‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 58 sur 192 · CHAPITRE VIII. i5i · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. i5i

casquettes, et ceux-ci des gibernes, etc. Nos chevaliers du Rivage, si renommés, armés de masses et de bâtons hérissés de fer, courent s'emparer des officiers dans leurs appartements en ville, distribuent des armes et des cartouches qu'ils ont saisies et encouragent un chacun par leurs cris victorieux. Enfin le signal pour rassembler les troupes comme la veille se donne à 10 heures du matin. Ce signal marque aux deux partis un prochain combat. Nos patriotes, loin d'en être alarmés, se rassemblent et marchent vers les places où les militaires avec l'artillerie se sont rendus, laissant cependant toutes les rues sous bonne garde. Il y eut différentes attaques et principalement à la Montagne de la Cour et à la grande garde, où nos courageux et prudents citoyens tiraient sur la troupe sans craindre son feu et donnèrent plus de coups de la mort qu'ils n'en reçurent. Cependant on voyait à chaque instant des militaires se sauver de leurs rangs et livrer aux patriotes leurs armes et bagages; on les conduisait aux Bogards et autres endroits où ils pouvaient être gardés avec sûreté. A deux heures il y eut quelques décharges faites par l'infanterie, soutenues par celles des canons chargés à mitraille, qui tuèrent plusieurs citoyens, entre autres une femme qui se tenait à la fenêtre.

On sonne le tocsin, on parle de morts et de blessés, on craint, on espère, et parmi ces divers sentiments le zèle patriotique fait vaincre la crainte et les alarmes aux plus timides.

Le soldat, toujours ferme et inébranlable dans les postes qu'il occupe, attend avec constance et courage, le reste du jour, les attaques de nos patriotes et, prudent, il n'ose se répandre dans la rue dans la crainte d'être assommé par les fenêtres. Vers le soir il fut ordonné d'illuminer et de laisser ses portes ouvertes toute la nuit, afin qu'elles puissent servir de retranchements aux patriotes en cas de descente militaire, et de cent pas à cent autres on distribue dans tous les quartiers des pelotons de gardes bourgeoises.

A dix heures et demie fut l'instant le plus critique et le plus alarmant; pendant une heure et demie on canonna, on tirailla sans discontinuer, et le son du tocsin joint à ce tintamarre effroyable nous fit ressouvenir de celui de Gand et nous fit craindre la même destinée. C'est alors que nos plus intrépides patriotes, déterminés à vaincre ou à mourir glorieusement, se rendirent sans canons à la place de la Maison de ville où se trouvaient à peu près 3co hommes et 3 pièces de canon ; l'attaque fut des plus vigoureuses et après une non moins vigoureuse résistance, la garde militaire demanda quartier et se replia sur la porte de Louvain, laissant sur le carreau quelques-uns des leurs. De notre côté il n'y eut que six hommes de tués et douze de blessés. Cette première rencontre ranime le courage. On conduit sur cette place emportée deux pièces de canon que l'on prit sur les remparts, on la barricada et elle devint un retranchement formidable.

Enfin à minuit tout devint calme, et cette nuit se passa avec la plus grande tranquillité que l'on puisse espérer au moment où l'on doit s'attendre à toutes les horreurs d une guerre civile. Les patrouilles nationales ne contribuaient pas peu à cette sécurité inattendue, et il n'y eut, grâce à leur vigilance, aucun tumulte qu'occasionnent ordinairement dans ce cas les malintentionnés.

Samedi matin 12, le général d'Alton écrivit à M . le baron Van der Haeghen une lettre dont voici la teneur :

Monsieur le baron Van der Haeghen.

