‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 63 sur 192 · AVIS AUX VRAIS PATRIOTES · texte numérisé non relu

AVIS AUX VRAIS PATRIOTES

Comme il se trouve dans la ville un projet pour détruire la religion, la constitution et la liberté pour y placer les intrigants d'un club marchand ayant pour chefs Walckiers, Chapel, d'Otrenge, Van Schelle, nous prions tous les vrais patriotes de se rendre demain mardi 16, à dix heures du matin, sur la Grande Place pour soutenir l'assemblée du Tiers Etat, que ces coquins veulent empêcher.

Ce placard était rédigé, dit-on, par M. Gérard, ancien secrétaire perpétuel de l'Académie, qui aurait également fourni cet aimable quatrain pour être collé sur les maisons des démocrates connus.

Cette maison sera pillée, Le propriétaire égorgé, Pour maintenir la liberté; Qu'ainsi soit la publicité.

Pendant la nuit du i5 au 16, les moines distribuèrent aux capons du rivage de petites images de la Vierge pour les appliquer aux maisons des vrais amis des Etats. Sauvegarde des croisés pendant la Saint-Barthélemy qui se préparait. Le soir même le peuple s'essaya sur l'avocat d'Outrepont; il était fort tranquillement aux Jésuites vers 5 heures pour y voir monter la garde. Il fut assailli par une troupe de polissons, hué, insulté et même terrassé. Il n'obtint grâce de la vie qu'en faisant amende honorable pour ses écrits patriotiques et en baisant, dit-on, le portrait de Van der Noot.

Enfin le grand jour arriva. Dès l'aube les capons du rivage réunis sur la Grand'Place se mirent en route pour casser les vitres des 41. Quand la populace fut en haleine, on lui livra pour première victime M. Van Schelle fils, négociant en grains, que l'on transporta mourant dans un cachot; puis le pillage continua aux cris de Vive Van der Noot! Vivent les États! Les maisons de MM. Van Schelle père et fils (au canal) furent dévastées de fond en comble; on brisa tout, même les toits. On jeta dans les canaux ce qu'on ne pouvait emporter. Le banquier Chapel, Marché-aux-Poulets, n'évita la destruction complète de son hôtel qu'en jetant par les fenêtres de l'argent aux pillards qui se dirigèrent alors vers sa maison de campagne hors de la porte de Flandre. Les demeures de M. Van Koekelberg, au canal, du fils du fiscal Cuylen (rue du Pont Neuf) du sieur Catoir, notaire, rue Haute, du chevalier d'Ougnon eurent le même sort. Le peuple voulut attaquer celle du carrossier Simons, mais elle fut sauvée, d'après les uns, par les ouvriers armés; d'après d'autres encore, par l'intervention de Van der Noot et de Van Eupen ; d'après une troisième version, par la menace du propriétaire de lancer à l'aide de pompes des jets d'eau-forte sur les

Le marquis du Chastbler et de Courcelles. Fac-similt d'une gravure de la collection de M. Outtelet.

émeutiers. Ceux-ci coururent au Meyboom chez Vonck; mais ils aperçurent à la fenêtre un aide de camp de Van der Mersch et crurent que la maison était gardée par des troupes. Le fils de Dotrenge, le secrétaire de la Société patriotique, fut assailli au Marché-aux-Herbes et menacé d'être pendu à un réverbère. Il n'échappa à la mort qu'en implorant à genoux la pitié de ses agresseurs et en signant, dans la boutique d'un boulanger où ils l'entraînèrent, une déclaration portant que les vonckistes étaient des gueux. Des moines des ordres mendiants circulaient dans la foule et l'encourageaient au pillage. Les volontaires s'étaient rassemblés pour réprimer le désordre. Mais ils reçurent l'ordre de ne pas faire feu, tandis que la populace leur jetait des pierres.

Le duc d'Ursel se rendit aux États et demanda des pleins pouvoirs pour rétablir l'ordre; on les lui refusa en disant que l'ordre se rétablirait bien sans lui. On lui fit même entendre qu'il n'était pas en sûreté et qu'il ferait bien de quitter Bruxelles, ce qu'il fit le soir même, ainsi que- le duc d'Arenberg, le comte de la Marck, Vonck et tous les signataires de l'adresse. Walckiers seul essaya de faire tête à l'orage; il s'arma de fermeté, mais trop tard; il avait manqué son coup le 28 février et le 6 mars.

Le mercredi 17, le peuple se porta dès le matin au Nouveau-Marché-aux-Grains, envahit le bel hôtel du sieur Mosselman, fermier des boues, brisa ses meubles et allait tout mettre à sac, lorsque les patrouilles de la compagnie des Escrimeurs accoururent et parvinrent non sans peine à déloger les envahisseurs. Une de ces patrouilles s'empare d'un forcené, un perruquier qui semblait le chef de la bande. Walckiers veut le faire conduire à la grand'garde. Mais la foule exaspérée se rue sur les volontaires pour délivrer le prisonnier. Les volontaires, oubliant l'ordre qu'ils avaient reçu la veille de ne pas tirer sur le peuple, se retournent contre les émeutiers. Ils font feu, deux hommes tombent, et dans la bagarre le prisonnier s'échappe.

Aussitôt les États font mander Walckiers ; ils lui déclarent que le peuple sur qui sa compagnie a fait feu exige une réparation et une vengeance et que sa démission et celle de tous ses hommes est indispensable au salut de la ville. Walckiers a la faiblesse de céder et court se réfugier dans son hôtel de la rue Ducale. L'ordre fut donné de l'y arrêter pendant la nuit, mais Mme de Cruquembourg, instruite par son mari de ce qui allait se passer, alla prévenir Walckiers, le fit monter dans sa voiture, l'emmena chez elle, le tint caché pendant quarante-huit heures et finit par obtenir de la générosité de son mari qu'il lui fournît les moyens de se sauver.

Cette ignoble fureur sévit pendant trois jours dans la ville en proie à l'épouvante. Quand Van der Noot et Van Eupen furent enfin parvenus à se débarrasser de leurs adversaires, ils proposèrent aux Etats des mesures pour prévenir les pillages et punir les perturbateurs. C'est ainsi que par la terreur, et grâce à la faiblesse des bourgeois qui n'étaient pas commandés, les statistes écrasèrent les libéraux dans la capitale. Le triomphe des États ne s'explique que par l'incroyable ineptie des vonckistes. Ceux-ci avaient pour eux les volontaires bien armés; le droit de légitime défense et

Page 1