CHAPITRE VII
intérieurement, pardonnez dans votre clémence et votre miséricorde à l'erreur de Trajan, en faveur de la justice et de l'équité qui l'animèrent toujours. » Les traditions de l'Orient et de l'Occident s'accordent à témoigner qu'une voix divine finit par lui répondre : « J'ai accordé l'objet de tes plaintes, j'ai épargné Trajan, quoique païen ; je lui fais grâce, mais toi, garde-toi bien à l'avenir d'oser me solliciter encore pour un réprouvé. » Lorsque le pape Grégoire eut mérité par ses prières d'obtenir de Dieu une faveur si délicate, il fit rechercher le corps de Trajan que l'on trouva réduit en poussière, à l'exception de la langue qui était aussi vermeille que celle d'un homme vivant, ce qu'une pieuse croyance attribua au respect qu'il avait toujours professé pour la justice.
Vue du marche aux herbes vers La rue de heurel (s* IHàteidt Ville
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L'iiotei. dp. 71 LU vt; i>u M arche-ai'X-Hekhks. après le lx>mbardement de 1695. Fac-similt d'un dessin de Coppens.
Le troisième tableau représentait un malade assis sur son lit, déshabillé, saisissant de la main gauche un jeune homme par les cheveux et lui coupant la gorge au moyen d'un couteau qu 'il brandissait de la main droite. Au pied du lit, le sénéchal contemplait cette scène avec terreur. On lisait sur la bordure du cadre la légende suivante :
Herkenbald était un homme magnifique, puissant et illustre, rendant la justice sans acception de personnes et pesant dans la même balance la cause du riche et celle du pauvre, celle du parent et celle de l'inconnu. Pendant qu'il se trouvait au lit, gravement malade, il entendit dans son antichambre une altercation bruyante où dominaient des clameurs de femmes ; il en demanda la cause, mais chacun lui cacha la vérité. Il l'apprit enfin d'un de ses serviteurs, en le menaçant de lui faire arracher les yeux. « Seigneur, lui dit celui-ci en peu de mots, c'est le fils de votre sœur, que tous ici craignent, considèrent et respectent le plus après vous, qui a fait violence à une fille et causé tout ce bruit. » Sur cette révélation, et la chose étant constatée, le seigneur ordonna de pendre ci- neveu, qui lui était pourtant bien cher. Le sénéchal, chargé d'exécuter cet ordre,
feignit de s'y conformer, sortit et avertit le jeune homme en lui conseillant de se tenir caché pendant quelque temps. Plusieurs heures après, il retourna auprès du malade et prétendit avoir accompli sa mission. Cinq jours s'étant écoulés, le coupable, croyant que son oncle avait oublié sa faute, se hasarda à venir regarder à la porte de sa chambre. Le malade l'ayant aperçu l'appela amicalement et le laissa s'appuyer sur le lit, mais au même instant il le saisit par les cheveux, de la main gauche, et de la droite, lui enfonçant profondément un couteau dans la gorge, il le tua par amour de la justice.
Enfin, sur le quatrième tableau, on voyait le même Herkenbald, à toute extrémité, montrant à l'évêque qui se tenait auprès de son lit, la sainte hostie miraculeusement introduite dans sa bouche. En effet, le prélat avait reçu la confession du malade et, voyant qu'il ne parlait pas de la mort de son neveu, avait refusé de l'absoudre et de lui donner le saint sacrement en viatique. Mais l'hostie qu'il portait dans le ciboire alla se placer d'elle-même dans la bouche d'Herkenbald, comme l'expliquait cette légende écrite sur le cadre :
Lorsque Herkenbald sentit que sa maladie devenait mortelle, il appela l'évêque, qui se rendit près de lui avec le Saint Sacrement. Le malade confessa tous ses péchés avec beaucoup de larmes et une grande contrition de cœur, sans dire un mot toutefois du meurtre qu'il avait commis sur son neveu quelques jours auparavant. De quoi l'évêque le reprit :
— Pourquoi, dit-il, cachez-vous l'homicide qui vous a, de votre propre main, privé d'un parent? — Je ne regarde pas cela comme un péché, repartit le malade, et n'ai point à en demander pardon à Dieu. — ■ Confessez votre crime, reprit l'évêque, et Dieu aura pitié de vous; sinon, il faudra vous abstenir de la chair de Jésus-Christ. — Mais le noble Herkenbald persista:
— Je prends Dieu à témoin, dit-il, que ce n'est point par envie ou par haine que j'ai mis à mort mon neveu que j'aimais tant; mais je l'ai fait par amour pour la justice, et si vous me refusez le viatique pour cela, je communierai en esprit, je l'espère. — A ces mots déjà l'évêque se retirait sans lui avoir donné le Saint Sacrement, lorsque tout à coup le malade le rappela. Regardez, lui dit-il, si les saintes espèces se trouvent encore dans le ciboire. — Et celui-ci s'étant trouvé vide en effet, Herkenbald ajouta : — Voyez ! celui que vous emportiez sans consentir à me l'accorder, ne s'est point refusé à moi.
