RELATION DE LA PRISE DE BRUXELLES PAR SES HABITANTS
Peu de jours après la prise de Gand, Bruxelles devint pour les patriotes une ville presque imprenable par les barricades, fossés et chevaux de frise dont la troupe fortifia presque tous les coins des rues et autres places avantageuses par leur éminence. A cette vue le peuple frémit et craint déjà la répétition des horreurs qui se sont commises dans la ville de Gand. Il semblait que dAlton, par la disposition de ces manœuvres, n'eût abandonné la ville qu'avec la vie et celle des siens, mais le succès des armes patriotiques ayant occasionné une suspension d'armes entre les deux partis pour dix jours, les propositions favorables et signes certains de la faiblesse de notre ennemi, animent la population. Les femmes et les enfants principalement insultent les factionnaires posés aux barricades, veulent remplir malgré la consigne les fossés et demandent à grands cris qu'on rétablisse les passages de la ville presque tous interrompus. Pour obvier à ces bruits et les faire cesser, le ministre fit sortir un arrêté conforme à leurs désirs, et mercredi tout disparut et en même temps le respect qu'on semblait porter à ces gouffres, à ces retranchements vraiment propres à en imposer.
Jeudi, 10 décembre, à neuf heures et demie, jour de la cession d'armes, on célèbre dans l'église cathédrale de Sainte-Gudule une grande messe pour attirer sur nos entreprises les bénédictions du ciel, pendant laquelle on distribua les cocardes patriotiques. Tous animés d'un saint zèle pour la liberté de la patrie, qui depuis trop longtemps gémissait de son esclavage, les patriotes rôdent dans tous les quartiers de la ville, décorés de la cocarde nationale. La plupart forcent les soldats de l'arborer aussi, crient Vivent les Patriotes! et jettent dans tous les coeurs cette joie mêlée d'inquiétude à l'approche de la décision de son sort. Environ à une heure, les trois coups de canon (signal de l'assemblée des troupes) annoncent une prochaine attaque, mais n'intimident pas. L'artillerie nombreuse, placée sur la place Royale et le Grand-Sablon, n'empêche pas les Bruxellois de s'attrouper et de prendre de fermes résolutions. Ils semblent, sans armes et sans ordre, en imposer aux troupes armées et disciplinées. Il faut cependant rendre justice aux chefs militaires : ils se sont conduits avec la plus grande circonspection et on n'a pas reconnu en eux ces tigres qui, dirigeant le feu et la flamme sur d'innocentes victimes, firent de Gand un théâtre affreux. Le soldat, sous des ordres moins rigoureux et cependant sous l'apparence de la vigoureuse résistance, n'insulte et ne tire pas sur le bourgeois désarmé. On voit des officiers se détacher des pelotons qu'ils commandaient et prier ceux de nos citoyens attroupés de se retirer tranquillement chez eux. A sept heures du soir les soldats se retirèrent du Sablon et des autres places, ne se bornant qu'à battre patrouille par toute la ville. Cette nuit du jeudi au vendredi se passa assez tranquillement et sans qu'il y eût aucun coup de feu de part et d'autre.
Vendredi, ri, fut plus orageux ; le matin, à la pointe du jour, on apprend que deux gardes entières étaient désertées pendant la nuit. On voit nos braves citoyens, armés à la légère, plusieurs de fusils à deux coups, courir en foule de toutes parts, s'emparer des rues par où la plus grande partie des militaires devaient passer pour se rendre à leur destination, désarmer des détachements entiers à mesure qu'ils passent et fournir des fourniments aux dépourvus. Les soldats désarmés sont libres ou de se retirer ou de s'engager dans le corps des patriotes, et ceux qui adoptent cette dernière proposition sont conduits au Jardin Saint-Georges et y sont néanmoins gardés, crainte de trahison; les autres regagnent leurs divisions sans qu'il leur soit fait aucune insulte, sinon d'essuyer de la part des enfants des huées (ce que l'on ne peut empêcher en pareille circonstance). Déjà l'on voit par toute la ville porter en trophée les dépouilles militaires; les uns des sabres, les autres des