CHAPITRE VIII
une débauche. C'est une guerre de moines et d'avocats sans héros et sans martyrs.
Pour en revenir aux débuts de l'administration de Trautmansdorff, nous assistons à une lutte homérique à propos du droit qu'avaient les Serments de monter la garde à l'hôtel de ville, en échange de quoi on leur offre la permission d'établir un poste au Bvoodhuys; nous voyons lancer des décrets solennels à propos de quelques polissons qui insultaient une patrouille (1); des émeutes quotidiennes à propos d'uniformes et de plumets, ayant pour conséquence de faire expédier à Bruxelles un de ces capitaines comme l'Autriche en dépêchait dans les villes italiennes au temps de la Charbonnerie, le général Richard d'Alton, qui voulait avant tout qu'on « n'injuriât pas le militaire -. Chaque fois que ce guerrier remportait une victoire dans les rues sur quelques émeutiers, il recevait des félicitations de Vienne, comme s'il avait gagné sur les Turcs la bataille de Lépante. Au mois de janvier 1788, le gouvernement interdit la lecture de YEsprit des Gazettes, que publiait à Louvain Louis-Joseph Urban, et du Journal historique et littéraire édité à Luxembourg (2) par l'abbé Feller, l'ancien jésuite né à Bruxelles en 1735 et mort à Ratisbonne en 1802. La simple lecture de ces recueils exposait le coupable au bannissement perpétuel. Vinrent ensuite la grande querelle à propos des séminaires; l'interdiction à l'archevêque de Malines de régler l'enseignement de la théologie; l'installation manu militari d'un recteur à l'université de Louvain, malgré le corps académique; l'ordre signifié par d'Alton aux bourgeois de Bruxelles de remettre les fusils qu'ils avaient en leur possession; la menace faite par l'archiduchesse de renvoyer les Bruxellois qui faisaient partie de sa domesticité; la menace de transporter la cour à Malines, et son refus de donner le drinkgeld ou pourboire habituel aux tambours qui vinrent lui donner une aubade à l'occasion de la Saint-Joseph. Quand les États se réunirent, au mois de mai, pour le vote des subsides, le gouvernement eut recours à de nouvelles rigueurs : il consigna les troupes, braqua des canons sur l'hôtel de ville, et fier d'avoir obtenu par cette pression violente un vote dont il se serait aisément passé, d'Alton écrivit à Joseph II (jue c'était ainsi qu'il fallait mener le lion belgique.
Mais ce replâtrage fut loin de calmer les esprits. Comme l'écrivait un des agents secrets du pouvoir, toute la Belgique était - en uniforme et en insurrection -, persistant à réclamer le rétablissement de ses privilèges. A Namur, à Malines, à Anvers, le peuple, excité par les comités de Bruxelles, prit les armes. Le général d'Alton insistait pour qu'on arrêtât Van der Noot, qui était l'âme de la résistance; mais le comte de Trautmansdorff, persuadé que l'arrestation du tribun populaire aurait pour effet d'exaspérer les habitants, donna le temps au chef de la révolte de
(ij Ces mots sont du comte de Trautmansdorff lui-même.
(2) J'ai lu quelque part que ce journal se publiait à Macstricht. Tous les numéros que je possède et que je dois à l'obligeance de M"1" la baronne du Domaine, portent : Imprime à Luxembourg, chez les héritiers d'André Chevalier, imprimeur de feu S. M. l'impératrice-reine apostolique. — Ce n'est que plus tard, en 1789, que Feller se réfugia à Liège, où l'on prétend qu'il imprimait son journal au fond d'une houillère.
prendre la fuite. Joseph II s'imagina que cette évasion mettrait fin aux troubles, et le général reçut une nouvelle lettre de félicitation. Le commandant militaire eut bientôt l'occasion de constater qu'en domptant l'émeute il avait décrété la révolution. Dix mois se passèrent encore en incidents tumultueux. Quand il s'agit d'obtenir des États réunis en novembre une seconde levée de l'impôt, Trautmansdorff réussit à obtenir le consentement des deux premiers ordres, mais le tiers État refusa obstinément le sien. Le magistrat et les nations l'appuyèrent dans sa résistance. Deux convocations consécutives n'aboutirent qu'à un refus plus net. Trautmansdorff essaya de persuader à l'empereur qu'il fallait transiger ou tout au moins traîner les choses en longueur; mais ce qui se passait dans le reste du pays n'était point de nature à faire accepter ces conseils. L'opposition devenait de plus en plus violente dans toutes les provinces, et l'archevêque de Malines refusait catégoriquement, en dépit d'ordres formels, de reconnaître l'orthodoxie de l'enseignement théologique donné au séminaire d'État. L'influence de Van der Noot s'exerçait de loin par des pamphlets et par une correspondance active. Aussi après s'être félicité de son évasion, donna-t-on l'ordre, le 17 avril 1789, de l'appréhender au corps partout où il pourrait se trouver, dans les pays de Brabant, de Limbourg ou d'Outre-Meuse, pour le conduire à la prison du Treurenberg à Bruxelles. En même temps, pour avoir raison de la représentation des trois chefs-villes (Bruxelles, Louvain et Anvers), l'empereur imagina de faire entrer aux Etats des députés des villes