— Et ouvrant la bouche, il montra à tous les assistants l'hostie qui s'y était placée. A cette vue l'évêque entonna les louanges du Seigneur et s'empressa d'annoncer aux fidèles le miracle éclatant que la bonté divine avait accompli, à n'en pas douter, en récompense de la justice.
Ces tableaux, dus à Roger Van den Weyden, étaient destinés à inspirer aux chefs de la bourgeoisie l'amour de la justice et l'horreur du crime, comme le Supplice du magistrat prévaricateur qui décore l'une des salles du Franc de Bruges.
Nous avons dit plus haut que cette salle ornée de chefs-d'œuvre servait d'habitude aux réceptions princières. Le récit de Christoval donne lieu de supposer toutefois que le banquet offert à don Philippe fut servi dans la salle du Christ. On l'avait tendue, pour la circonstance, de magnifiques tapisseries représentant le Sacrifice d'Abraham.
La table royale y était dressée sur une estrade élevée de trois marches, entourée d'une balustrade, et le sol couvert d'un drap rouge. Un dais de brocart garni de velours cramoisi et tout brodé de fleurs, d'arabesques et de sujets travaillés avec une merveilleuse délicatesse s'élevait au centre, avec un ciel où se détachait une aigle d'or portant la couronne impériale sur ses deux têtes et les armes de l'empereur sur la poitrine. Les autres tables disposées dans la longueur de cette immense salle étaient couvertes de fleurs et les dossiers des sièges garnis de rameaux verdoyants entrelacés qui remplissaient l'intervalle du plancher au-dessous des tentures. La partie de la muraille au-dessus de ces dernières était tapissée de draperies rouges
sur lesquelles se détachaient de nombreux écussons aux armes de l'empereur, du prince et des reines de France et de Hongrie. Dix-sept lustres chargés de grandes bougies en cire blanche étaient suspendus au plafond et aux poutres de la charpente. Dans la salle se dressaient quatre grands candélabres à quatre branches, sans compter de nombreux chandeliers d'argent posés sur la table (i). Au fond, en face de la table impériale, on avait disposé une galerie toute tendue d'une fine étoffe rouge d'où les dames de la ville pussent voir à leur aise le banquet impérial et la sortie des reines et de leur cour. Les autres grandes salles, dites salles des peintures, étaient magnifiquement ornées et garnies de longues tables destinées aux dames de la ville.
Dès cette époque, Michel Coxie avait été chargé par le magistrat de peindre un grand tableau qui fut placé en 1452 et qui représentait le Jugement de Salomon. Plus tard Breughel reçut la commande de plusieurs panneaux qui devaient représenter des vues du canal de Willebrocck, mais qui, par suite de la mort du maître, ne furent pas exécutés (2).
C'est la dénomination de salles des peintures, donnée par don Christoval aux locaux faisant suite à la salle du festin, qui nous fait supposer que le banquet fut servi dans la salle du Christ, appelée autrefois la Vierschaer (tribunal) ou chambre des nations.
Les doyens et les jurés, dont nous avons décrit le rôle prépondérant dans les affaires de la commune, se rendaient ici à l'appel de la cloche de Saint-Géry ou du beffroi de Saint-Nicolas, pour délibérer sous la couronne (3). C'était le vrai forum où pendant des siècles s'agitèrent les plus graves intérêts de la cité.
