‹ Bruxelles à travers les âgesChapitre 64 sur 192 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

les soldats de Van der Mersch qui pouvait envoyer des secours de Namur; ils se laissèrent piller et proscrire; il leur manquait un homme pour les diriger. Comme nous l'avons dit plus haut, c'étaient des avocats, des bavards, faisant de grandes phrases et répandant des flots d'encre, mais incapables de passer de la parole à l'action, hésitant ou reculant quand il fallait agir, publiant à tous les carrefours les plans qu'ils avaient arrêtés dans leurs réunions secrètes, de piètres conspirateurs ayant l'art de manquer toutes les occasions propices et de se jeter à point nommé dans la gueule du loup. Quand leur sottise les eut fait abattre, ils se vengèrent par des pamphlets idiots et de plates caricatures : telum imbelle sine ictu.

Rien ne définit mieux cette situation qu'un grossier dessin intitulé la Lanterne et portant pour épitaphe ces vers :

Sage, que cherches-tu ta lanterne à la main?

Un trésor? Oui sans doute : un homme,... un homme enfin.

Il ne manquait pas de chansonniers parmi les vonckistes. M. Thonissen a publié quelques-unes de leurs élucubrations.

Comme les portraits et les bustes de Van der Noot, dit-il, se trouvaient par milliers dans les édifices publics et privés, les vonckistes commencèrent par répandre deux quatrains destinés à être placés sous ces gravures et ces plâtres :

Pour le portrait :

Des Belges révoltés il s'est rendu le maitre, Fourbe et perfide, a-t-il d'autre talent? Oh, non!

Grand, voilà ce qu'il désire être,

Il l'est, car c'est un grand fripon.

Pour le buste :

La fortune toujours capricieuse, injuste, A rendu ce mortel maitre de nos climats. Nos neveux douteront s'il faut placer ce buste Parmi les sots fameux ou les grands scélérats.

Le chanoine Van Eupcn ne fut pas mieux traité.

Tous les amis de Van der Noot, et surtout les nobles qui faisaient partie des Etats de Brabant ou siégeaient sur les bancs du Congrès, furent en butte aux mêmes sarcasmes.

Les vonckistes semblaient définitivement vaincus; mais on connaissait leurs relations avec Van der Mersch, et il importait de paralyser l'action du général. Pour le perdre dans l'esprit des masses, on raconta qu'il avait accepté de Walckiers un cheval de prix et une garniture de porcelaine à son chiffre; on l'accabla de petites vexations qui devaient avoir pour effet de le perdre dans l'esprit de ses officiers, et l'on répandit le bruit qu'un complot s'organisait dans son camp pour enlever le pouvoir aux États au profit de quelque usurpateur. Sommé de venir rendre compte de sa conduite au Congrès, il arriva à Bruxelles le 8 avril sans escorte, et comme il déclinait la compétence de ses juges, on le mit aux arrêts pour le transférer peu

de jours après dans la citadelle d'Anvers. Le commandement militaire restait à Schœnfeld, qui devenait un nouveau d'Alton au service de la politique statiste. La bourgeoisie bruxelloise se crut revenue aux plus mauvais jours de la domination autrichienne quand elle lut sur les murs de la ville un placard où il était dit :

« Chers concitoyens, braves Bruxellois, toute la trahison est découverte; on vous l'a dénoncée, mais vous ne croirez jamais combien cette trahison est étendue. Tous les capitalistes et tous les négociants y ont tramé. Si vous voulez être heureux il faut extirper tous ces traîtres.

« Chassez indistinctement tous ceux qui ne sont pas des États, des métiers et du clergé. L'un avertisse l'autre. »

Il n'y avait plus de sécurité pour personne. Un grand nombre d'habitants quittèrent la ville. L'académicien Gérard écrit dans son Journal : « La haine du peuple contre les partisans de l'avocat Vonck est très forte. Passant par le Marché, j'y ai vu quelques jeunes gens rassemblés, et j'ai ouï qu'ils disaient : A moins qu'on ne pende aux lanternes une douzaine de vonckistes, on n'aura jamais la tranquillité. »

Comme si ces provocations au massacre n'étaient pas suffisantes, on accusait les vonckistes de vouloir détruire la religion. C'était le vrai moyen d'entraîner le peuple des campagnes. L'abbé Feller excitait les villageois à venir à Bruxelles sous la conduite de leurs prêtres pour étouffer les vipères de démocrates et purger la terre des monstres qui l'infestaient. « Plus de lenteurs, s'écriait-il, plus de bannissement, plus de pillage! La mort, la mort, la mort la plus honteuse! Cent traitres suppliciés, et nous n'aurons plus d'Autrichiens à combattre, nous serons libres, heureux! C'est le désir du peuple belge, c'est sa voix, c'est celle de Dieu! Vox populi, vox Dell »