secondaires, qui jusqu'alors en étaient exclues. En tout autre temps, c'eût été là une mesure réparatrice à l'égard du plat pays, qui n'avait d'autres représentants que les nobles et les abbés, mais on comprit qu'il ne s'agissait que d'une manœuvre pour l'emporter sur les grandes villes à l'aide du vote des ruraux. C'était d'ailleurs une modification radicale de la Joyeuse Entrée pour laquelle il fallait le concours des trois ordres. Que faire en cette occurrence? Louvoyer, disait Trautmansdorff, à qui l'ambassadeur d'Autriche à Versailles envoyait des nouvelles alarmantes sur l'état des esprits en France. Mais Joseph II se défiait de son ministre et donnait des instructions directes à d'Alton pour qu'il arrachât par la force le consentement des États. Ceux-ci se réunirent le 18 juin 178g et délibérèrent pendant plusieurs heures sous la pression des baïonnettes. Impatienté de leur résistance, Trautmansdorff finit par se décider à exécuter les ordres de son maître, et à sept heures du soir il chargea le directeur de la chancellerie d'aller à l'hôtel de ville donner lecture d'un décret qui supprimait la Joyeuse Entrée. C'en était fait des Etats, de leurs privilèges séculaires et de toutes les anciennes juridictions. Pendant qu'on mettait les scellés sur les registres, les membres de l'assemblée dissoute se rendirent au palais du conseil de Brabant pour y continuer la séance; ils le trouvèrent occupé par la troupe et ne songèrent plus qu'à leur sécurité personnelle. Coïncidence singulière, la veille de ce même jour, les États généraux de France, sur la motion de Sieyès, s'étaient constitués en assemblée nationale.
A l'heure du coup d'État de Bruxelles, Van der Noot, revêtu du titre pompeux
L'auub Fkllek. — D'après une gravure appartenant à la collection de M. Outtelet.
d'agent plénipotentiaire du peuple brabançon, que lui avaient donné clandestinement ses amis du tiers, voyageait de Londres à La Haye et de La Haye à Londres, cherchant à intéresser à sa cause le jeune William Pitt et le grand pensionnaire de Hollande M. Van de Spiegel. Son désir était d'arriver à créer une république indépendante sous la présidence du fils du stathouder. Au pis aller il se serait contenté de la réunion de la Belgique aux Provinces-Unies. Ces idées eurent quelque succès à La Haye parce qu'elles flattaient l'ambition des Bataves, et à Berlin parce qu'elles pouvaient gêner l'Autriche; mais l'Angleterre s'y montrait hostile par crainte de voir grandir le prestige de sa rivale sur les mers. Van der Noot ne perdit pas courage et correspondait activement avec un comité de patriotes qui, de Breda, dirigeait les efforts des statistes, c'est-à-dire les partisans des États.
La nouvelle de la prise de la Bastille excita naturellement l'esprit révolutionnaire à Bruxelles, où s'étaient réfugiés des membres de la famille royale de France. Trautmansdorff réclama des renforts; le général d'Alton interdit les attroupements dans les rues, fit arrêter une quarantaine de jeunes gens de la bourgeoisie et résolut de comprimer par la terreur toute tentative de révolte.
C'est alors qu'apparut sur la scène un nouveau personnage, dont le nom devint celui d'un parti : Jean-François Vonck, avocat au conseil de Brabant, avocat fiscal du chapitre de Sainte-Gudule et trésorier de l'abbaye de Forest. Fils de fermiers de Baerdegem, village des environs d'Alost, licencié en droit de l'université de Louvain, né en 1743, établi à Bruxelles depuis 1767, il y jouissait d'une haute réputation de science et d'intégrité. Hostile autant que Van der Noot à la domination autrichienne, il s'était effacé, pendant la première période des troubles, à cause de ses aspirations libérales. Depuis longtemps converti aux idées nouvelles, il applaudit aux premières réformes de Joseph II. Mais quand il vit le gouvernement livré à l'arbitraire de la soldatesque, il se décida à sortir de la retraite et, cédant aux instances de ses confrères Verlooy, Torfs et T'Kint, auxquels s'étaient joints l'avocat Le Hardy, les négociants Weemaels et d'Aubremez, et l'architecte Fisco, de Louvain, il fonda avec eux une association secrète, intitulée : Pour la défense des autels et des foyers, Pro aris et focis, dont la première faute consista à se dénoncer elle-même en publiant ses statuts. Vonck, qui sous sa frêle enveloppe possédait un grand courage et que la perspective du sort d'Anneessens n'effrayait point, recevait publiquement les affiliés dans sa maison du Meyboom, mais par cela même il les désignait à la surveillance du pouvoir et livrait ses projets à des collaborateurs d'une fidélité douteuse (1).
L'un des premiers actes du nouveau comité fut d'envoyer un émissaire à Breda pour s'y entendre avec les statistes. Van der Noot le reçut très mal. Vonck a raconté lui-même cet accueil dans une brochure qu'il publia à Lille en 1791. - Van der Noot, dit-il, ne voulait écouter aucun patriote; il les traitait de gueux, de coquins (schurken)
(i) Le nombre des adhérents s éleva jusqu'à 70,000. Voir La Révolution brabançonne, par Th. Juste, p. 240.