Toute cette partie de l'édifice située du côté de la rue de l'Etoile peut être considérée comme le vieil hôtel de ville.
De laborieuses recherches nous ont fourni d'intéressants détails sur diverses circonstances qui se rattachent à son histoire.
En 1762 se réunit dans une des salles de l'hôtel de ville un congrès composé des commissaires des trois puissances, l'Autriche, l'Angleterre et la Hollande, afin de liquider la solde des troupes hollandaises dans les villes où, conformément au traité de la Barrière, les Etats généraux avaient droit d'établir des garnisons.
Dans la nuit du 12 mars 1763, une quantité considérable de charbon de terre enfermée dans une des caves de l'hôtel de ville se trouva embrasée, sans qu'on sût comment le feu avait pris. On essaya de l'éteindre en bouchant avec du fumier les soupiraux de la cave, mais inutilement. Le feu couva jusqu'au 5 avril suivant : le matin de ce jour on aperçut les flammes sortant de la cave et menaçant d'atteindre
(1) Il y avait à l'hôtel de ville, comme au Guildhall de Londres, une riche vaisselle d'argent pour les banquets officiels.
(2) Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, III, p. 46.
(3) Charles-Quint enjoignit aux métiers de délibérer séparément par nation et fit enlever la couronne. Une sédition, en i522, força la reine Marie de Hongrie à la leur rendre. Mais la crainte de la puissance de l'empereur ramena les mécontents au devoir. Rétabli une dernière fois le 5 janvier 1578, lorsque le prince d'Orange et l'archiduc Mathias gouvernaient la Belgique, ce palladium des libertés bruxelloises disparut peu de jours après la rentrée du prince de Parme et des troupes espagnoles. (Wauters, Recherches sur l'hôtel de ville de Bruxelles. Messager des sciences historiques. 1840.)
Don Louis de Keo,uesens, gouverneur général des Pays-bas. —
Fac-similé d une ancienne estampe
des tonneaux d'huile destinée à l'éclairage de la ville. On étouffa le feu en retirant à force de bras le charbon de la cave.
Le 3o ventôse an iv, jour du décadi, on planta sur la Grand'Place, dite alors Place du Peuple, devant l'hôtel de ville, un arbre de la liberté (chêne vivace).
Le Républicain du Nord du 21 mars 1796 a publié les couplets chantés à cette occasion :
Il est planté, cet arbre audacieux, Qui des tyrans a provoqué la rage.
Il est planté, sa cime est dans les cieux, Républicains, soutenez votre ouvrage.
Républicains, intrépides guerriers, Jeunes héros, volez à la victoire ; Qui sait mourir en cueillant des lauriers Vit à jamais au temple de mémoire.
Tremblez tyrans : la bombe avec éclat De vos remparts va foudroyer nos têtes. La liberté qui nous guide au combat Au champ d'honneur assure nos conquêtes.
Présent des cieux, auguste Liberté, Viens épancher tes bienfaits sur la France, Et qu'avec toi la douce égalité Fasse de nous une famille immense.
