CHAPITRE IX
dans une impasse; il pouvait avoir 20 mètres de large sur 60 de long et était planté d'arbres fruitiers, de poiriers, de cerisiers, d'abricotiers, de pruniers; sur les murs s'étalaient en espalier de nombreuses variétés de pêchers. Dans l'enclos s'élevait un petit pavillon qui ne contenait pour tout meuble qu'une table, trois ou quafrë chaises et un canapé. Sous celui-ci s'ouvrait une trappe donnant accès à un réduit où étaient celées quelques bouteilles de vin et de bière. Ces jardins avaient un asped|y»ingulier : tous petits chemins fort étroits, peu de gazon et partout des fleurs 3ÉI>des arbres; puis, semées à profusion, des statuettes en terre cuite, peintes de couleurs voyantes, criardes, représentant un jardinier appuyé sur sa bêche, un chaudronnier avec ses casseroles, un ramoneur, un arlequin, une vivandière, une colombine, une maraîchère, etc., et devant certain petit bâtiment situé à l'entrée (le biten retiro), un bonhomme ayant mis culotte bas et accroupi pour indiquer l'usage auquel ce lieu était destiné.
y A la belle saison, le pavillon servait de lieu de réunion à quelques amis qui, sous prétexte de déguster les fruits, venaient vider quelques flacons de vieux vins.
« Circonstance digne de remarque, bien que ces jardins fussent complètement abandonnés la nuit, jamais on n'entendait parler de vols, et leurs propriétaires pouvaient en toute sécurité attendre la maturité des fruits, en jouir et en faire don à leur famille, à leurs amis; mais cet état de choses changea après i83o et ces jardins, après bien des mécomptes, durent être abandonnés.
« Quelques riches bourgeois avaient imaginé de célébrer les fêtes de Noël en établissant chez eux un Bethléem. Dans la plus grande pièce de l'habitation, on dressait une table immense sur laquelle de petites maisons de i5 centimètres de haut étaient rangées de manière à former une longue rue serpentante. La construction la plus vaste, et qui pouvait bien avoir 25 centimètres de hauteur, représentait une étable dans laquelle l'on voyait, couché dans une crèche, l'enfant Jésus entouré de sa mère, de saint Joseph et, suivant le caprice des propriétaires, des rois mages ou des bergers.
- Cette étable et toutes les maisonnettes qui l'entouraient étaient éclairées à 11. 24
Ménagères au retour du marche.
Fac-similé d un dessin de Faber communiqué par M. Hippert.
igo
l'intérieur au moyen de petites bougies dont la lumière discrète donnait à l'ensemble un aspect réellement féerique.
« Les parents, les amis, les connaissances, étaient invités à cette exhibition d'un nouveau genre, et tous venaient à leur tour jouir de ce spectacle et admirer, dans chacune des maisonnettes, les petits bonshommes agenouillés, priant devant le sublime enfant.
Intérieur d'estaminet.
Fac-similé d'une lithographie de J. Madou.
« A la même époque, un autre divertissement, celui des ombres chinoises, était fort en vogue.
« Un sieur De Quenonville s'était associé à un nommé Lefranc. Le premier était copiste attaché au théâtre de la Monnaie; il gagnait sa vie en écrivant les parties des partitions d'opéras, et je me suis laissé dire qu'il appartenait à une famille noble de France, ruinée par la révolution. Le second occupait l'emploi de premier trompette solo du même théâtre.
« Ces deux hommes étaient parvenus à faire, des ombres chinoises, un spectacle des plus attrayants. C'était Lefranc qui découpait les personnages, et son adresse était prodigieuse. Ainsi, il montrait un jardin zoologique où chaque animal avait ses allures naturelles. Un paon, par exemple, étalait sa queue, un serpent s'enroulait et s'élançait sur sa proie. Puis venait un danseur de corde qui, se tenant sur une jambe, lançait son bonnet en l'air et le rattrapait sans jamais y manquer.