CHAPITRE VIII
annoncée à son de trompe dans tous les carrefours. Le matin de bonne heure tous les corps de la milice bourgeoise furent sur pied. C'était une joie universelle. Le chef du comité de Breda devait entrer en ville par la porte de Laeken. Des milliers de personnes allèrent à sa rencontre jusqu'à deux lieues sur la route de Malines. Un contemporain dit qu'à l'intérieur de la cité la solitude des rues était telle qu'il semblait que ce n'étaient pas seulement les boutiques mais la ville même qui était fermée. Enfin Van der Noot entra par la porte de Laeken à deux heures, au bruit des cloches et de l'artillerie de la ville. Il était dans une voiture découverte traînée par six chevaux, ayant à sa gauche le chanoine Van Eupen, le grand pénitencier d'Anvers, que plus tard les vonckistes surnommèrent le Tartufe. La duchesse d'Ursel suivait la voiture dans un phaéton attelé de poneys qu'elle conduisait elle-même.. Les voitures furent bientôt remplies de branches de laurier, de fleurs et de rubans que les dames jetaient des fenêtres. Après une heure de marche à travers une foule en délire, Van der Noot arriva à l'église de Sainte-Gudule, escorté de plus de 12,000 hommes armés, tant à pied qu'à cheval. Le clergé vint le recevoir à la porte de l'église. La garde noble, l'épée au clair, le conduisit dans le chœur où il fut entouré des hallcbardiers et des gardes du corps de la cour. Après le Te Deum chanté en grande pompe, il se rendit à l'hôtel d'Angleterre où les dames de Bruxelles lui avaient fait préparer un superbe ambigu, pendant lequel eut lieu un grand concert avec force couplets composés en son honneur. A sept heures le héros se rendit à la comédie, où l'on joua le Bnitus de Voltaire. La salle était comble. Van der Noot prit place dans la loge de LL. AA. RR. les gouverneurs généraux, dont on avait arraché les armes. Tous les vers qui faisaient allusion à la révolution ou qui pouvaient s'appliquer au héros de la journée furent applaudis avec fureur et redemandés avec enthousiasme.
En même temps qu'à Van der Noot, on fit fête au comte de la Marck, le frère cadet du duc d'Arenberg, que l'on considérait comme le véritable chef de cette grande famille à cause de la cécité de l'ainé. Le comte de la Marck vint au spectacle dans la loge de sa sœur la duchesse d'Ursel et fut accueilli par les applaudissements de la salle. C'était une espèce de La Fayette brabançon, qui n'aimait guère Van der Noot, Van Eupen et leur coterie. Dans une lettre rendue publique, il avait écrit à un comité gantois : - Pour moi, Messieurs, qui verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour recouvrer la liberté de mon pays, et même pour en faire une heureuse république fédérative, moi qui ne veux rien et à jamais rien pour moi ni pour les miens, que l'honneur de servir les Belges et de contribuer à la fondation de leur république naissante ou à la restauration de leur constitution antique et libre, s'ils préfèrent cet état de choses, je déclare que je ne consentirai jamais à donner mon pays à une autre puissance, à un autre prince, de même que je m'opposerai de toutes mes forces à une révolution qui ne tournerait qu'au profit de quelques ambitieux subalternes et perfides. -
Le nue d'Ursel.
Fac-similé d une gravure de la collection de M. Outtelet.
Quelques semaines après, le 25 janvier ijgo, ce fut le tour de Van der Mersch de recevoir une ovation populaire. Les volontaires sortirent au-devant de lui à cheval et sous les armes et lui servirent de cortège. Il entra par la porte de Louvain, entouré d'un nombreux état-major d'officiers que l'amour de la gloire avait rassemblés sous ses drapeaux. Sa femme et ses enfants le suivaient dans une voiture découverte. Il se rendit à la collégiale où fut chanté un nouveau Te Deum. Au sortir de l'église, un cortège immense le conduisit à l'hôtel du baron de Peuthy, où il dîna en famille. Le soir, il se rendit au théâtre. La vaste salle de la Monnaie se trouva trop petite pour contenir la foule des curieux qui remplit le vestibule, les corridors et jusqu'aux coulisses. Van der Mersch refusa de prendre place dans la loge des gouverneurs généraux et se contenta de celle du baron de Peuthy. A son arrivée l'orchestre joua une fanfare que le public fit recommencer. Alors une nuée de vers patriotiques dictés par la reconnaissance et l'affection tomba du cintre sur les spectateurs.
Rarement on vit un pareil enthousiasme. On pourrait le taxer de folie s'il ne dénotait la joie sincère et légitime d'un peuple affranchi du joug de l'étranger. L'ivresse était générale, et partout les hommages s'adressaient à ceux qui dans les conseils ou sur le champ de bataille avaient travaillé à la délivrance de la patrie.