La soirée se passa en danses autour de l'arbre et il y eut dans différents quartiers de la ville plus de trente bals, tous très fréquentés. Le Républicain du Nord qui souligne ces mots ajoute : « Cette circonstance dans tout autre temps que celui de la semaine sainte n'aurait rien de remarquable. Mais elle fait voir que l'influence des moines sur les ménages n'est plus si universelle dans la Belgique de l'an iv de l'ère républicaine française que dans la Belgique de 1790 de l'ère chrétienne. »
En 1796 le tribunal criminel siégea à l'hôtel de ville pour juger la bande des chauffeurs dont les forfaits avaient répandu la terreur dans les campagnes. C'est encore dans la grande salle qu'en 181 1 la ville de Bruxelles donna une fête magnifique à l'empereur Napoléon et à l'impératrice Marie-Louise, qui daigna danser dans plusieurs quadrilles. Quelques années plus tard une autre fête y fut donnée au duc de Wellington. Après l'entrée de l'armée française commandée par le général Dumouriez, au mois de novembre 1792, une fête avait eu lieu à l'hôtel de ville. L'orgie fut complète. Au moment où les convives, largement abreuvés, la marche chancelante, la tête appesantie par les fumées du vin et de la bière commençaient à déraisonner, un plaisant entra dans la salle et s'écria d'une voix effrayée : Citoyens, le souverain est à la porte et veut entrer! En effet, la populace envahissait les avenues de l'hôtel de ville et cherchait à y pénétrer par escalade, pour participer aux libations de la soirée. Vers le même temps on avait planté un arbre de la liberté sur la place. Pour célébrer son inauguration, des soldats, des sans-culottes et des harengères,
demi-ivres, s'étant réunis, se prirent les mains et dansèrent en rond autour du symbole sacré de la liberté. Pendant que cette danse, digne du pinceau de Teniers, s'exécutait si grotesquement, deux récollets retournant à leur couvent vinrent à passer sur la Grand'Place. A l'aspect de ces moines, des cris de joie bruyants éclatent de toutes parts. On se saisit des enfants de Saint-François, on les dépouille assez poliment de leurs jaquettes et on les force à prendre rang dans la cohue. Aussitôt la ronde est reprise avec une nouvelle ardeur. On vocifère le Ça ira, les Aristocrates à la lanterne! que les bons pères, peu soucieux des honneurs du martyre, répétaient de toute la force de leurs poumons. Le plus jeune des deux récollets se montra si ingambe, il fit les choses de si bonne grâce que toutes les dames de l'auguste assemblée, enchantées de ses heureuses dispositions, lui en témoignèrent leur satisfaction par de gros baisers parfumés d'une odeur de genièvre. Après ces voluptueuses accolades, nos deux moines, haletants et couverts de sueur, eurent la liberté de regagner leurs cellules (i).
Le dernier grand souvenir d'avant i83o qui se rattache à l'hôtel de ville est l'inauguration du roi Guillaume, le 21 septembre i8i5, en séance plénière des États généraux des Pays-Bas. Le roi se rendit à l'hôtel de ville dans un carrosse attelé de huit chevaux, précédé de l'étendard du royaume porté par le comte Léopold de Limburg-Stirum, et de l'épée royale, hors du fourreau, portée par le duc d'Ursel. Le prince d'Orange et le prince Frédéric occupaient la banquette de devant. Le cortège, composé des chambellans, des ministres et des généraux, se dirigea, entre une double haie de troupes et de gardes bourgeoises, vers la Grand'Place, par la rue Ducale, la rue Royale, le Treurenberg, la place Sainte-Gudule, la rue de la Montagne, le Marché-aux-Herbes et la rue de la Colline. Bruxelles regorgeait de monde. Les étrangers affluaient de toutes parts. Cinq yachts pavoisés amenèrent dans le port des députations de la noblesse hollandaise. Des troupes de toutes armes avaient été convoquées de toutes les grandes villes pour ajouter à l'éclat de la fête. Dès le point du jour cent et un coups de canon retentirent dans la plaine de Montplaisir. Jamais plus radieux soleil n'avait éclairé une journée de septembre. Le roi harangua les États généraux en hollandais; le comte de Thiennes, président de la première chambre, lui répondit en français (2).
Aux termes des articles additionnels de la loi fondamentale, ce fut le Roi qui nomma pour la première fois les membres des deux assemblées.
Les Belges nommés à la première chambre étaient le comte de Méan, ancien prince-évêque de Liège, le comte de Thiennes de Lombize, le prince de Gavre, le marquis de Trazegnies, le comte d'Hane de Steenhuyse, le vicomte de Nieuport, MM. de Bruges, Délia Faille de Leverghem, le comte de Lens, le baron d'Anethan,
(1) Bruxelles, Laeken et Tervueren, par un Vieux Belge (Fiocardo). 1824. — Bibliothèque de M. A.-G. Demanet.
(2) Voir les discours prononcés à cette occasion dans \' Histoire politique et parlementaire de la Belgique de 1814 à i83o, par Louis Hymans. Bruxelles, 1869, p. 296.