Conformément à la convention passée cette nuit entre vous et moi pour le bien général et la sûreté des citoyens de cette ville, je vous réitère par la présente que je ne souffrirai pas que personne soit insulté par le militaire. Personne de la bourgeoisie ne sera attaqué par les troupes à mes ordres. Je veillerai à ce qu'aucunes patrouilles ne passent la ligne de démarcation qui a été établie pour séparer la haute de la basse ville. En un mot je réitère la promesse que j'ai faite de me prêter à tout ce que vous jugerez convenable à la sûreté générale et à rétablir la tranquillité publique.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

, d'Alton.

Bruxelles, ce 12 décembre 1789.

Malgré cette lettre de pacification de la part du général, M. le baron Van der Haeghen, en homme aussi brave guerrier qu'habile politique, donna les ordres les plus sages aux patriotes, les disposa dans les places et carrefours où les troupes auraient pu se porter avec quelque avantage et tout s'exécuta dans le bas de la ville avec la précision, l'activité et la bravoure qu'inspirent la liberté et la défense de ses foyers.

Dans le haut de la ville, du côté du Grand-Sablon, de la porte de Hal et de la Cour, des pelotons de patriotes sans chefs jusqu'alors, la plupart armés seulement de pistolets, de mauvais fusils, de mauvais sabres, commençaient à se ranger en ordre et retenaient en respect les soldats par leur contenance hardie, les empêchaient de se porter du côté du bas de la ville, les attaquaient même dans leurs postes de temps à autre, tandis que les soldats, surtout près du Parc, en face de la rue qui conduit à l'hôtel d'Ursel, faisaient avec leurs canons un feu continuel; plusieurs balles ont pénétré dans les appartements de madame la duchesse d'Ursel, dont une tomba aux pieds d'un de ses gens.

On apprend que les Gantois et les Montois sont en marche avec de puissants secours pour la ville de Bruxelles; nouvelle

ardeur, nouvelle attaque. An heures, une partie des militaires dont on ignore le nombre, après avoir mis le feu à leur caserne du Vieux-Marché, déserte à midi; les grenadiers évacuent le Sablon, se joignent à la garde de la place Royale tiennent encore pendant quelque temps et enfin, forcées dans leurs postes, toutes les troupes se replient du côté du rempart, gagnent les portes de Louvain, de Namur et de Hal et battent en retraite. Ceux qui prirent la route par Ixelles ont mis le feu à ce beau village, en ont tué le curé et massacré plusieurs autres personnes. Sans l'intrépidité de quelques braves patriotes qui les chargeaient dans leur retraite, ils auraient exercé leurs cruautés sur une quantité de victimes innocentes.

A trois heures après midi, nos patriotes s'emparèrent de la caisse de guerre, où ils trouvèrent quarante mille couronnes impériales et beaucoup d'or, évalués ensemble à 1,200,000 florins. On vit passer près de la rue de Rollebeek et conduire avec tout l'ordre possible, au milieu des acclamations de tous les citoyens, tout cet argent, avec mille louis d'or appartenant au général d'Alton, lequel s'est retiré avec un détachement de dragons, son artillerie au milieu de ses troupes, du côté de Namur.

De là on fut s'emparer du magasin des vivres, du bureau des douanes, de l'entrepôt, du bureau de la poste, du lombard, des conseils royal et des finances et d'un magasin de Sa Majesté où l'on a trouvé pour 600,000 florins de cuivre, assurant avec tous les égards possibles que l'on respecterait toutes les possessions (positions) et que l'on veillerait même à la sûreté de tous ceux employés ci-devant dans ces conseils, lesquels étaient exposés à la fureur de la populace qu'anime l'excès du zèle patriotique; plusieurs des employés mêmes desdits conseils y continuent leurs fonctions. On ne peut à cet égard faire assez d'éloges des chefs de nos patriotes qui se conduisirent avec toute la prudence humaine. Personne n'a été insulté, personne n'a été pillé; il n'y eut seulement que quelques vitres cassées et quelques portes enfoncées, et c'étaient des maisons de ces citoyens craintifs qui, sans égard à l'ordre donné, s'étaient enfermés sans même illuminer. De ce nombre se trouve M. Burtin, médecin, ci-devant conseiller du gouvernement, à qui ce petit malheur arriva de sa faute, plusieurs voisins l'ayant averti de ne rien fermer et de ne rien craindre, attendu que quelques jours auparavant il avait paru des imprimés qui menaçaient de mort tout pillard et condamnaient comme traîtres à la nation ceux qui n'ouvriraient pas leur maison pour y réfugier les volontaires ou tous les citoyens assez courageux pour se défendre contre les défenseurs de notre liberté.