Mais c'était principalement à Henri Van der Noot que tous les poètes aimaient à jeter les bouffées de leur encens poétique. Son patriotisme, sa sagesse, son éloquence, son courage, son énergie, sa persévérance et même son génie de diplomate étaient célébrés sur tous les tons. Son image ornait tous les murs, son buste trônait dans tous les édifices publics, son éloge était sur toutes les lèvres. On le comparait à Gédéon, à Judas Machabée, à Cicéron, à Franklin, à Washington, à tous les hommes illustres qui avaient lutté pour l'affranchissement de leur pays. On ne craignait pas même de l'appeler le Dieu tutélaire de la patrie. Quand, le soir venu, les bourgeois de Bruxelles se réunissaient dans les estaminets, ils passaient une partie de la nuit à chanter des couplets en l'honneur du Grand Henri.
L'agent plénipotentiaire du peuple brabançon était devenu, dans toute la force du terme, l'idole des habitants de la capitale. Les rimeurs poussèrent l'exagération au point d'établir un parallèle entre Henri Van der Noot, le médiocre avocat brabançon, et Henri IV, roi de France et de Navarre.
Chose singulière, dans ce flot de dithyrambes on ne trouve pas une ligne à l'adresse de Vonck et de ses adeptes, preuve manifeste que la froide raison, la discussion impartiale et la défense modérée des intérêts publics exercent moins d'effet sur les masses que les bruyants discours et les appels à la passion.
Les États de Brabant, que le général d'Alton avait chassés de l'hôtel de ville, s'y réunirent de nouveau le 19 décembre 178g. Quand Yan der Noot et Van Eupen s'y rendirent en voiture, on faillit les porter en triomphe. Ces deux hommes prirent la direction du mouvement. Leur intention était de concentrer autant que possible l'autorité dans les mains du clergé, d'écarter du pouvoir les chefs des grandes
Le chanoine Van Eupen.
Fiu-similt cl une gravure rie la collection de M Outtelet
maisons seigneuriales, les d'Arenberg, les d'Ursel, les de Ligne, tous plus ou moins imbus des idées voltairiennes, de maintenir intacte en tous points l'ancienne constitution et de combattre énergiquement les prétentions du tiers état . Ils pouvaient compter, pour la réalisation de ce plan, sur les milices cléricales, la petite noblesse et le bas peuple. Vonck, qui défendait les idées du tiers état, comptait sur les gens instruits, malheureusement très clair-semés, et ses projets eussent semblé tout à fait irréalisables s'il n'avait eu pour bras droit le vicomte de Walckiers, l'ancien banquier de la cour, chef d'une puissante maison de commerce et disposant par conséquent de capitaux considérables qu'il mit libéralement au service de la révolution. La contre-ligue s'établit à Yhôtcl du prince de Galles, aujourd'hui le ministère de la guerre, où devaient plus tard siéger les représentants provisoires, après l'invasion française. La réunion prit le nom de Société patriotique et se mit immédiatement à l'œuvre. Les anciens statistes avaient pour soutiens dans la presse l'abbé de Feller et un journaliste français d'un incontestable mérite, mais passant pour s'être vendu à Joseph II, avant de s'être mis au service des États. C'était Simon-Nicolas-Henri Linguet, ancien avocat au barreau de Reims, espèce d'aventurier qui racheta ses faiblesses par le courage dont il fit preuve quand la Terreur l'envoya à la guillotine (i). Les vonckistes n'eurent malheureusement pour les soutenir que d'obscurs folliculaires, à l'exception de l'avocat d'Outrepont, dont une brochure, intitulée Qu'allons-nous devenir? excita la fureur des aristocrates parce que l'auteur y traitait les Belges d'ignorants, en sachant tout juste aussi long que s'ils venaient de sortir des mains du Créateur. Vonck, de son côté, publia des Considérations impartiales sur la position actuelle du Brabant, qui n'eurent pas plus de succès, parce qu'il proposait d'admettre dans les États la représentation du bas clergé, de faire élire les délégués de la noblesse et d'attribuer une plus grande influence au Tiers. Ces écrits ne parvinrent pas à contre-balancer l'effet de la littérature statiste, ni surtout des mandements des évèques. La thèse de Van der Noot et de Feller consistait à prétendre que mieux valait une restauration que des réformes, que les vonckistes étaient les ennemis de la religion et de l'Etat et des perturbateurs du repos public, contre lesquels tout bon citoyen devait sévir. Ces attaques violentes émanaient d'un comité qui siégeait au palais archiépiscopal et dont l'abbé Duvivier était l'âme. Ces provocations, répandues dans une foule ignorante, et fanatique devaient avoir les plus déplorables résultats. On ne se figure pas les étranges moyens à l'aide desquels fut entretenue la popularité de Van der Noot. On raconta que son image avait une vertu miraculeuse. Un individu qui voulait lui prouver son dévouement avait tiré son épée, en avait appuyé le pommeau contre la muraille et s'était précipité sur la pointe. Les assistants effrayés crurent qu'il s'était tué. Mais il portait à la boutonnière le portrait de
(i) Voir une notice de M. Piot, sur Linguet aux Pays-Bas autrichiens, dans le Bulletin de l'Acadimie royale de Belgique. 1878.
S.-N.-H. LlNGUET.
Fac-similé d'une gravure de la collection de M. Outtelet.