Ces infâmes exhortations ne furent que trop écoutées. A certain jour on vit accourir dans la capitale jusqu'à 20,000 paysans, conduits par leurs curés armés d'épées. Souvent le cortège avait pour bannière le portrait de Van der Noot, et parfois on y remarquait de singuliers emblèmes, tels qu'un gibet auquel pendaient des figues, une roue à laquelle était attaché du brûlin. Les figues désignaient les démocrates et le brûlin leur chef, l'avocat Vonck. François Brûlin, tel était d'ailleurs le sobriquet que lui avait donné la populace.

Pendant plusieurs mois la persécution suivit son cours. Le préambule d'un édit des Etats de Brabant du 4 juillet portait : « Le Congrès souverain des provinces belgiques unies étant informé que les traîtres et les ennemis jurés de la patrie, irrités par leurs défaites, cherchent encore à se relever et à se venger des bons et fidèles habitants qui ont si courageusement résisté à leurs vues sinistres, et tâchent de bouleverser tout le pays pour l'ouvrir aux Autrichiens dont la suite serait qu'ils feraient une irruption avec d'autant plus de rage que, voyant qu'ils ne pourraient jamais tenir les braves Belges sous leur tyrannie, ils assouviraient leur vengeance sur vos personnes et sur vos biens, dévasteraient votre riche moisson, détruiraient vos maisons, assassineraient vos femmes et vos enfants, pilleraient vos églises,

Joseph Van dek Noot.

Fac-similé d'une gravure de la collection de M. Outtelet.

empêcheraient le culte divin, pour vous détourner par ce moyen de votre sainte religion, sachant que c'est la main de Dieu qui vous a sauvés de l'esclavage, en un mot qu'ils mettraient tout en œuvre pour faire de ces belles provinces un lieu de dévastation, nous, etc.. »

On entretenait la fermentation dans le peuple à l'aide de mascarades burlesques. M. Wauters en a raconté quelques-unes qu'on prendrait pour des fables si elles n'étaient rapportées sérieusement par les journaux du temps. Tantôt ce sont 2,000 paysans de Contich qui arrivent à Bruxelles ayant à leur tête un enfant représentant le désir zélé, hissé sur un cheval de labour et portant une bannière avec les mots Pro fide et patriâ armata communitas Contich. Tantôt c'était un char sur lequel figurait un mannequin représentant un vonckiste et dont de jeunes garçons fustigeaient à tour de bras le fessier factice. Un jour, les habitants d'un village arrivèrent précédés d'une grosse fille à cheval , escortée par son curé. Van der Noot, qui regardait passer le cortège, s'élança à la tête du cheval, attira jusqu'à lui la rustique amazone et la serra dans ses bras en l'appelant « Ma Judith » ! On vit des paysannes de Schaerbeek défiler dans les rues de Bruxelles, le fusil sur l'épaule, et des gens de Droogenbosch et de Willebroeck promener des écriteaux qui portaient cette devise :

Henricus Van der Noot Rost van hier den Vonck (1).

et ce quatrain :

De heeren Staeten zyn onzer vaders, Les seigneurs des États sont nos pères,

De vonckisten zyn verraeders, Les vonckistes sont des traîtres,

En Willebroeck heeft t'spel begost, Willebroeck a commencé le jeu,

Zy volherden kost dat kost. Il l'achèvera coûte que coûte.

Les gens de Molenbeek et de Laeken portaient un gibet pour pendre les Fignes. On donnait ce nom aux vonckistes parce qu'il désignait un fruit qui dans nos régions pourrit au lieu de mûrir. D'autres montraient au bout d'une potence un morceau d'amadou brûlé. Vonk en flamand veut dire mèche, étincelle, amadou. Nous pourrions prolonger à l'infini le récit de ces promenades grotesques qui avaient pour but d'apporter aux sauveurs de la patrie des dons pour la défense du territoire et les frais de la guerre contre l'Autriche, dont les démocrates étaient, disait-on, les complices. Au fond de ces bouffonneries il y avait un sentiment très vif d'indépendance et de patriotisme, et l'on comprend ces mots de Camille Desmoulins : « C'est dommage que les prêtres gâtent si fort la révolution du Brabant! On ne peut s'empêcher d'admirer le courage avec lequel les Belges, en voulant conserver les capuchons de leurs moines, veulent aussi conserver la liberté. «

Au milieu de ces débauches d'un fanatisme aveugle un épouvantable forfait, sans

(1) Henri Van der Noot chasse d'ici le Vonck.

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