On s'est aussi transporté dans tous les couvents qui servaient de casernes aux militaires, malgré un avis qu'on avait affiché le matin que l'on soupçonnait plusieurs de ces couvents minés. On y enleva des armes pour les distribuer aux citoyens qui n'en étaient pas encore pourvus.

Plusieurs se transportèrent aux casernes des dragons, situées près du rempart, dans le dessein d'y porter l'incendie. Le feu était déjà à la paille et aurait causé un grand dégât sans l'empêchement qu'y apporta M. le baron de Willebroeck qui demeure dans ces environs. Il fit transporter chez le sieur Schuremans, marchand de vins, place Jéricho, un baril de poudre qui avait été trouvé aux Petits-Carmes.

Le même baron se rendit sur les remparts de la porte de Namur où il trouva un grenadier de tué, le fit enlever et fit poser une garde au petit château du rempart pour donner le signal de secours à la ville en cas de surprise.

Des soldats du régiment de Bender, au nombre environ de 3oo, prisonniers détenus aux Dominicains, tentèrent de s'élargir en mettant le feu à leurs paillasses. Ce n'était sans doute pas leur seul dessein, mais leur projet avorta.

La nuit du samedi au dimanche on continua l'illumination, et de nombreuses patrouilles continuèrent d'assurer la sécurité publique; ainsi ces généreux défenseurs de nos foyers, après les fatigues qu'ils avaient essuyées, n'abandonnèrent pas les armes malgré la fuite de l'ennemi.

Dimanche matin i3, on vit des campagnards zélés conduire et emmener sous bonne garde des soldats qu'ils avaient faits prisonniers tant dans les campagnes que dans le bois de Soignes, où quelques-uns commettaient des dégâts. Le bruit se répandit que les principaux de l'armée étaient pris, même le général d'Alton, bruit en partie faux, mais qui se vérifia, dans la personne de MM. Stocquart, lieutenant à la prévôté générale des Pays-Bas, arrêté à Boitsfort, à la Grande Maison (Maison Haute), de Beaumont et Jobert fils, ci-devant demeurant à Ath, et dernièrement officier dans les chasseurs impériaux.

Il se trouve partout des traîtres à la patrie. Le même jour on en arrêta plusieurs, entre autres le nommé Brûlé, maître cordonnier; d'autres pour avoir resserré chez eux des armes qui étaient, selon des soupçons fondés, destinées à servir et aider les soldats au besoin dans un combat général.

Vers midi, on eut avis qu'un détachement de 5oo à 600 hommes du régiment de Bender dirige sa route vers la porte d'Anderlecht et se livre au pillage. Aussitôt un corps de patriotes, avec plusieurs pièces de canon, va à leur rencontre vers les deux heures, les attaque avec son intrépidité ordinaire et leur fait mettre bas les armes sans perdre un seul homme.

Au même moment on apprend qu'un corps de 3, 000 hommes de troupes impériales descendent de Louvain sur Bruxelles pour l'attaquer ; ces mêmes patriotes, vainqueurs des Benders, marchent à leur rencontre hors des portes, mais loin d'y rencontrer des ennemis, on ne voit que des troupes désertées qui venaient se rendre aux patriotes.

Bruxelles était dans un grand danger; le général d'Alton y avait réuni de grandes forces, et les armes ne suffisaient pas à la dixième partie des bons citoyens; aussi les braves et infatigables patriotes de Gand et de Hainaut venaient-ils nous aider.

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