CHAPITRE VIII
L'entrée à Bruxelles des nouveaux gouverneurs, l'archiduchesse Marie-Christine et le duc Albert de Saxe-Teschen, son époux, fut d'un triste présage. Une pluie torrentielle fondit sur La ville dans la première journée. Le surlendemain, un feu d'artifice ayant été tiré en l'honneur de Leurs Altesses sur la place de l'Hôtel-de- Ville,
A propos de LA suppression nus couvents. — Fac-sinnlt d'une gravure de la collection de M. Outlelet.
une étincelle mit le feu à la réserve de poudre établie au milieu. Une panique effroyable s'ensuivit. La foule se précipita vers les issues étroites de la place, arrêtée par les chaines qu'on y avait tendues. Il y eut trente-deux morts et un grand nombre de blessés.
Moins de trois mois après que les nouveaux gouverneurs avaient juré de maintenir les institutions séculaires dont la religion catholique, apostolique et romaine était la base, un édit de tolérance accordait aux protestants, luthériens et calvinistes le libre exercice de leur culte et les rendait admissibles aux emplois; d'autres décrets supprimaient les couvents inutiles, interdisaient les pèlerinages et autorisaient les n. 17
i34 BRUXELLES A TRAVERS LES AGES.
mariages mixtes, enjoignant aux curés d'en publier les bans. L'édit sur les couvents fut exécuté en 1783. Bientôt après, les mandements des évêques furent soumis à la censure civile, et enfin, par un décret de 1786, les séminaires épiscopaux furent supprimés pour être remplacés par de nouvelles institutions établies à Louvain et à Luxembourg.
Malgré les protestations du cardinal-archevêque de Malines, M. de Franckenberg, le séminaire de Louvain fut ouvert dès le mois de novembre. Il fut l'objet des attaques les plus violentes et les plus cyniques. Dans une série de pamphlets publiés à Louvain en langue flamande, sous le titre de Lettres du sieur Keurcmenne, nous voyons le corps professoral représenté sous la forme d'un âne avec cette inscription : De pluribus anus.
Les réformes judiciaires et administratives suivirent les réformes ecclésiastiques.
Les Etats, le conseil de Brabant, le magistrat, le clergé, les nations rédigèrent des protestations énergiques. A l'irritation causée par les réformes impériales se mêlait l'indignation du peuple au sujet de l'arrestation arbitraire d'un bourgeois de Bruxelles, nommé De Hondt. Ce négociant, accusé d'avoir trempé dans des malversations comme fournisseur des troupes impériales, avait été enlevé de sa maison, distrait de ses juges et transporté à Vienne pour y comparaître devant les tribunaux autrichiens. La noblesse, le clergé, les nations s'intéressèrent à ce prévenu, en qui s'incarnaient les anciens droits des justiciables. Les nations ne parlèrent de rien de moins que d'organiser un soulèvement général et de prouver que les Brabançons étaient dignes de leurs ancêtres, qui avaient « fait couler des ruisseaux de sang pour leur liberté ». Les esprits étaient montés à ce point que les gouverneurs généraux trouvèrent indispensable d'intercéder auprès de la cour de Vienne pour obtenir la restitution du prisonnier.
Les États de Brabant, ressuscitant une antique menace, déclarèrent qu'ils ne voteraient pas les impôts tant que le pouvoir n'aurait pas retiré des mesures prises en violation de la Joyeuse Entrée. L'un des membres de la noblesse, le comte de Limminghe, prononça à l'appui de cette résolution un discours dans lequel étaient résumés tous les griefs. « Voyez, s'écria-t-il, les outrages faits à la liberté. Le rejet de nos représentations, de nos réclamations, de nos prières les plus urgentes, le silence dédaigneux et méprisant qui suit nos demandes les plus justes! Voyez les outrages faits à la propriété ! Des hommes respectables arbitrairement dépouillés de leurs emplois; des établissements antiques, octroyés par toutes les lois, détruits au gré du caprice! Voyez les outrages faits à la patrie! Les citoyens les plus éclairés, les plus intègres, les vrais patriotes écartés de tout ce qui tient à l'administration publique, oubliés ou destitués; des mercenaires et des étrangers, venus de loin ou de près, avec la masse du pouvoir, peser sur nos frères! Voyez les outrages faits à la piété! Les hommes consacrés au Seigneur chassés, arrachés de leurs maisons, épars, vagabonds dans un monde qu'ils avaient abjuré; les temples chrétiens convertis