'il veille de là sur la ville dont il est le patron et l'avocat. De chaque côté de la tour, assise justement au milieu de la façade dont la longueur est de nonante pas, régnent des

ses ouvriers. Si quelque défaut dans la taille des pierres était constaté et qu'il fut trouvé fautif à ce sujet, il pouvait en être rendu responsable ou être démissionné. Son salaire annuel fut fixé à 24 saluts (d'or), sans qu'il pût réclamer de journée ou de salaire en plus. Van Ruysbroeck prêta solennellement serment d'exécuter ces conditions, tant pour ce qui concernait la tour que pour tous autres ouvrages de maçonnerie dont la ville lui confierait la direction.

Les travaux à la tour étaient achevés, non, comme on l'a dit, en 144g, puisque ce fut en cette année qu'ils furent commences, mais en 1455; en effet, ce fut en cette année, le 22 ou le 25 juillet, que la statue de saint Michel fut placée au haut de la flèche. Mais déjà la réputation de Van Ruysbroeck s'étendait au loin et le prévôt de Sainte-Gertrude, de Louvain, lui avait commandé, pour son église, cette flèche qui est également considérée comme une merveille. Selon Gramaye, elle fut achevée le 19 novembre 1453 ; le 18 janvier suivant, le monastère lui paya 108 florins de 25 sous chacun, dont on lui était redevable pour ce travail. (Alph. Wauters, Écho du Parlement, 8 octobre i883.)

(1) Schayes, Histoire de l'architecture en Belgique, IV, p. 38.

(2) Publication delà Société des bibliophiles belges. Traduction de J. Petit. Bruxelles, Olivier, 1873.

balcons ou galeries en pierre sculptée, garnis de gradins où peuvent s'asseoir de nombreux spectateurs. - C'est là que, les jours de fête, prenaient place les ambassadeurs des rois, des princes, des seigneurs et des villes, les chevaliers de la cour, les bourgmestres, auditeurs, conseillers, receveurs, pensionnaires et gentilshommes de la ville. « Les quatre fenêtres de la tour correspondant au milieu de la façade, au-dessus de la porte principale, étaient l'endroit traditionnellement réservé aux princes qui assistaient aux joutes, tournois, jeux et autres fêtes dont la place était le théâtre. On les garnissait de dais et de baldaquins de brocart; les colonnes qui en formaient les montants étaient tendues de même, ainsi que toute la salle, dont le parquet était couvert de riches tapis de Turquie. »

La chambre « sous la tour » où don Christoval nous montre les princes assistant aux spectacles donnés sur la place s'appelait la chambre princier x ou des échevins.

De cette chambre on se rendait, par la salle du Christ, à la salle du conseil, appelée aujourd'hui la salle Gothique. Elle occupait tout le premier étage, le long de la rue de l'Etoile. L'historiographe de don Philippe la visita en compagnie du prince. Il décrit « une merveilleuse peinture » contre le mur, en face de l'endroit où les bourgmestre, auditeurs et conseillers siégeaient pour rendre la justice et délibérer sur les affaires publiques.

« Cette peinture, nous dit-il, est divisée en quatre tableaux. Le premier représente l'empereur Trajan armé, à cheval, partant pour la guerre avec une armée déjà en marche, arrêté dans les rues de Rome par une pauvre veuve et à côté un soldat à qui on tranche la tête. Le sujet de ce panneau est expliqué par cette inscription latine en lettres d'or :

Un jour que l'empereur Trajan, qui était païen, mais par-dessus tout ami de la justice, se hâtait de monter à cheval pour conduire à la guerre une armée nombreuse, une veuve en pleurs lui saisit le pied et lui demanda vengeance contre le meurtrier de son fils. Trajan lui répondit avec douceur : Je te donnerai satisfaction à mon îetour. — Mais elle : Et si vous ne revenez pas? — Dans ce cas, repartit l'empereur, mon successeur s'en chargera. — A quoi cela te servira-t-il ? reprit la veuve; tu me dois justice et la justice d'autrui n'acquittera point ta dette. Agis pour toi, afin que tes actions te profitent, car il vaut mieux que ce soit toi qu'un autre qui reçoive la récompense due à 1 équité. — Ému de ces instances, le maître de l'univers descendit de cheval et arrêta la marche de son armée jusqu'à ce qu'il eût examiné attentivement l'affaire et consolé la veuve en lui accordant une juste satisfaction. Il partit alors, et après avoir remporté de grandes victoires en Perse, il mourut, à son retour, d'un flux de ventre. Ses ossements, portés à Rome et enfermés dans une urne d'or, reçurent, disent les historiens, une magnifique sépulture au Forum dit de Trajan, sous une colonne haute de 140 pieds.

Le second tableau représentait d'un côté le pape saint Grégoire agenouillé devant l'autel de Saint-Pierre, et de l'autre le même pape debout contemplant la tête de Trajan qu'on lui montrait avec la langue aussi vermeille que celle d'un homme vivant. Le cadre portait cette inscription en latin :

Plus de quatre cent cinquante ans s'étaient écoulés depuis la mort de Trajan, lorsque le saint pape Grégoire Ier monta dans la chaire de saint Pierre. Un jour que ce pontife traversait le Forum de Trajan et passait près de la colonne de cet empereur, il se rappela le trait précédent et tant d'autres preuves de son zèle pour la justice, en gémissant de ce que ces bonnes actions eussent été perdues devant Dieu. Puis il s'achemina tout triste vers la basilique de Saint-Pierre. Là, prosterné devant l'autel, en présence de Dieu, il se prit à pleurer avec amertume l'erreur d'un juge si équitable et d'un empereur si clément. Il n'osait pas implorer Dieu oralement, mais il le suppliait du fond de son cœur. « Seigneur, disait-il

Page 1